De la salive aux ancêtres : du bon usage de l'ADN en généalogie

LA SCIENCE DANS SES MOTS / Jean-François Cliche a publié dans Le Soleil du lundi 4 juin une chronique intitulée « Crache dans ce petit pot que je te dise qui sont tes ancêtres ». Le journaliste répond à une lectrice qui s'est questionnée sur la valeur des tests ADN disponibles sur le marché pour l’investigation privée « des origines allemande, italienne, amérindienne, etc. ». M. Cliche s’appuie largement sur l’opinion du généticien Simon Girard, professeur à l’UQAC. Je souhaite par ce commentaire apporter un éclairage complémentaire.

L’interrogation de la lectrice peut s’interpréter de différentes façons. Tout dépend de quelle dimension de l’ADN il est question. La chronique «Crache dans ce petit pot…» comprend la question de la lectrice en fonction des profilages ethnique et médical qui intéressent certains tests ADN. Mais plusieurs réactions à la chronique révèlent qu’un éclaircissement s’impose. La valeur approximative des profilages ethnique et médical ne fait aucun doute et il est inutile d’ajouter quoi que ce soit à ce propos. Il en va autrement toutefois de types d’ADN omis dans la chronique mais largement exploités en généalogie expérimentale.

Plusieurs tests commerciaux d’impeccable qualité ont été développés depuis deux décennies afin d’identifier les marqueurs génomiques les plus utiles en généalogie profonde. Ces éléments sont l’ADN du chromosome Y (ADNy) et celui de la mitochondrie (ADNmt). Le premier concorde avec la lignée des pères et le second avec la lignée des mères. Il s’agit donc ici d’ADN non recombiné – car reçu d’un seul parent –, contrairement à l’ADN autosomique (ADNat) hérité des deux parents et recombiné. Il existe des tests généalogiques puissants et précis portant sur cet ADNat, mais sa pertinence se limite en gros à la parenté proche, jusqu’à six générations en amont de l’individu testé.

La question qui motive mon intervention est la possibilité d’identifier des origines par le biais des tests ADN. Des origines géographiques particulières sont indiscutablement associées à des signatures ADNy et ADNmt héréditaires. Une matriarche amérindienne du 17e siècle pourra ainsi avoir transmis sa mitochondrie jusqu’à nos jours par la lignée des mères. De nombreux Québécois portent ainsi la signature ADNmt héritée d’une Marie Christine Aubois ou celle de la métisse Euphrosine Nicolet, fille du grand explorateur. Cette dimension jouit d’une très grande précision. De la même façon, un Américain blanc de 2018 pourra découvrir un passé familial métissé dans un chromosome Y originaire d’Afrique subsaharienne.

Dans cette perspective, les tests généalogiques portant sur l’ADNy et l’ADNmt doivent inspirer pleine confiance. Ces marqueurs ADN sont abondamment employés en anthropologie et en génétique des populations. Les restes de Richard III retrouvés à Leicester et étudiés entre 2012 et 2015 ont été généalogiquement identifiés par sa mitochondrie. Les marqueurs ADNy et mt peuvent donc appuyer une origine ethnique hors de tout doute, mais seulement au profit de deux lignées. Les recherches généalogiques profitent avec égale valeur scientifique des signatures ADNy et ADNmt présentes dans une population afin de valider des ascendances généalogiques sur un nombre quasiment illimité de générations. Rares toutefois sont les compagnies établies qui analysent en détail ces deux types spécifiques d’ADN. Family Tree DNA le fait par exemple, mais pas Ancestry ni 23andMe. Fruit de l’hérédité patrilinéaire, l’ADNy jouit en particulier de son parallélisme étroit avec le nom de famille, expression par excellence de la tradition généalogique.

Les pays anglo-saxons connaissent depuis deux décennies une révolution génomique en généalogie. La recherche en histoire des familles y exploite la méthode expérimentale avec des succès impressionnants. Archives et salive se combinent à merveille et font fi des anciennes frontières entre humanités et biologie. L’accès commercial aux données ADN a converti la génomique en science participative où la recherche indépendante devient toujours plus utile à l’avancement des connaissances.

L’ornithologie, l’entomologie ou l’astronomie comptent parmi les sciences qui ont collaboré de longue date avec les scientifiques amateurs, qui les alimentent indépendamment de précieuses données. Ailleurs, la génomique se nourrit déjà largement d’une telle externalisation (crowdsourcing). Les moyens cumulatifs des amateurs de généalogie génétique dépasseront toujours les fonds mis à la disposition des chercheurs universitaires.

Il faut envisager au Québec le jour où les amateurs québécois de généalogie pourront confier leurs données génomiques brutes à la recherche de pointe. L’histoire démographique du Québec, objectivement exceptionnelle, justifie que la recherche savante s’intéresse à l’engouement populaire pour la généalogie génétique. Cette science participative produit des résultats significatifs dont la génomique institutionnelle du Québec devra tôt ou tard tirer profit. Il appartient en revanche aux universités d’échanger avec le public, de l’éclairer et de le diriger vers les tests pertinents.

«La science dans ses mots» est une tribune où des scientifiques de toutes les disciplines peuvent prendre la parole, que ce dans des lettres ouvertes ou des extraits de livres.