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Durant le confinement, des centaines d’études ont été lancées un peu partout sur la planète.
Durant le confinement, des centaines d’études ont été lancées un peu partout sur la planète.

Confinement: la grande «expérience naturelle»

Jean-François Cliche
Jean-François Cliche
Le Soleil
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Les confinements ont beau avoir leurs désagréments (et de nombreux, d’ailleurs), ils n’en sont pas moins une occasion unique pour la science. D’un seul coup, des milliards de gens dans le monde ont dû modifier leurs habitudes de vie, cesser de se rendre au bureau, arrêter carrément de travailler dans certains cas, limiter leurs sorties… bref, ralentir un peu. En fait d’«expérience naturelle» pour étudier les effets de notre mode de vie «moderne», on peut difficilement demander mieux — et de nombreux chercheurs dans le monde tentent d’ailleurs d’en tirer profit.

«En recherche, on essaie toujours de provoquer des situations, de les contrôler, ou d’imiter une situation naturelle dans nos laboratoires. C’est sûr que des situations de grande crise comme ce qu’on vit avec la COVID-19, où nos habitudes de vie sont modifiées, c’est une occasion en or parce que ça nous permet de comparer à la normalité», explique Jonathan Bluteau, professeur à l’UQAM et spécialiste du stress.

Ça n’est pas nécessairement facile à faire, poursuit-il, puisque la crise n’affecte pas tout le monde de la même manière. Certains ont perdu leur emploi, d’autres non. Pour certains, le virus est une source de stress additionnelle et non une «pause». Selon l’âge, on ne souffrira pas tous également des confinements — par exemple les ados, dit M. Bluteau, sont particulièrement touchés parce que leurs cerveaux cherchent les contacts sociaux hors de la famille, alors que c’est beaucoup moins le cas des enfants. «Alors il faut tenir compte de cette variabilité et regarder des sous-groupes», explique-t-il.

Mais il n’en demeure pas moins que des centaines d’études ont été lancées un peu partout sur la planète pour profiter de ce «point de comparaison» inattendu, et ce dans pratiquement tous les domaines — santé, psychologie, urbanisme, comportements électoraux, etc. En voici quelques-unes parmi les plus intéressantes qui ont été publiées au cours des derniers mois.

Moins de bébés prématurés

Est-ce le signe qu’on mène des vies de fou? Ou qu’on en demande trop aux femmes, qu’elles soient enceintes ou non? Ce qui semble de plus en plus clair, c’est que le confinement du printemps dernier a réduit le nombre de naissances prématurées (nés avant 37 semaines de grossesse). Dans une étude parue en mars dans la revue médicale JAMA – Pediatrics, des chercheurs américains ont noté qu’entre le 22 mars et le 30 avril 2020 dans l’État du Tennessee, il y a eu 14 % moins de naissances avant-terme que la moyenne des cinq années précédentes.

Fait intéressant, d’autres travaux parus à l’automne dans le British Medical Journal – Global Health ont pour leur part trouvé une baisse de 73 % des naissances de «très petit poids» (moins de 1500 g) dans le comté de Limerick, en Irlande, au cours des premiers mois de 2020. Et une autre étude encore, danoise celle-là et parue dans les Archives of Disease in Childhood – Fetal and Neonatal Edition a elle aussi observé un recul drastique des naissances prématurées extrêmes —, mais pas de changement pour les autres «degrés» de prématurité, cependant.

Les mécanismes derrière tout cela ne sont pas clairs, ne serait-ce que parce que de manière générale les facteurs qui devancent les naissances ne sont pas tous bien compris. Mais les trois études suggèrent qu’en réduisant le travail et les déplacements hors de la maison, le confinement pourrait avoir aidé un certain nombre de femmes enceintes à mener leur grossesse à terme.

Quoi qu’il en soit, il sera important d’aller au bout de cette histoire parce que les naissances prématurées sont associées à une mortalité plus élevée ainsi qu’à une série de problèmes de santé.

Plus de cyclistes?

Plus de cyclistes

L’aménagement de voies cyclables vient toujours avec un brin de controverse, et c’est en partie parce qu’il y a toujours une question d’œuf ou de poule dans ces projets : est-ce qu’on doit ajuster le nombre et la taille des pistes cyclables à la demande (le nombre de cyclistes), ou est-ce que c’est la disponibilité des pistes qui incite la population à pédaler?

