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COVID-19: des nouvelles des «super-propagateurs»

Jean-François Cliche
Jean-François Cliche
Le Soleil
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BLOGUE / Il y a une étude absolument fascinante sur les «super-propagateurs» de la COVID-19 qui est parue la semaine dernière mais qui est restée pas mal sous les radars. Il vaut la peine d'y revenir, je pense, tant ses résultats sont éclairants — potentiellement, du moins, j'y reviens tout de suite...

La COVID-19, s'il est besoin de le rappeler, est une maladie qui repose en bonne partie sur les «super-propagateurs», soit des gens qui vont refiler leur microbe à beaucoup de monde. En effet, une grande partie de ceux qui attrapent le virus n'infectent tout simplement personne, ou presque, si bien que le microbe a besoin d'une petite minorité très contagieuse pour se rattraper. On estime globalement qu'environ 20 % des malades sont responsables de 80 % des infections.

Maintenant, est-ce que c'est parce que la transmission se fait principalement dans certains contextes, comme quand un groupe se trouve dans un endroit fermé, ou est-ce que certaines personnes exhalent toujours plus d'aérosols et gouttelettes contaminées, indépendamment de la situation ? Il est évident que le contexte y est pour quelque chose, comme l'ont montré plusieurs études sur des épisodes de super-propagation dans des chorales, à des mariages, dans des bars où l'on doit presque crier pour se faire entendre, etc. Mais l'étude dont je veux vous parler ici, parue mercredi dernier dans les PNAS, montre assez clairement (sans le prouver directement, par contre) que ce n'est pas qu'une affaire de contexte : certaines personnes seraient «par nature», pour ainsi dire, plus contagieuses.

Les auteurs de l'étude, soit principalement des chercheurs de l'Université Tulane en Louisiane, ont fait porter à près de 200 participants un masque qui mesure les quantités d'aérosols et de microparticules que l'on rejette autour de nous en respirant. Tous étaient en santé (aucun n'avait la COVID-19 ou un autre virus respiratoire) et ont tous porté le masque pendant au moins quelques minutes.

Voici, en vrac, quelques uns des principaux enseignements de l'étude :

- Facteur 1000. À chaque fois qu'on respire, l'air que l'on force à circuler dans les poumons va arracher de petites gouttelettes au liquide qui tapisse les voies respiratoires, à la manière du vent qui soulève des gouttes d'eau à la surface de l'océan. Or on sait que ce liquide, nommé liquide muqueux, contient des protéines et d'autres composés qui, d'une personne à l'autre, le rendent plus ou moins élastique, plus ou moins facile à se «briser». Et cette étude a montré que cet écart peut être absolument gigantesque : le participant qui en rejetait le plus en produisait autour de 1000 fois plus que celui qui en rejetait le moins. Environ 20 % des participants étaient des super-propagateurs, qui comptaient pour 80 % des aérosols mesurés. Et l'étude a aussi trouvé des «super-super-propagateurs», pour ainsi dire : 10 % des participants étaient responsables de près des deux tiers des aérosols.

- Âge et surpoids. En moyenne, même s'il y avait des super-propagateurs dans toutes les tranches d'âge, les quantités d'aérosols rejetées étaient plus élevées chez les personnes âgées et chez les gens en surpoids — et l'association était particulièrement forte quand on tenait compte des deux en même temps. L'implication est potentiellement double, d'après ce qu'indiquent les auteurs. Primo, bien sûr, ça peut vouloir dire que ces gens-là sont plus contagieux. Cela devra être validé plus directement que ça par d'autres études, disons-le, mais cela expliquerait sans doute en partie pourquoi le virus s'est tant répandu dans les résidences pour personnes âgées (sans vouloir nier les erreurs qui ont été commises), et c'est également cohérent avec quelques études qui suggèrent que les enfants seraient moins à risque de contracter et/ou de transmettre la COVID-19 que les adultes. Et deuxio, quand les personnes âgées ou obèses inspirent, il se pourrait bien qu'elles transportent plus de virus que les autres vers le fond de leurs voies respiratoires, ce qui expliquerait peut-être (encore une fois : en partie) pourquoi elles sont plus à risque de faire des complications, puisque les infections qui ont lieu dans le bas dans l'appareil respiratoire sont généralement plus graves que celles qui restent dans le haut.

- Plus chez les malades. Fait intéressant, les auteurs de l'étude ont également fait une expérience sur des singes, auxquels ils ont sciemment donné la COVID-19 — chose qu'il n'est évidemment pas éthique de faire sur des humains. Résultat : tout indique que la COVID-19 rend le liquide muqueux plus «friable» car les singes exhalaient davantage d'aérosols quand ils étaient malades que lorsque ils étaient sains. La même chose vaut d'ailleurs possiblement pour plusieurs autres virus respiratoires puisque les auteurs ont fait le même test avec la bactérie qui donne la tuberculose, obtenant des résultats semblables. Reste à voir si cela s'applique aussi à l'humain, puisque ce genre d'exercice n'a été fait que sur une seule personne jusqu'à présent, ce qui est nettement insuffisant. Faudra aussi voir si et jusqu'à quel point cela amoindrit la différence de production d'aérosols entre les gens selon l'âge et le poids.

Au risque de me répéter, tout ça reste à valider, mais ça me semblait très intéressant quand même parce que ça pourrait nous donner un mécanisme supplémentaire pour expliquer ce qu'on a observé jusqu'à présent.

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AJOUT (16 février, 7h10) : on me signale que d'autres travaux avant cet article des PNAS avaient eux aussi trouvé des «variations dramatiques» dans les niveaux d'aérosols émis d'une personne à l'autre.

Précision (17 février, 14h50) : une version antérieure de ce texte a été modifiée afin de corriger une confusion entre «muqueuse» et «liquide muqueux». Toutes mes excuses.