Chris Hadfield, dont l'intéerprétation de Space Oddity à bord de la Station spatiale internationale a connu un succès viral l'an dernier

Chris Hadfield: la soif de découvrir

Les carrières en science ne conduisent à peu près jamais à la célébrité, mais il semble que personne n'en avait avisé l'astronaute canadien à la retraite Chris Hadfield, lui dont le compte Twitter regroupe plus d'abonnés (1 050 000) que ceux de Céline Dion (180 000), Bryan Adams (380 000) et Stephen Harper (405 000) réunis. Le Soleil s'est entretenu avec lui alors qu'il s'apprête à visiter Québec, la semaine prochaine. Entrevue.
<p>Embouchure des Grands Lacs</p>
Astronaute de 1992 jusqu'à l'an dernier, M. Hadfield a participé à plusieurs missions dans l'espace, dont sa dernière a duré cinq mois sur la Station spatiale internationale (SSI) - il fut d'ailleurs commandant pendant les derniers mois. Les photos (magnifiques, disons-le) de la Terre qu'il a publiées sur Twitter ont connu une grande popularité, et sa reprise de la chanson Space Oddity de David Bowie, qu'il a chantée alors qu'il s'apprêtait à quitter la Station, est devenue un succès viral instantané et a été visionnée, littéralement, des dizaines de millions de fois.
Voici donc, en vrac, les réponses que M. Hadfield a fournies à nos questions, dont plusieurs ont été proposées par des lecteurs du blogue du sus-signé.
Q Vous allez prononcer une allocution au Château Frontenac mercredi, lors des Journées technologiques de l'Institut national d'optique (INO). Qu'allez-vous y dire?
R Ce sera une combinaison de plusieurs choses. Une partie sera le succès de Microflow (un instrument qui analyse très finement des échantillons de sang ou de fluides corporels pour poser un diagnostic. Il a été mis au point à l'INO et testé sur la SSI lors de la dernière mission de M. Hadfield, ndlr), comment se sont déroulés les premiers tests, quel genre de plateforme d'expérimentation nous donne la Station. Mais aussi, plus généralement, qu'est-ce que le vol spatial a représenté pour moi, personnellement et professionnellement, de même que pour le Canada. Il y a vraiment plein de leçons qu'on peut tirer de ces expériences.
Q Avez-vous été un peu déçu de voir que les gens s'intéressent plus à vos photos et votre musique qu'à l'aspect scientifique de votre travail?
R Absolument pas! Les gens sont ce qu'ils sont, c'est tout. Ils ne sont pas tous les mêmes. Et je m'intéresse plus à ce que les gens font qu'à la science elle-même, pour tout dire. La science est intéressante parce qu'elle nous aide à comprendre le monde et parce qu'elle est un fondement important de nos sociétés. Mais en même temps, on ne fait pas de la science juste pour la science, on le fait pour une raison, pour les gens. Alors je trouve ça normal qu'ils soient intrigués par des photos de la Terre. Ces images-là ne sont pas uniquement intéressantes d'un point de vue scientifique, mais aussi d'un point de vue artistique et culturel. On peut voir la géologie, l'histoire humaine et les cultures de l'espace, et c'est ce que les gens peuvent voir d'eux-mêmes dans ces photos. [...]
<p>Asie centrale</p>
<p>Outback australien</p>
Q Une célébrité soudaine peut être vue comme une opportunité, par exemple pour promouvoir la science comme vous le faites souvent. Mais dans certaines entrevues, vous semblez vous distancer de ce rôle, en insistant sur le fait que vous êtes «juste un gars ordinaire». Est-ce un dilemme pour vous?
R Non, pas du tout. En fait, même si les gens oublient souvent ce genre de choses, ma célébrité n'est pas «soudaine». J'ai été invité à Good Morning America (émission de variétés américaine extrêmement populaire, ndlr) en 1995. [...] Mais ce qu'il faut voir dans tout ça, c'est que cet intérêt démontre qu'il y a fondamentalement une énorme soif d'exploration chez l'être humain. On en voit des signes partout, dans l'intense intérêt pour les images prises par le télescope Hubble, dans les milliards de gens qui ont regardé le premier atterrissage sur la Lune. C'était la première téléréalité, en quelque sorte, et ça a captivé les gens et ça les a inspirés : il n'y a jamais eu autant de doctorats par habitant aux États-Unis que dans les années qui ont suivi le programme Apollo (le programme spatial américain qui a mené à la conquête de la Lune, en 1969, ndlr).
[...] Pendant mes deux premiers vols spatiaux (en 1995 et en 2001, ndlr), nous n'avions pas la technologie qu'il fallait pour partager l'expérience en temps réel. Mais maintenant que nous avons la SSI, j'ai pu profiter d'une large bande passante et aussi de beaucoup de temps. Ce fut un gros avantage, j'ai été là pendant cinq mois, alors j'ai eu plus de temps pour faire toutes sortes de choses que pendant mes autres missions. L'Agence spatiale canadienne a pu faire voir aux gens ce que nous faisions, quelle magnifique vue on a de là-haut, et faire voir que c'est du vrai monde qui fait tout ça. Pas juste des robots qui prennent des photos ou des échantillons de Mars, mais de vraies personnes qui étendent notre présence au-delà de la surface terrestre.
Q C'est justement là une chose que l'on reproche parfois aux vols habités : il coûte plus cher d'envoyer des gens dans l'espace que de faire faire le travail par des robots, si bien que pour un budget donné, on fait plus de science en envoyant seulement des sondes. Qu'est-ce que vous répondez à ceux qui vous sortent cet argument?