Or les confinements et le télétravail ont beaucoup réduit le trafic automobile, ce qui a amené des villes à «redistribuer» temporairement l’espace dans les rues pour en donner plus aux pistes cyclables — et des chercheurs allemands en ont profité pour répondre à cette question d’œuf et de poule. Leur étude, parue en mars dans les Proceedings of the National Academy of Sciences, s’est servi des données de plus de 700 «compteurs de vélo» dans 106 villes d’Europe afin de mesurer l’effet de ces ajouts ou agrandissements de pistes cyclables. Résultat : dans les villes où l’espace libéré par les voitures a été redonné (au moins en partie) aux vélos, le «trafic cycliste» s’est accru d’environ 50 %.

Ces résultats ne sont pas forcément généralisables partout, mais le fait qu’ils aient été observés dans plusieurs pays différents suggère que cela pourrait bien être le cas.

Le truc pour mieux manger?

C’est un refrain bien connu, les gens ne cuisinent plus de nos jours. Entre le travail, les loisirs, les tâches ménagères et familiales, on n’a plus le temps de faire la popote. Mais voilà, le confinement en a justement donné, du temps, à pas mal de monde. Alors que s’est-il passé?

Ce n’est pas très clair, en fait. Une belle étude québécoise a trouvé que la qualité générale de l’alimentation s’est légèrement améliorée pendant le confinement : sur une échelle de 0 à 100 (le «Healthy Eating Index 2015»), la moyenne a gagné 1,1 point au printemps dernier, apparemment parce que les gens cuisinaient davantage, donc mangeaient plus de légumes et moins de sucres ajoutés. Elle est parue en janvier dans l’American Journal of Clinical Nutrition.

Une autre étude aux États-Unis a pour sa part trouvé, elle aussi, qu’une majorité d’Américains cuisinaient davantage pendant le confinement, mais elle a aussi observé que le tiers d’entre eux disaient manger davantage entre les repas, ce qui n’est pas une bonne habitude. Et d’autres travaux encore, parus dans le JAMA – Network Open ceux-là , ont mesuré une prise de poids de 0,27 kg à tous les 10 jours en moyenne quand tout le monde était enfermé chez soi...

Une belle étude québécoise a trouvé que la qualité générale de l’alimentation s’est légèrement améliorée pendant le confinement.

Faits pour socialiser (ou non)

C’est la crainte qu’un peu tout le monde a depuis le début du confinement : on sait que l’isolement est généralement associé à une détérioration d’une foule de problèmes de santé mentale, alors on se dit que le confinement doit forcément avoir empiré le cas de gens qui avaient déjà des tendances dépressives, anxieuses ou suicidaires. Mais cette grande «expérience naturelle» a plutôt montré que si l’humain est un animal social, il sait aussi se passer de contact face à face — du moins pendant un certain temps.

Un duo de chercheurs italiens a recensé pas moins de 25 études sur les effets psychologiques du confinement, surtout l’anxiété et la dépression. Dans l’ensemble, cependant, leur revue de cette littérature scientifique parue en janvier dans Psychological Medicine n’a trouvé une grosse détérioration : les problèmes d’anxiété et de dépression ont un peu empiré, mais l’effet est faible. Pour tout dire, ces études n’ont pas mesuré une augmentation significative de l’impression de solitude chez leurs participants.

Mais attention, avertit l’article, cette belle résilience n’est peut-être que temporaire. La plupart des études n’ont en effet documenté que le premier confinement, celui du printemps 2020. Or les technologies (textos, vidéoconférence, etc.) ont pu compenser la baisse des contacts sociaux pendant un certain temps, et il est même possible que l’arrivée soudaine de la COVID-19 ait eu un effet galvanisant pour plusieurs — l’adversité peut avoir un effet stimulant, augmenter le sentiment d’appartenance puisque nous étions «tous dans le même bateau», etc. Les effets d’un confinement à long terme pourraient bien être plus sombres.

Si l’humain est un animal social, il sait aussi se passer de contact face à face — du moins pendant un certain temps, indique une étude.