Canular Sokal 2.0: qu'est-ce qui cloche?

Il y a deux décennies, le physicien américain Alan Sokal avait proposé une étude bidon en physique à une revue d’études culturelles, «Social Text». Celle-ci n’y avait vu que du feu et l’avait publiée. Trois chercheurs américains viennent de réussir le même coup, multiplié par sept.

En un an, ils ont proposé 20 études à des revues dites de sociologie, dont sept ont été publiées et quatre avaient déjà été acceptées pour publication lorsque, mardi, ils ont révélé leur canular. Mais à la défense de la sociologie, ils ont plus spécifiquement visé des sous-domaines : «études culturelles» et «études identitaires» incluant les études de genre, féministes, masculinistes ou d’obésité (fat studies). Ils ont même inventé un mot pour les regrouper : les études de griefs (grievance studies), à l’intérieur desquelles «le savoir est basé de moins en moins sur le fait de trouver la vérité et de plus en plus sur le fait de s'occuper de certaines "complaintes"».

Et comme s’ils avaient voulu s’assurer de ne pas être catalogués, comme l’avait été Sokal, dans une «guerre» opposant «la science» aux «sciences sociales», deux de ces chercheurs, Helen Pluckrose et Peter Boghossian, sont eux aussi en sciences sociales, respectivement en études féministes et en philosophie. Le troisième, James Lindsay, est mathématicien.

Le canular de Sokal était un texte rempli de jargon scientifique incompréhensible. Mais c’était surtout un vocabulaire utilisé dans un sens volontairement détourné, pour donner l’illusion que «l’auteur» affirmait que la physique quantique démontrait le «relativisme» de nos perceptions, rejoignant l’idée, chère au mouvement postmoderniste, que tout ce qui nous entoure n’est qu’affaire de perceptions personnelles — incluant «la science», qui ne serait donc qu’une série d’opinions subjectives mises bout à bout.

Dans cette version 2018, les trois auteurs se justifient comme étant des ethnologues ayant étudié «une étrange culture académique» de l’intérieur. Mais on a surtout retenu d’eux, depuis mardi, qu’ils veulent dénoncer le vide intellectuel derrière ces sous-domaines de recherche. Par exemple, l’un de leurs «articles» (qui était en cours de révision, mais pas publié) conclut que l'astronomie est une science sexiste et pro-occidentale qui doit être remplacée par une astrologie indigène et queer. Un autre conclut à l’existence d’une culture systémique du viol chez les chiens. ll a été qualifié d’article «incroyablement innovant» par la revue Gender, Place and Culture et s’est retrouvé dans la liste des 12 textes les plus importants en «géographie féministe», promus par cette revue à l’occasion de son 25e anniversaire.

«Ce n’est pas de la production de connaissance, dénoncent-ils dans AreoMagazine, dont Helen Pluckrose est rédactrice en chef. C’est de la sophistique», c’est-à-dire, en philosophie, la pratique consistant à utiliser des arguments habiles, mais faux.

Les répliques n’ont pas tardé. Plusieurs ont fait remarquer qu’aussi légitimes que soient les moqueries, les domaines ciblés ne représentent qu’eux-mêmes, pas la sociologie ou la philosophie, et que cinq des sept revues tombées dans le panneau ont un impact mineur. Quant à l’éditrice de la revue de philosophie féministe Hypatia, Ann Garry — l’une des sept — elle n’a pas aidé sa cause en déclarant que de soumettre des articles académiques faux constituait un manque d’éthique.