Bonne pour le cœur, l'huile de poisson?

SCIENCE AU QUOTIDIEN / «En lisant les journaux de lundi, j’ai vu des contradictions dans des reportages qui traitaient pourtant des deux mêmes études. Le Washington Post titrait : «Les suppléments d’huile de poisson protègent le cœur», alors que le New York Times indiquait : «Les suppléments de vitamine D et d’huile de poisson inefficaces pour prévenir le cancer et les maladies cardiaques». Alors où est l’erreur ? Qui a raison ?», demande Gérard Bélanger, de Québec.

Ces deux grands journaux américains furent loin d’être les seuls à se contredire au sujet de cette paire d’études. La chaîne CNN a titré sur son site : «Les suppléments d’oméga-3 et de vitamine D ne préviennent pas le cancer ou les maladies du cœur, selon une étude». De ce côté-ci de la frontière, la manchette de CBC se lisait : «La vitamine D réduit le risque de mourir du cancer, l’huile diminue les chances d’attaque cardiaque, suggère une étude», et le texte de l’agence Reuter publié par la société d’État parlait même d’une réduction «dramatique» des risques de crise cardiaque. L’Associated Press, elle, parlait plutôt de «résultats mitigés». Alors voyons ce qui a bien pu se passer pour que la presse tire ainsi dans toutes les directions.

Le 10 novembre dernier, le prestigieux New England Journal of Medicine a publié deux articles du groupe de recherche VITAL (acronyme bien imparfait pour Vitamin-D and Omega-3 Trial), qui détaillaient les résultats d’un vaste essai clinique au sujet des effets protecteurs des suppléments d’omégas-3 d’origine marine (l’huile de poisson) et la vitamine D. Leur consommation a littéralement explosé dans les années 2000, ayant été multipliée par 10 pour les suppléments d’huile de poisson et par 4 pour la vitamine D, justement parce qu’on entend souvent dire qu’ils sont «bons pour le cœur» et/ou qu’ils préviennent le cancer.. On parle ici d’un marché qui représente plusieurs dizaines de milliards $ à l’échelle mondiale.

Or, c’est un brin désespérant, les bases scientifiques sur lesquelles s’appuyaient toutes ces ventes de pilules ne sont pas très solide, pour ne pas dire «pas solides du tout», explique un éditorial du NEJM qui a accompagné le duo d’articles. Plusieurs études comparant des populations — ce qui n’est pas idéal — avaient trouvé que celles qui mangent plus de poisson avaient moins de problèmes cardiaques. On avait des essais cliniques — le «nec plus ultra» de la recherche médicale et nutritionnelle — sur des gens qui présentaient un risque élevé d’avoir des problèmes cardiovasculaires, mais pas d’essai clinique en bonne et due forme sur la population en général. Et ce genre d’essai existait au sujet de la vitamine D, mais ils étaient de faible envergure.

Ce sont ces «trous» que VITAL visait à remplir : plus de 25 000 personnes ont participé à l’essai clinique. Certains ont reçu des suppléments de vitamine, d’autres des suppléments d’huile de poisson, d’autres ont pris les deux, et un dernier groupe n’a reçu que des placebos. Tout ce beau monde a été suivi pendant une période d’un peu plus de 5 ans.

Malgré ce que suggère la confusion médiatique, les résultats sont on ne peut plus clairs. Chez ceux qui ont pris des oméga-3, 3 % ont subi des accidents cardiovasculaires majeurs, contre 3,2 % pour le groupe placebo. Pour les diagnostics de «cancers invasifs», les taux sont de 6,3 % et 6,2 %. Aucune de ces différences n’est significative sur le plan statistique. Le portrait est le même pour la vitamine D : les taux d’accidents cardiovasculaires (3,1 % dans le groupe contrôle vs 3,2 % dans placebo) et de cancers invasifs (6,1 % vs 6,4 %) sont statistiquement identiques.

Les deux articles et l’éditorial du NEJM qui les accompagnaient sont explicites sur ce point : «la supplémentation en huile de poisson et en vitamine D dans cet essai clinique n’a pas réduit l’incidence de cancers invasifs ni (…) d’accidents cardiovasculaires majeurs.» Difficile d’être plus clair.

Ce qui a créé de la confusion malgré tout, c’est manifestement le fait que les chercheurs de VITAL ont pris plusieurs mesures différentes pour jauger l’effet des suppléments, dont certaines semblent avoir donné des résultats positifs. Ainsi, les oméga-3 ont été associés à une baisse de 28 % pour un sous-type précis d’«accidents cardiovasculaires majeurs», soit l’infarctus du myocarde. Pour sa part la vitamine D, si elle n’a pas réduit le nombre de cancers invasifs, semble avoir amoindri de 17 % les décès dû aux cancers.

Cependant, ces «bienfaits» apparents viennent avec un avertissement dans les articles du NEJM : il s’agissait de mesures dires secondaires, et il y en avait plusieurs. Or en statistique quand on fait des comparaisons, on doit faire des tests pour déterminer si les différences entre deux groupes (ici, le groupe traité et le groupe placebo) sont significatives. Mais il y a toujours une possibilité d'erreur, alors plus on fait de comparaisons, plus on risque de produire des «faux positifs» — les tests disent que la différence est réelle alors qu’elle est due au hasard. Il existe des outils statistiques pour contourner ce problème, mais les articles du NEJM mentionnent qu’ils ne s’en sont pas servis et ils avertissent d’«interpréter ces [mesures secondaires] avec prudence».

De toute évidence, cette subtilité statistique a échappé à plusieurs de mes collègues. La vraie conclusion de cet essai clinique, c’est que non, les suppléments de vitamine D et d’huile de poisson ne protègent aucunement contre le cancer ou les maladies cardiaques.

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