Fake news chez les animaux...

LA SCIENCE DANS SES MOTS / Les psychologues David Premack et Guy Woodruff ont été plus loin [dans leurs recherches sur l’intentionnalité chez les animaux] en se demandant si les chimpanzés sont capables de duperie, voire s’ils sont capables d’agir avec l’intention d’induire une fausse croyance chez une personne quant à l’endroit où la nourriture est cachée.

Au début de l’expérience, un chimpanzé dans une cage voit deux contenants qui lui sont hors de portée. Un assistant de laboratoire entre dans la pièce, cache de la nourriture dans l’un de ces contenants et sort. Puis, une autre personne entre à son tour dans la pièce avec la consigne de vérifier dans lequel des contenants la nourriture se trouve. Le chimpanzé le lui indique par l’orientation de son corps ou par pointage.

Les chercheurs ont réalisé deux types d’essais pour y voir plus clair. Dans une situation, les assistants sont vêtus en vert et vont se montrer «coopératifs». Quand le chimpanzé indique le bon contenant, ils vont y prendre la nourriture pour la lui remettre et quand l’animal indique plutôt le contenant vide, ils regardent dedans et quittent la pièce. Dans l’autre situation, les assistants, vêtus en blanc, sont « compétitifs ». Quand le chimpanzé indique le bon contenant, ils prennent la nourriture et la mangent. L’animal se met alors, après plusieurs essais, à indiquer le contenant vide, surtout qu’ensuite, on le laisse sortir de sa cage ; il peut alors en profiter pour ramasser lui-même la nourriture entre-temps sortie du bon contenant.

En somme, dans les essais avec une personne coopérative, le chimpanzé est récompensé s’il pointe le bon contenant, et dans les essais avec une personne compétitive, il est récompensé — indirectement — s’il pointe le contenant vide. Les chimpanzés testés dans cette expérience apprennent le comportement à adopter selon que l’expérimentateur est coopératif ou compétitif, mais ils doivent s’y prendre plus de cent fois pour y arriver.

Cependant, comme Premack et Woodruff l’ont reconnu plus tard, ces résultats ne démontrent pas nécessairement que les chimpanzés sont capables de duperie intentionnelle ; ils ont peut-être simplement fait un apprentissage associatif. Les chimpanzés auraient appris qu’ils sont récompensés quand ils indiquent le bon conte- nant aux personnes habillées en vert et qu’ils le sont aussi quand ils indiquent le contenant vide aux personnes habillées en blanc. Cela peut être un conditionnement instrumental discriminatif.

Puisque les mêmes résultats auraient pu être obtenus avec des stimuli arbitraires comme un signal lumineux blanc ou vert à la place des assistants, le comportement des chimpanzés dans cette expérience n’aurait donc rien à voir avec la théorie de l’esprit, ou même avec la cognition sociale. Soit, mais cela a tout de même inspiré de nombreuses recherches sur la duperie intentionnelle et l’induction de fausses croyances chez autrui. Ainsi, deux primatologues de l’Université de St Andrews, Richard W. Byrne et Andrew Whiten, ont dressé en 1990 un inventaire de plus de 250 duperies intentionnelles observées en milieu naturel chez des primates. Par exemple, ils ont remarqué que deux mâles pouvaient former une coalition pour s’accoupler chacun à tour de rôle avec une femelle pourtant déjà liée au dominant du groupe. Pendant que l’un distrait le mâle dominant par des menaces, l’autre s’accouple avec l’une de ses femelles. Les deux complices de cette coalition intervertissent ensuite les rôles.

Dans un autre cas, observé chez des babouins hamadryas, une femelle surveillée par un mâle dominant se déplace lentement derrière un rocher où un mâle juvénile est caché. Alors que le mâle dominant ne peut plus voir que le dos et le dessus de la tête de la femelle, elle en profite pour épouiller le jeune mâle, ce qui, chez les babouins, est un comportement nettement affiliatif. Dans une autre observation d’un babouin anubis — connu pour ne pas partager facilement ses proies —, une femelle s’en approche alors qu’il vient de capturer une antilope, entreprend de l’épouiller et lorsqu’il est étendu au sol, bien détendu, elle s’empare de la proie et s’enfuit.

Certains ont qualifié ces comportements de machiavéliques ou politiques. Cependant, comme le souligne Cecilia Heyes de l’Université d’Oxford, en Grande-Bretagne, la plupart de ces observations sont anecdotiques et peuvent donc être interprétées de plusieurs façons. Dans le cas où la femelle s’empare de la proie d’un mâle, elle avait peut-être l’intention de duper le mâle et utilisait l’épouillage pour le distraire pendant qu’elle lui ravissait sa proie, mais il est également possible que l’épouillage du mâle, pendant qu’il tient sa proie, et le vol de la proie, pendant qu’il se détend, soient deux actions qui se succèdent par pure coïncidence. Une autre possibilité est que la femelle a acquis ce comportement par conditionnement instrumental discriminatif. Elle aurait appris que le vol d’une proie à un congénère est plus facile quand il est étendu au sol, mais qu’il ne l’est pas s’il se tient debout. Enfin, une dernière interprétation possible est que la femelle s’est basée sur ce qu’elle a observé de ses congénères plutôt que sur la détection d’états mentaux chez le mâle. Elle sait qu’elle court relativement peu de danger en s’emparant d’une proie quand l’autre animal est étendu sur le dos.

Plus récemment, des expériences en laboratoire menées en Autriche ont aussi permis de comprendre la duperie chez des corvidés au moment où ils amassent de la nourriture. Les chercheurs Thomas Bugnyar et Kurt Kotrschal ont mis des grands corbeaux en compétition pour de la nourriture. Dans la volière, ils ont réservé trois endroits regroupant chacun cinq boîtes. L’en- jeu : certaines cachent de la nourriture et d’autres non. Au début de l’expérience, un mâle subordonné s’empare de la nourriture qu’il trouve dans la majorité des cachettes. Le dominant s’en rend compte et le pourchasse loin des boîtes déjà ouvertes. Dans la poursuite, le subordonné perd de la nourriture et le dominant s’en empare. Mais à la longue, le subordonné se dirige vers les endroits où les boîtes ne contiennent pas de nourriture et les ouvre. Cette diversion pousse le dominant à s’approcher de ces endroits, ce qui donne juste assez de temps au subordonné pour aller prélever la nourriture aux bons endroits. Futé ? Avec le temps, le mâle dominant apprend aussi à ne pas suivre le subordonné et se met à chercher lui-même les boîtes avec nourriture.

Selon les chercheurs autrichiens, la duperie initiale du subordonné envers le dominant serait basée sur la capacité du grand corbeau à manipuler le comportement de ses congénères plutôt que sur la détection d’un état mental chez autrui. Plusieurs chercheurs qui ont effectué des expériences sur d’autres corvidés et sur des primates sont arrivés à la même conclusion.

Ce texte est un extrait du livre «Dans la tête des animaux», paru chez MultiMondes et qui fait le tour de ce que la science a découvert jusqu'à maintenant au sujet de l'intelligence des animaux. Reproduit ici avec permission.

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