Jean-François Cliche
Le Soleil
Jean-François Cliche

COVID-19 : la «Suède d’Asie»

SCIENCE AU QUOTIDIEN / «Pourquoi le Japon a-t-il eu si peu de cas confirmés et de morts liés à la COVID-19 comparativement au Canada, qui pourtant possède seulement le tiers de la population du Japon ?», demande Michel Jacob, de Trois-Rivières.

Aux dernières nouvelles, le Japon n’avait pas encore atteint le cap des 18 000 cas ni celui des 1000 décès. C’est effectivement beaucoup moins que les quelque 100 000 cas confirmés et plus de 8000 décès constatés au Canada. Au pro rata de la population (127 millions au Japon, 38 millions au Canada), le contraste est encore plus saisissant : 141 cas et 8 décès par million d’habitants au Japon, contre 2630 et 210 ici. Et c’est sans rien dire du Québec : 6350 cas confirmés et 616 décès par million.

Comme on l’a déjà vu dans cette rubrique, il est toujours hasardeux de comparer les statistiques entre différents pays ou provinces parce que les efforts de dépistage et les définitions de «décès liés/causés par la COVID-19» ne sont pas les mêmes partout. D’ailleurs, le premier ministre nippon Shinzo Abe a été critiqué en début de pandémie parce que son pays faisait relativement peu de tests, «échappant» ainsi de nombreux cas. Alors il est possible qu’une partie de l’épidémie soit passée inaperçue puisque les dernières données disponibles au sujet de la mortalité (toutes causes confondues) notaient environ 1000 décès de plus qu’à l’habitude juste dans la capitale, Tokyo, rapportait l’agence Bloomberg la semaine dernière. Partout où l’épidémie a frappé, on a noté une hausse notable de la mortalité générale. Alors peut-être bien, oui, que l’ampleur des dégâts a été un peu sous-estimée au Japon.

Mais on n’a clairement pas juste affaire à un tour de passe-passe méthodologique, ici. La surmortalité d’avril à Tokyo, pourtant la ville la plus durement touchée du pays, n’était qu’environ 12 % par-dessus la moyenne des quatre dernières années, et 7 % supérieure au nombre de décès survenus en avril 2019. C’est beaucoup, beaucoup moins pire que dans les pays qui ont été les plus durement frappés par la COVID-19. En Angleterre et au Pays-de-Galles, par exemple, la surmortalité a dépassé les 100 % dans la seconde moitié d’avril, au plus fort de l’épidémie. Si le Japon avait «regardé ailleurs» en limitant le dépistage, les stats de mortalité générale auraient facilement révélé l’entourloupe. On voit ici que ce ne fut pas (ou assez peu) le cas.

Alors pourquoi le coronavirus a-t-il eu tant de mal à se répandre là-bas ? Le Japon est un cas très intrigant, il faut le dire : une sorte de «Suède d’Asie», au sens où le gouvernement Abe n’a pas imposé un confinement massif et obligatoire comme ailleurs. Un état d’urgence a été déclaré, mais rien qui s’approchait de ce qu’on a connu ici — pas de restriction légale dans les mouvements de la population, la plupart des commerces sont restés ouverts, etc.

Sauf que… Après des débuts prometteurs, la Suède s’est hissée parmi les pays où l’on déplore le plus de mort à chaque jour : elle est montée jusqu’à 10 décès quotidiens par million d’habitants et se situait toujours au-dessus de 3 aux dernières nouvelles. Le Japon, lui, n’a jamais dépassé les 0,25 mort par million et par jour, et se maintient très proche du zéro absolu depuis plusieurs semaines.

On ne sera peut-être jamais entièrement certain l’explication, mais on peut tout de même dire deux choses à ce sujet. La première, c’est que l’on entend souvent parler de la Suède, du Japon et d’autres pays «sans confinement» comme si pratiquement tout le monde là-bas avait continué son petit train-train comme si de rien n’était. Or ce n’est pas vrai. Les Suédois ont grandement réduit leurs déplacements à partir de la mi-mars, montrent des données de mobilité de Google. Pas autant que dans d’autres pays (l’usage du transport en commun, par exemple, a diminué d’environ 40 %, alors que c’était 80 % au Québec) et ils ont repris la normale plus tôt, mais quand même : ils ont appliqué une forme de confinement volontaire.

La deuxième chose à savoir, c’est qu’à ce petit «jeu», les Japonais semblent avoir été plus disciplinés que les Suédois. Ils ont diminué leur usage des transports en commun par 50 % et ont maintenu ce comportement pendant plus longtemps. Même chose avec la fréquentation des lieux de «récréation» (restos, cafés, centres d’achats, parcs d’attraction, etc.) : recul de 25 % en Suède contre 40% au Japon (et pendant plus longtemps). Beaucoup de commerces en ont souffert, d’ailleurs.

Une étude parue ce mois-ci dans la revue savante PLoS – One a montré que les Japonais ont massivement changé leurs comportements. Par exemple, 70 % d’entre eux disent «porter toujours un masque» quand ils sortent de chez eux (l’étude a sondé la population à la fin mars). Par comparaison, la maison de sondage Gallup a trouvé qu’au début d’avril, seulement la moitié des Américains avaient déjà mis un masque (ne serait-ce qu’une seule fois) en quittant la maison.

En outre, notent les auteurs de l’étude, «il est bien connu que les Japonais se saluent en baissant la tête au lieu de se serrer la main, de s’embrasser ou de se serrer dans les bras. Cette habitude culturelle réduit la fréquence des contacts corporels des Japonais comparé à d’autres cultures. Durant la saison du rhume des foins, les Japonais portent régulièrement des masques de style chirurgical pour prévenir les symptômes […]. Ces pratiques déjà bien en place ont pu aider les citoyens du Japon à changer leurs comportements en ces temps inhabituels».

Deux observateurs de la politique japonaise ont tiré des conclusions semblables récemment dans la Tokyo Review : si la COVID-19 n’est pas parvenue à prendre pied au Japon, ce n’est pas à cause des mesures relativement faibles prises par le gouvernement central, mais grâce aux comportements spontanément et largement adoptés par la population.

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