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Diagnostic de TDAH: quand le remède est pire que le mal

Thomas Rajotte
Didactique et orthopédagogie des mathématiques, UQAR
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LA SCIENCE DANS SES MOTS / «C’est l’intention qui compte !» Ce dicton est fréquemment utilisé pour encourager l’individu au regard des actions qu’il a posées. Qu’en est-il lorsque les actions occasionnent du tort ? Une mesure d’aide, vue d’abord comme un «remède», peut se transformer en «poison» si celle-ci est mal canalisée ou mal dosée.

C'est ce qui risque d’arriver quand un diagnostic de trouble déficitaire de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDA/H) est porté chez un enfant d’âge scolaire.

Ce concept réfère à une intervention de l’Unicef au début des années 1970 au Bangladesh. Afin de sortir le peuple bengali de la famine, des pesticides et des engrais ont été répandus dans les terres agricoles du pays afin d'accélérer la production. Quelques décennies plus tard, les nappes phréatiques étaient contaminées à l’arsenic : cette expérience tragique a tourné au plus vaste empoisonnement collectif de l’histoire.

Cette anecdote, mettant en lumière le postulat selon lequel le « remède » que l’on offre peut se transformer en « poison », m’a frappé au point de consacrer un texte visant à approfondir cette idée dans le domaine de l’éducation. Pendant mes études doctorales, j’ai relevé cet effet dans les mesures d’adaptation prises en milieu scolaire pour soutenir les enfants ayant reçu un diagnostic du TDA/H, qui touche 11 % des enfants d’âge scolaire au Québec.

Ce phénomène a été baptisé l’effet « pharmakéia » par le didacticien Christophe Roiné. Il explique comment certaines actions posées en classe pour aider les élèves en difficulté peuvent parfois nuire à leurs apprentissages. Cela se produit particulièrement lorsque les mesures d’aide s’accumulent et deviennent néfastes.

Souci d’équité

Le milieu scolaire est tenu de mettre en place un plan d’intervention personnalisé afin de permettre à l’élève qui a des besoins particuliers de réaliser les mêmes apprentissages que ses pairs. Cela implique des mesures d’adaptation, telle que le prévoit la Politique en adaptation scolaire.

Les mesures d’adaptation peuvent prendre différentes formes : la plus fréquente est d’octroyer des heures supplémentaires – souvent le tiers du délai maximal – à l’apprenant afin de réaliser ses évaluations scolaires.

Dans un souci d’égalité et d’équité entre les élèves, ces mesures d’adaptation sont perçues comme un soutien permettant d’atténuer les obstacles pouvant être rencontrés par les jeunes au regard de leurs caractéristiques personnelles.

Un enfant «monté sur ressorts»

Ainsi, lorsque le diagnostic de TDA/H est émis par un professionnel de la santé (un médecin, un psychiatre, un neuropsychologue ou un pédiatre), des mesures d’adaptation sont mises en place afin de soutenir l’élève dans ses apprentissages.

Les outils de dépistage du diagnostic varient selon le professionnel impliqué : un médecin ne pourra vraisemblablement pas utiliser la même batterie de tests que celle utilisée dans une clinique privée de psychologie. Parallèlement à ces résultats, les observations issues des milieux scolaire et familial sont très importantes et doivent perdurer sur une durée de six mois (pour s’assurer que les comportements observés ne découlent pas d’une situation ponctuelle entraînant un changement).

Par ailleurs, les critères utilisés dans le diagnostic peuvent être très subjectifs : en regardant un même enfant, deux adultes pourraient avoir des opinions contradictoires, à savoir si le jeune est « monté sur ressorts », qu’il « est sur la brèche » ou qu’il se laisse facilement distraire.

Dans la foulée, je partage ici une anecdote personnelle. Lorsque je travaillais comme professeur-chercheur dans le domaine de l’éducation en Abitibi-Témiscamingue, j’ai été témoin de récits de parents qui effectuaient la route de l’Abitibi-Témiscamingue vers l’Outaouais afin que leur enfant soit observé dans une clinique privée de psychologie, et ce, durant une fin de semaine complète.

