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COVID-19 : la «drôle d'épidémie» du Bas-Saint-Laurent

Jean-François Cliche
Jean-François Cliche
Le Soleil
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BLOGUE / Il y a des éclosions de COVID-19 qui sont assez faciles à comprendre, où les mêmes conditions produisent les mêmes effets d'une vague à l'autre. Et il y a des épidémies locales où le coronavirus ne semble pas toujours obéir aux mêmes règles qu'ailleurs. Le cas du Bas-Saint-Laurent, dont on parle beaucoup dans les médias depuis quelque temps, appartient à la seconde catégorie.

Je vous avais parlé de la Beauce il y a deux semaines, où l'épidémie était très forte. C'est encore le cas, d'ailleurs, puisque la région compte 537 cas actifs de COVID-19 par 100 000 habitants, soit beaucoup plus que les 50 à 100 cas actifs par 100 000 qu'on trouve dans la plupart des autres coins du Québec. Mais ce qui se passe là-bas n'est pas bien sorcier, m'avait expliqué la directrice de la santé publique de Chaudière-Appalaches. Hormis la première vague, qui était beaucoup une affaire de contacts internationaux, la Beauce a été beaucoup plus durement touchée que la moyenne lors de la deuxième ET de la troisième vague parce que son tissu socio-économique se prête à ça : population moins instruite que la moyenne, plus jeune aussi (ce qui implique plus de contacts sociaux), qui travaille beaucoup dans des usines et des shops (ce qui empêche le télétravail), etc.

Bref, les mêmes facteurs ont joué de la même manière pas mal tout le temps. Pas compliqué.

Le cas du Bas-Saint-Laurent, lui, est moins simple. D'abord, la région a été largement épargnée non seulement lors de la première vague, mais aussi pendant celle de novembre à janvier dernier. Ça n'est vraiment que pendant cette vague-ci que l'épidémie à décollé au Bas-Saint-Laurent, comme le montre ce graphique de l'Institut national de santé publique :

En outre, contrairement à ce qui s'est produit en Beauce, où toute la région a été touchée à peu près également et en même temps, on trouve d'énormes disparités locales au Bas-Saint-Laurent. Aux dernières nouvelles, l'ouest de la région était très sévèrement touché avec des taux de cas actifs tournant autour de 300-315 par 100 000 (Kamouraska et Témiscouata) jusqu'à près de 850 par 100 000 dans le secteur Les Basques (autour de Trois-Pistoles, en bleu très foncé sur la carte ci-bas). Pourtant, dans le secteur immédiatement voisin, autour de Rimouski, les cas actifs de COVID-19 n'atteignent même pas les 60 par 100 000.

Il est bien possible que des différences dans les économies locales expliquent ces écarts, du moins en partie. L'ouest du Bas-Saint-Laurent est plus industriel que l'est, et les pires éclosions ont justement eu lieu dans des usines et des abattoirs — on compte par exemple 104 cas chez les travailleurs des Viandes du Bretons, dont les installations de Rivière-du-Loup ont été fermées ce matin, et une éclosion de 80 cas est également survenue aux Aliments Asta, dans le Kamouraska.

Le tissu socio-économique de Rimouski est passablement différent, avec une université et un cégep, en plus de bien des emplois administratifs — ce qui peut faciliter le télétravail. Et si je me fie à ce que je vois quand je vais en Gaspésie, l'est du Bas-Saint-Laurent est plus agricole, pêcheur et touristique qu'industriel, à part peut-être autour de Matane — qu'on me corrige si je me trompe. Cela peut avoir freiné l'épidémie là-bas.

Sauf que ça ne s'est pas toujours passé ainsi, m'a dit le directeur de la santé publique du Bas-Saint-Laurent, Dr Sylvain Leduc, lors d'un point de presse ce midi. «C'est vrai qu'avec le tissu socio-économique du KRTB [ndlr : Kamouraska-Rivière-du-Loup-Témiscouata-Les-Basques], avec les abattoirs et les usines, ils vont avoir plus de transmission. (...) Mais globalement, quand on regarde la 1re et la 2e vague, le KRTB n'a pas toujours été l'endroit le plus touché. Il y a eu des moments où c'était Rimouski qui avait plus de transmission», a-t-il dit.

Alors comment expliquer tout ça ? Pourquoi ce fameux «KRTB» serait un foyer d'infection maintenant à cause de son économie plus industrielle, mais que cette même économie industrielle n'aurait pas eu le même effet lors de la vague de l'automne dernier ? Beats me, comme ils disent en anglais. Je ne vois pas grand-chose d'autre, en fait, que le hasard.

On sait depuis longtemps que la COVID-19 est une maladie dont la transmission est très hétérogène : la plupart des gens infectés ne passent pas, ou très peu, leur microbe à leur entourage, mais il y a une petite minorité qui, elle, est responsable beaucoup d'infections — les «super-propagateurs».

Lundi dernier, d'ailleurs une étude parue dans les PNAS a montré qu'environ 90 % des virus de la COVID en circulation sont concentrés chez seulement 2 % des personnes infectées. Et en février dernier, une autre étude (elle aussi dans les PNAS) a montré que d'une personne à l'autre, les quantités d'aérosols émis en parlant et en respirant peuvent varier par un facteur 1000. C'est donc dire que le moment où une flambée de cas aura lieu dans une communauté est très difficile à prévoir : on peut détecter plusieurs cas peu contagieux, qui ne démarreront pas d'éclosions ou seulement des mineures, avant d'en avoir un ou quelques uns qui eux transportent et relâchent beaucoup de virus autour d'eux.

Dr Leduc a cependant souligné qu'une fois que l'épidémie est démarrée, elle devient plus prévisible et c'est alors le respect des consignes sanitaires — lequel ferait défaut dans certains secteurs, déplore-t-il — qui détermine si la contagion va cesser ou se poursuivre. C'est entièrement vrai. Sauf que d'un autre côté, quand on a affaire à de petites communautés, les nombres de cas sont relativement petits eux aussi, si bien que même après qu'une flambée soit lancé, le hasard peut peut-être continuer à jouer un rôle plus grand que dans des grandes villes, et les grands nombres permettent à la loi des probabilités de faire sa job, si je puis dire.

J'ignore si c'est ce qui explique le pattern qu'on observe au Bas-Saint-Laurent. C'est possible mais, rendu là, vos hypothèses seront aussi bonnes que les miennes. Alors, à votre avis ?

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