COVID-19 : les étranges arguments anti-masque, recyclés de l’ère du sida

Lionel Berthoux
Professeur de microbiologie et maladies infectieuses, UQTR
LA SCIENCE DANS SES MOTS / Au début des années 2000 a été introduit le concept de prophylaxie préexposition (PrEP) pour protéger les personnes les plus à risque de contracter le VIH-1, virus du sida. L’idée était simple : si une personne est séronégative (non infectée) mais que sa situation personnelle la met à risque élevé d’être prochainement infectée, elle devrait être traitée par des antiviraux de façon préventive. Plusieurs essais cliniques ont montré assez vite que l’idée fonctionnait de manière brillante : le niveau de protection avoisine les 85 % dans l’étude canadienne IPERGAY.

Malgré le succès indiscutable de l’approche PrEP, son adoption par les autorités en santé publique n’a pas été pas évidente. «Les gens vont mal l’utiliser, et ne seront donc pas protégés», «Cela va donner aux gens une fausse impression de protection, et ils vont prendre plus de risques», entendait-on. Cependant, le niveau de protection conféré par la PrEP reste significatif, même lorsque le patient oublie une dose de temps en temps. Pour ce qui est du second argument, l’efficacité des thérapies anti-VIH faisait en sorte qu’il était peu probable qu’une augmentation de la prise de risques contrebalancerait l’effet protecteur de la PrEP.

Dans les conditions réelles, et malgré l’imperfection inhérente de l’humain, l’approche PrEP fonctionne de façon indiscutable. Il n’y aurait aucune base logique à se priver d’une méthode de prévention qui fonctionne bien même si une petite partie des gens l’appliquent imparfaitement. Par conséquent, l’approche PrEP a fini par être adoptée, bien heureusement pour les patients. Elle est maintenant approuvée par l’OMS et dans plusieurs pays dont le Canada.

Malgré le succès des traitements antiviraux et de certaines stratégies de prévention, incluant la PrEP, des milliers de personnes continuent d’être infectées chaque année au Canada. Depuis 2005, mon laboratoire travaille à comprendre les mécanismes de réponse immunitaire innée à l’infection, et à développer de nouvelles stratégies contre le VIH-1, basées par exemple sur le transfert de gènes thérapeutiques.

Autre maladie, mêmes arguments

Nous voilà plongés, des années plus tard, dans une autre pandémie ravageuse causée par un virus. Le SARS-CoV-2, qui cause la COVID-19, a peu de choses en commun avec le VIH-1. Le SARS-CoV-2 est un virus respiratoire, acquis principalement par inhalation. Le virus peut persister jusqu’à plusieurs jours sur certaines surfaces et l’on peut probablement être infecté lorsque l’on se touche le visage après avoir été en contact avec un objet contaminé.

Cependant, il est de plus en plus évident que les infections sont souvent contractées en inhalant des particules virales aérosolées présentes dans l’air ambiant, et produites par les malades lorsqu’ils toussent, parlent ou même respirent. Ces virus aérosolés s’accumulent dans les espaces fermés et ont probablement un rôle majeur dans les événements de transmission de masse dans des entreprises, des résidences pour personnes âgées, des bateaux de croisière et bien sûr au sein des familles.

Même s’il est évident que le risque de contracter le virus augmente lorsqu’on se rapproche de la personne qui le produit, rien n’indique que le risque est limité à un espace de 2 mètres. Si l’on est dans la même salle qu’une personne infectée, on doit se considérer à risque, peu importe la distance qui nous sépare d’elle.

Le message principal de prévention des autorités sanitaires canadiennes, jusqu’à présent, est de promouvoir le lavage des mains, le confinement et la distanciation sociale (> 2 mètres). Le port du masque généralisé dans les lieux publics, quant à lui, n’est toujours pas recommandé par les gouvernements provinciaux, même s’il a été récemment suggéré par les autorités fédérales en santé publique.

De même, l’OMS continue à ne pas recommander le port du masque, alors que les experts du CDC américain ont récemment pris position en sa faveur. Le résultat de ces opinions contradictoires est que les masques de protection, qu’ils soient chirurgicaux ou en tissu, sont très peu utilisés au Canada. Ainsi, se rendre dans des grandes surfaces ces jours-ci, c’est observer des foules de clients qui ne portent pas de masques et croient faussement être en sécurité parce qu’ils font des efforts pour se tenir à distance les un des autres.

Que dit la preuve scientifique disponible, exactement, sur le port du masque ? En résumé : il fonctionne très bien pour prévenir la transmission des coronavirus. De simples masques chirurgicaux stoppent la grande majorité du virus SARS-CoV-2 produit sous forme de gouttelettes et aérosols par des patients Covid-19. De plus, des études rétrospectives démontrent clairement que le port du masque diminuait fortement (70 à 90 %) le risque d’être infecté lors des épidémies de coronavirus SARS-CoV et MERS-CoV des dernières décennies.

Pourquoi, alors, cette opposition obstinée à l’utilisation généralisée des masques dans les lieux publics ? Les arguments les plus fréquents sont familiers pour les spécialistes du VIH-1. «Les gens seront plus à risque s’ils l’utilisent mal.» «Cela va donner une fausse impression de sécurité.»

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Ce texte est d'abord paru sur le site franco-canadien de The Conversation. Reproduit avec permission.

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