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COVID-19 : êtes-vous «lousse» ou «tight» ?

Jean-François Cliche
Jean-François Cliche
Le Soleil
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BLOGUE / Jusqu'à maintenant, la recherche sur la COVID-19 s'est principalement concentrée sur les aspects biologiques du virus et sur l'efficacité de diverses mesures (confinement, masques, etc.) pour freiner sa progression — et c'est bien normal, disons-le. Cependant, il y a des tonnes d'autres facteurs sociaux, culturels et économiques qui peuvent influencer le «bilan COVID» d'un pays, mais qui ont été peu étudiés. Et la revue médicale The Lancet - Planetary Health vient de publier ce qui est à mon sens un des articles les plus éclairants à ce sujet depuis le début de la pandémie.

Ses auteurs (menés par la chercheuse en psychologie de l'Université du Maryland Michele Gelfand) ont placé les cultures de 57 pays sur une échelle de «permissivité» qu'ils avaient mise au point en 2011. L'exercice consiste grosso modo à demander à des gens vivant dans ces endroits s'ils sont d'accord avec des énoncés tels que «dans ce pays, si quelqu'un se comporte de manière inappropriée, il sera jugé sévèrement par les autres» ou «dans mon pays, il existe de nombreuses normes et on s'attend à ce que chacun les respecte». Les participants doivent également dire si une série de comportements (rire, discuter, s'embrasser, etc.) leur semblent acceptables dans divers contextes (restaurant, cinéma, salle d'attente, chambre à coucher, etc.).

Comme on s'en doute, il y a des cultures qui sont plus «permissives» (loose, dans le texte), et d'autres qui sont plus rigides (tight). Les sociétés qui ont dû affronter plus de difficultés (catastrophes naturelles, menaces militaires depuis 100 ans, accès à l'eau, population très dense, etc.) sont en général celles où la culture est la plus rigide, parce que la survie collective a pendant longtemps dépendu d'un haut niveau de coordination — donc de la discipline de chacun et du respect de l'autorité. À l'inverse, dans les cultures qui l'ont eu «plus facile», comme on dit, les règles et les normes sociales ne sont pas appliquées avec la même force. Cela a entre autres avantages de favoriser l'innovation et la créativité mais, d'après les résultats parus vendredi, cela favorise aussi la propagation du nouveau coronavirus.

Parmi les 57 pays étudiés, en date du 16 octobre, les pays ayant un haut niveau de permissivité avaient eu 5 fois plus de cas et 8,7 fois plus de décès causés par la COVID-19 que les sociétés plus rigides. Les auteurs ont fait toute une série de vérifications pour s'assurer de contrôler autant de variables que possible (densité de population, délai avant l'entrée en vigueur d'un confinement, sous-déclaration des cas par des pays comme la Russie et la Chine, démocratie/dictature, etc.), mais l'association s'est avérée suffisamment robuste pour «résister» à tous ces facteurs.

Fait intéressant, dans les cultures les plus rigides, environ 70 % des gens disent avoir peur d'attraper la COVID, contre seulement 50 % dans les endroits plus permissifs. Les auteurs de l'étude ont donc aussi trouvé un appui supplémentaire pour leur modèle théorique, qui prédit que la rigidité culturelle et les difficultés/menaces vont de pair.

Évidemment, s'il est besoin de le préciser, rien de tout cela ne signifie qu'un type de culture est meilleur que l'autre, ni qu'il faille changer les cultures permissives. Outre la créativité, les cultures plus «lousses» ont bien d'autres avantages — on peut imaginer par exemple que les gens y ont moins tendance à se taire quand ils voient leurs supérieurs commettre des gestes inacceptables. Personnellement, en bon Québécois, je préfère de loin vivre dans une culture permissive, quitte à en endurer les inconvénients à l'occasion. Il n'y a juste rien de parfait.

Mais ces résultats-là me semblent très intéressants à souligner, pour au moins deux raisons. D'abord, on y trouve des éléments de réponse à la question de savoir pourquoi ce sont en bonne partie les mêmes pays qui ont été les plus durement touchés au cours des deux vagues (France, Italie, Espagne, États-Unis, etc.) : ce n'est peut-être pas tant qu'ils n'ont «pas appris de leurs erreurs», comme on l'entend souvent, mais simplement parce que les mêmes facteurs structurels (et impossibles à changer en quelques mois) y sont toujours à l'œuvre.

Ensuite, cela vient beaucoup relativiser certaines comparaisons qui foisonnent sur les réseaux sociaux, et qui consistent à compter les décès dans un pays ayant imposé un confinement et un autre (souvent un pays asiatique ou la Suède) qui ne l'a pas fait. En général, ces parallèles concluent que les confinement ou les couvre-feu ne fonctionnent pas, mais l'étude de The Lancet – Planetary Health montre bien que ce n'est pas si simple que ça : les règles sont une chose, leur respect par la population en est une autre. Si bien que dans une culture plus disciplinée comme le Japon où les individus adhèrent massivement et efficacement aux directives sanitaires, un gouvernement n'a peut-être tout simplement pas besoin de garder tout le monde à la maison.

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