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Jean-François Cliche
Le Soleil
Jean-François Cliche

Est-il toujours envisageable d’éradiquer la COVID-19?

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SCIENCE AU QUOTIDIEN / «Selon le patron de Moderna, la COVID-19 deviendra probablement une maladie endémique et on devra tout simplement apprendre à vivre avec. Mais est-ce vrai? Et comment est-ce que le virus pourrait rester en permanence?», demande Audrey Breton.

En fait, on ne sait pas encore avec une certitude complète si la COVID-19 va s’installer à demeure. Il est encore possible, en principe du moins, d’éradiquer complètement sa transmission chez l’humain, comme on l’a déjà fait pour d’autres virus. Celui de la variole, par exemple, a été entièrement éliminé en 1980 après des campagnes de vaccination massive entreprises à partir des années 1960 — et comme la variole n’avait pas de réservoir animal, ne circulant que chez l’humain, elle n’existe tout simplement plus aujourd’hui. De même, on est parvenu à stopper complètement la transmission humaine du «cousin» de la COVID-19, le SRAS-CoV-1, qui causait le «syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS). Il avait fait le saut vers l’humain en 2002 et avait infecté plus de 8000 personnes, en tuant près de 800. Au bout de deux ans à isoler tous les gens atteints, on est parvenu à l’éliminer — il existe encore dans des réservoirs animaux, mais il ne circule plus chez l’humain.

Alors en théorie, mais vraiment en théorie, oui, il est toujours possible d’éradiquer la COVID-19, que ce soit par la vaccination ou l’isolement. Mais en pratique, disons que ça n’est pas parti pour ça (du tout).

La COVID-19 a beau être un «proche parent» du SRAS, il reste que ce sont deux virus différents qui ne se comportent pas tout à fait de la même façon. Certes, les deux sont/étaient à peu près aussi contagieux l’un que l’autre : une étude parue l’été dernier dans la revue médicale The Lancet estime que chaque personne infectée par la COVID-19 passe son microbe à environ 2,5 autres personnes en moyenne, alors que c’était 2,4 pour le SRAS (par comparaison, c’est autout de 1,3 pour la grippe). Cependant, et c’est un point majeur, le SRAS avait tendance à infecter les voies respiratoires profondes, et les virus qui s’installent aussi loin dans les poumons donnent en général des symptômes plus graves que ceux qui, comme la COVID-19, prennent pied dans le nez ou la gorge. Alors la gravité de la maladie rendait le SRAS beaucoup, beaucoup plus facile à détecter, et donc à endiguer, que la COVID-19, qui souvent ne provoque pas ou peu de symptômes.

Maintenant, si cette avenue ne semble pas praticable (ou en tout cas, pas mal plus difficilement) pour la COVID-19, est-ce qu’on peut penser que les vaccins pourraient finir par bouter ce virus hors de l’humanité ? Encore une fois, ce n’est pas impossible en principe. On peut imaginer un scénario où l’immunité des vaccins, combinée à celle que l’on acquiert en attrapant le virus, finirait par avoir un effet semblable à celui des vaccins contre la polio — à ce «détail» près que la COVID-19 nous est venue d’un réservoir animal, et pourrait donc refaire le saut vers l’humain par la suite.

Réinfections

Cependant, l’immunité acquise peut finir par s’affaiblir au point où l’on peut réattraper un virus — et il y a déjà eu d’assez nombreux cas de réinfections à la COVID-19 qui ont été documentés. En outre, le coronavirus lui-même change au fil du temps. Il ne mute pas particulièrement vite, remarquez : environ quatre fois moins vite que le virus de la grippe, par exemple [https://www.livescience.com/coronavirus-mutation-rate.html]. Mais il semble que certaines mutations peuvent lui permettre d’échapper à nos anticorps, qu’ils proviennent d’une vaccination ou d’une infection. Ainsi, une étude parue dans Nature Medicine au début du mois a testé des anticorps prélevés sur des gens qui avaient fait la COVID-19 et sur des gens qui avaient reçu le vaccin, pour voir s’ils neutralisaient bien les «variants» anglais (le B117), sud-africain (B.1.351) et brésilien (B.1.1.248). Résultat : contre le variant anglais, les anticorps fonctionnent tout aussi bien que contre les souches «habituelles», mais contre les deux autres variants, il faut entre 3,5 et 10 fois d’anticorps pour accomplir le même travail. Une autre étude que Nature a publiée en mars est arrivée à des résultats très semblables. C’est là un signe assez clair que le virus est en train de développer un certain degré de résistance qui pourrait, éventuellement, lui permettre de continuer de circuler même après qu’on ait atteint ce Saint-Graal qu’est l’immunité collective.

Alors ce n’est sans doute pas étonnant si un sondage mené auprès de virologues et d’épidémiologistes par le site de Nature a trouvé récemment que 89 % d’entre eux estiment «probable» (29 %) ou «très probable» (60 % !) que la COVID-19 devienne endémique, c’est-à-dire qu’elle s’installe chez l’humain de façon permanente. Et guère plus surprenant que dans un autre texte paru la semaine dernière dans le Journal of the American Medical Association, deux cliniciens-chercheurs se soient eux aussi montrés assez pessimistes sur la possibilité d’en finir pour de bon avec ce coronavirus : «Il n’est pas clair, écrivent-ils, si la COVID-19 va devenir une maladie endémique saisonnière. Il reste encore trop d’incertitude sur la probabilité et la fréquence avec lesquelles de nouveaux variants peuvent émerger, la perte d’efficacité des vaccins pour chaque variant, la question critique de l’immunité croisée d’un variant à l’autre, et le maintient des comportements humains sécuritaires. Cependant, la perspective d’une COVID-19 persistante et saisonnière est réelle.»

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