Pour environ 2000$ (variable selon les régions), un diagnostic du TDA/H était fréquemment attribué. L’objectif de la démarche entreprise par les parents était clair : faciliter les apprentissages de leur enfant dans le milieu scolaire. En effet, en exigeant que le milieu scolaire mette en œuvre des mesures d’adaptation, notamment par des heures supplémentaires pour réaliser les évaluations de classe, le dispositif était perçu comme une mesure d’aide – un « remède » – permettant de pallier les difficultés vécues dans le milieu scolaire.

Un frein à l’apprentissage

Par ailleurs, il importe de mentionner que les mesures d’adaptation découlant de l’attribution d’un diagnostic du TDA/H peuvent aussi constituer un frein («un poison») aux apprentissages des élèves.

En effet, le fait d’octroyer plus de temps à un élève afin de réaliser ses évaluations risque de diminuer le temps accordé à l’apprentissage d’autres éléments de contenu abordés sur les heures de classe. De plus, il est aussi mentionné que l’attribution d’un diagnostic du TDA/H peut engendrer un contrat didactique différencié selon les caractéristiques de l’élève.

Cela se traduirait notamment par un changement dans la nature des interactions entre l’enseignant et l’élève ayant reçu un tel diagnostic. Dans le domaine de la psychologie sociale, on parle «d’effet pygmalion» dans le sens où un enseignant peut, inconsciemment, intervenir différemment auprès d’un élève selon sa vision de ses capacités. Conséquemment, ce diagnostic peut avoir d’importantes conséquences sur le cheminement scolaire de l’élève.

Soutenir la réussite de son enfant?

Au regard des mesures d’adaptation offertes dans le milieu scolaire, doit-on alors considérer le diagnostic du TDA/H comme un «remède» ou un «poison»? Doit-on identifier cette situation comme ayant un effet «pharmakéia»? À ce sujet, je suggère de prendre un certain recul et de considérer les «pour» et les «contre» propres à chaque situation.

Par ailleurs, avant d’engager une série d’actions subséquentes à l’attribution d’un diagnostic du TDA/H dans le milieu scolaire, il importe de rappeler les nombreuses critiques qui peuvent remettre en doute le caractère immuable (la validité) de ce diagnostic.

En effet, certains auteurs ont relevé que la prévalence de ce diagnostic variait selon le milieu socioéconomique, la culture se rapportant à une région géographique donnée et même en fonction du mois de naissance de l’élève. D'ailleurs, la prévalence du diagnostic au Québec varie un peu plus du double d’une région administrative à l’autre (entre 6,9% et 16,6%).

Par exemple, les enfants nés aux mois d’août et de septembre seraient plus susceptibles d’avoir des comportements associés à l’inattention et à l’impulsivité. Plus jeunes que la majorité de leurs pairs, ils intègrent généralement le milieu scolaire avec une plus faible maturité cognitive et émotive. Conséquemment, les comportements associés à l’inattention sont plus aisément perçus chez un enfant qui commence la maternelle à 4 ans que chez un enfant qui a presque un an de plus (dans le jargon scolaire, on utilise parfois l’appellation «bébé d’été» pour parler des enfants nés au courant de la période estivale)

À ce sujet, la dernière version du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM-V), outil de référence utilisé dans le domaine de la psychologie, a pris en considération certaines de ces critiques en soulignant explicitement les variations importantes de la prévalence du TDA/H selon les différentes régions du globe.

Conséquemment, avant de se questionner sur la présence possible d’un effet «pharmakéia» lors de la mise en œuvre de mesures d’adaptations visant à soutenir les apprentissages d’un élève ayant un TDA/H, il est primordial de se demander d’abord si le diagnostic a sa raison d’être. Car ce type de questionnement peut avoir une influence non négligeable sur le cheminement scolaire d’un élève…

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Ce texte est d'abord paru sur le site franco-canadien de The Conversation. Reproduit avec permission.

«La science dans ses mots» est une tribune où des scientifiques de toutes les disciplines peuvent prendre la parole, que ce soit dans des lettres ouvertes ou des extraits de livres.

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