R Que c'est un argument spécieux. Il y a un pattern qui revient constamment dans l'exploration humaine : on commence toujours par envoyer des sondes, pour voir ce qu'il y a, pour trouver de nouveaux endroits hospitaliers. Dans le passé, ces «sondes» étaient des émissaires, ou de jeunes gens en santé qui allaient voir, puis qui revenaient informer leur tribu. Mais c'est toujours le même principe.
Et maintenant, nous l'avons fait sur toute la surface du globe. Même en Antarctique, nous avons envoyé nos premières «sondes» il y a quelques siècles puis, à mesure que la technologie nous l'a permis, nous nous y sommes établis. Il y a en permanence une centaine de personnes en Antarctique maintenant, à l'année longue.
C'est pareil pour la Station spatiale. Depuis 50 ans, nous avons envoyé beaucoup de ces sondes dans l'espace, surtout des robots, mais aussi des humains, pour apprendre à connaître cet environnement-là. Et aujourd'hui, on peut dire que nous avons quitté la Terre de façon permanente. Nous ne sommes pas loin, bien sûr, mais le premier voyage ne pouvait pas viser Pluton!
Alors ça n'a tout simplement aucun sens de dire que nous pourrions envoyer seulement des robots. Pourquoi, alors, les gens vont-ils à Cuba? Ils peuvent savoir tout ce qu'ils veulent en envoyant un robot ou, plus simple encore, en allant voir sur Internet. Alors pourquoi allons-nous quand même à Cuba? Eh bien parce que nous sommes des humains, et c'est ce que nous faisons : nous explorons.
<p>Rizières japonaises</p>
<p>Glacier de l'Himalaya</p>
Q On a beaucoup parlé du projet Mars One récemment, qui consiste à sélectionner 24 volontaires pour (éventuellement) coloniser la planète rouge. Vous qui avez passé plusieurs mois consécutifs dans l'espace, croyez-vous qu'un vol habité vers Mars est faisable? Quel genre d'épreuve cela sera-t-il pour le corps humain?
R Voyez, Mars One est l'exemple parfait de cette curiosité dont je parle. Le simple fait que 200 000 personnes aient appliqué pour un aller simple vers Mars est un signe très parlant.
Maintenant, l'ennui, c'est qu'on n'a pas le véhicule qu'il faut. Technologiquement, on n'a aucun moyen d'y aller. C'est le principal problème. Ça me fait penser aux compagnies aériennes qui, dans les années 60, vendaient des billets pour la Lune. L'idée était d'acheter le billet tout de suite, et aussitôt que la technologie le permettrait, vous pourriez aller sur la Lune. Évidemment, ça semble assez rigolo maintenant parce que 50 ans après, on n'est même pas proche d'avoir des vols de ligne vers la Lune, parce que ça s'est avéré beaucoup plus difficile qu'on le croyait.
C'est la même chose pour Mars : ça va être beaucoup plus dur que ce que les gens croient. La technologie n'existe pas encore. Ça ne veut pas dire qu'on n'y parviendra jamais, mais disons que c'est comme si, en 1915, on parlait d'aller en Australie en avion. Les avions existaient à l'époque, mais pas dans la forme fiable, rapide et relativement confortable qui permettait de le faire. Le vol spatial est au même stade aujourd'hui.
Q Même question, mais tournée un peu différemment : qu'est-ce qui est le plus dur, entre l'entraînement pour aller dans l'espace et se remettre de son séjour en apesanteur?
R Le plus dur, ce n'est ni l'un, ni l'autre. C'est vraiment de développer un vaisseau pour se rendre sur Mars. Ça prend tellement de temps se rendre là-bas, environ six mois, et une fois rendu, vous ne pouvez pas simplement rebrousser chemin. C'est un énorme obstacle. Et puis, on parle souvent de l'entraînement des astronautes comme si c'était une école comme les autres dont on sort tout prêt, mais ce n'est pas du tout le cas ! Les astronautes constituent le processus. Le vol dans l'espace, nous l'inventons, nous le développons. On ne peut pas prendre des gens, leur enseigner quelques trucs et les envoyer dans l'espace.
Maintenant, en ce qui concerne les problèmes médicaux auxquels vous référez, les deux principaux sont les radiations spatiales (très semblables à la radioactivité, ndlr) et l'ostéoporose (détérioration des os due, dans ce cas-ci, au fait que le squelette n'est pas suffisamment sollicité en apesanteur, ndlr). Nous devons les résoudre tous les deux, et la SSI nous a permis de faire des pas de géant sur l'ostéoporose. Avec le bon équipement et la bonne combinaison d'exercices et d'alimentation, on a éliminé le plus clair de la perte de masse osseuse que subissaient les astronautes dans le passé. [...]
Q Dernière question, plus légère : un lecteur se demande s'il est plus difficile de faire des accords barrés (où un seul doigt pince plusieurs cordes à la fois) dans l'espace que sur le plancher des vaches?
R (rires) Oui! Les accords barrés sont difficiles dans l'espace parce que la guitare n'est vraiment pas stable. Elle ne repose pas sur votre genou ni ne pend à une sangle. Elle flotte librement, alors c'est comme d'essayer de jouer de la guitare dans une piscine. Pour les accords de base, ça peut aller, mais quand on essaie de déplacer ses accords sur le manche, ça devient difficile. Mais c'est possible, si on y met la pratique.