Jean-François Cliche
Le Soleil
Jean-François Cliche
Ceux qui ont déjà eu la COVID-19 ne devraient pas être considérés comme une clientèle prioritaire pour le vaccin parce que la grande majorité d’entre eux ont déjà des anticorps.
Ceux qui ont déjà eu la COVID-19 ne devraient pas être considérés comme une clientèle prioritaire pour le vaccin parce que la grande majorité d’entre eux ont déjà des anticorps.

COVID-19: une immunité «surhumaine»?

SCIENCE AU QUOTIDIEN / «Est-ce qu’une personne qui a déjà eu la COVID-19 pourra recevoir le vaccin quand il arrivera? Et si elle le peut, devrait-elle se faire vacciner?», demande Pierre Morin, de Québec.

En principe, ce n’est pas vraiment nécessaire, ou du moins ceux qui ont déjà eu la COVID-19 ne devraient pas être considérés comme une clientèle prioritaire pour le vaccin parce que la grande majorité d’entre eux ont déjà des anticorps et une «mémoire immunitaire» qui les protègent, selon deux cliniciens-chercheurs que j’ai interviewés à ce propos, soit Dr Guy Boivin, spécialiste des virus émergents de l’Université Laval, et l’infectiologue de l’Université de Sherbrooke Alex Carignan. En outre, précise Dr Boivin, «la règle générale, c’est que l’immunité est plus forte quand elle suit un infection naturelle que quand elle vient d’un vaccin». Si c’est le cas de la COVID-19, alors vacciner les gens guéris serait essentiellement inutile, du moins pendant les quelques mois qui suivent la rémission.

Mais voilà, on ne sait pas encore de quel côté se situe le nouveau coronavirus, et il y a des exceptions à cette règle : des fois, c’est le vaccin, et non l’infection naturelle, qui engendre l’immunité la plus forte. Par exemple, écrivait lundi dernier le chercheur américain Eric Topol dans la revue savante Nature – Medicine, le tétanos est causé par une toxine sécrétée par la bactérie Clostridium tetani, mais la toxine est présente en quantité si infime que l’organisme (même s’il est très malade) ne produit pas ou très peu d’anticorps. Le vaccin contre le tétanos, lui, consiste à injecter une version très atténuée de la toxine, mais en quantité beaucoup plus grande que lors d’une infection naturelle, ce qui induit une bien meilleure immunité.

Et on connaît quelques autres cas comme celui-là où, contrairement à ce qui se passe d’habitude, les vaccins procurent une protection plus efficace que les infections naturelles, comme le vaccin contre le virus du papillome humain et celui contre la varicelle.

Maintenant, est-ce que les vaccins contre la COVID-19 vont conférer ce genre d’«immunité surhumaine», comme l’appelle Dr Topol? À l’heure actuelle, il n’y a tout simplement aucun moyen de le savoir avec la moindre certitude : on n’en sait pas suffisamment ni sur l’immunité découlant des infections, ni sur celle procurée par les vaccins. Mais Dr Topol et son collègue Dennis Burton, co-auteur du texte paru dans Nature – Medicine, se disent tout de même «optimistes» à cet égard. Si certaines études ont trouvé que la COVID provoquait une réponse immunitaire forte et durable (au moins pour 6-8 mois), tant pour la production d’anticorps que pour la «mémoire immunitaire», d’autres ont observé que les concentrations d’anticorps chutaient rapidement, du moins chez ceux qui font une forme modérée de la maladie. En outre, on a trouvé plusieurs cas à travers le monde de gens qui ont attrapé la COVID-19 deux fois, ce qui suggère que l’immunité ne dure peut-être pas longtemps.

Comme les résultats des premiers essais cliniques sur les vaccins anti-COVID ont montré des résultats très encourageants, avec des taux d’efficacité avoisinant les 95 %, alors peut-être qu’ils protégeront mieux que les infections naturelles, comme l’espèrent Drs Topol et Burton. Insistons : peut-être.

En attendant de le savoir, ceux qui ont déjà eu la COVID-19 ne devraient probablement pas faire partie des clientèles prioritaires pour la vaccination, estime Dr Carignan. «À ma connaissance, il n’y a pas de programme vaccinal dans le monde qui planifie d’exclure des gens sur la base d’une infection passée, ou de faire des tests sanguins préalables pour exclure ceux qui ont déjà des anticorps, dit-il. Au Québec, en tout cas, on ne se dirige pas vers ça. Mais je ne suis pas certain que vacciner ceux qui ont eu la COVID cet automne serait l’utilisation la plus judicieuse des ressources, disons.»

Dr Boivin est d’accord sur ce point, mais il ajoute : «Éventuellement, si on a suffisamment de doses, je vaccinerais ceux qui l’ont déjà eue, ne serait-ce que pour «être sûr» et pour leur donner un boost immunitaire, surtout si rendu là on pense que l’immunité ne dure pas longtemps. Mais bon, on s’entend que ce n’est pas un groupe prioritaire.»

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«Une connaissance qui a attrapé la COVID-19 au printemps dernier s’est fait dire qu’elle est immunisée mais qu’elle peut propager le virus si elle est en contact avec une personne contagieuse. Comment est-ce possible?», demande Éric Verville, de Trois-Rivières.

Sur cette question aussi, nos deux docteurs sont d’accord : il existe une possibilité théorique pour que cela se produise mais, en pratique, le risque est infinitésimal. Une fois qu’une personne possède des anticorps, le virus ne peut plus prendre pied dans son organisme — pas tant que ses niveaux d’anticorps demeurent assez élevés, mais c’est une autre question. On peut toutefois imaginer une situation où, par exemple, une personne immunisée serrerait la main d’une personne contagieuse et irait tout de suite après serrer la main de quelqu’un d’autre.

«Donc c’est comme si cette personne-là devient une surface contaminée, comme une poignée de porte sur laquelle le virus serait présent, dit Dr Carignan. C’est un scénario un peu tiré par les cheveux parce que on sait maintenant que les surfaces ne sont pas un mode de transmission majeur [ndlr : les gouttelettes, parfois minuscules, qui sont propagées dans l’air sont la voie principale], mais ça reste théoriquement possible.»

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