Avez-vous vu mes moineaux?

SCIENCE AU QUOTIDIEN / «Ma femme et moi habitons la Pointe-de-Sainte-Foy depuis 35 ans. Chaque printemps, nous nous faisons réveiller le matin par des douzaines de corneilles qui nichent dans les grands pins. Mais cette année, silence total le matin. On voit une corneille par ci, par là, mais c’est tout. Nous avons aussi vu beaucoup moins de petits oiseaux migrateurs comme les juncos. Où sont passés tous ces oiseaux ?», demande Pierre Fréchette.

En ce qui concerne les corneilles, c’est difficile à dire. Ce peut être simplement un hasard si elles sont allées croasser ailleurs cette année, car cette espèce n’est pas en déclin, dit l’ornithologue d’Environnement Canada Michel Robert. Celui-ci est bien placé pour le savoir car il a dirigé le dernier Atlas des oiseaux nicheurs du Québec, paru ce printemps, qui repose sur plus de 100 000 heures d’observation sur le terrain réalisées par quelque 1800 bénévoles entre 2010 et 2014. Comme le même genre d’exercice avait été fait à la fin des années 80 et que les chercheurs sont retournés exactement aux mêmes endroits, on peut faire des comparaisons et dégager des tendances sur 25 ans.

Or, m’a écrit M. Robert lors d’un échange de courriels, «je n’ai pas noté qu’il semblait y avoir moins de corneilles ce printemps ; de plus, les données de l’Atlas n’indiquent rien qui va dans le sens d’un déclin des populations nicheuses de cette espèce pour la période 1990-2014». Il ne semble donc rien s’être passé de particulier avec les corneilles, à part le fait qu’elles s’adonnent cette année à avoir choisi d’autres branches que celles du voisinage de M. Fréchette. Ça arrive.

En ce qui concerne les oiseaux migrateurs, cependant, il y a clairement «quelque chose là», comme on dit. Parmi les facteurs qui poussent les oiseaux à migrer, on trouve la température et la disponibilité des ressources. Or avec le printemps de (comment le dire poliment ?) schnoutte que nous avons connu, beaucoup d’espèces d’oiseaux qui nichent ou qui passent par ici ont retardé leur arrivée/passage. Certaines ne tolèrent pas le froid et n’auraient pas pu survivre, d’autres sont capables d’endurer un peu de froid quand elles ont de la nourriture, mais ledit froid a justement empêché les insectes et les fleurs de sortir aussi tôt que d’habitude, etc.

Bref, ces espèces n’avaient alors aucune raison de venir dans le sud du Québec, et la plupart sont «arrivées/passées à Québec plus tard qu’à l’accoutumée, écrit M. Robert. Encore ce matin [le 4 juin, ndlr] au Domaine Maizerets, il y avait de nombreuses espèces de parulines en migration alors qu'à ce temps-ci de l’année, normalement, la plupart des oiseaux migrateurs sont déjà [passés]».

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«Depuis plusieurs années, on ne voit plus d’hirondelles dans notre paysage, alors où sont-elles allées ? Même les moineaux, qui jadis étaient nombreux dans nos villes et campagnes, semblent les avoir désertés. Est-ce une une réalité ou une fausse impression ?», demande Yvon D’Argy, de Québec.

C’est malheureusement une réalité indéniable, tant pour les hirondelles que pour les moineaux. D’après le Relevé des oiseaux nicheurs du Québec, les populations d’hirondelles rustiques et d’hirondelles de rivage se sont complètement écrasées, ayant fondu de pas moins de 98 % et 92 % respectivement depuis 1970 — au point où le fédéral les a placées sur sa liste d’espèces protégées en novembre 2017. Dans le cas du moineau domestique, on parle d’une baisse d’environ 70 % depuis 1990.

Alors, qu’est-il arrivé ? Grosso modo, ces espèces sont des victimes collatérales et involontaires des changements qui ont «intensifié» notre agriculture au cours des dernières décennies. Par exemple, les marges autrefois laissées en friche autour des champs, et qui constituaient des habitats pour certains oiseaux et insectes, sont maintenant cultivées par les fermiers. On compte environ 80 % moins de pâturages (autre habitat favorable) aujourd’hui qu’au milieu du siècle dernier, lit-on dans un rapport du Regroupement Québec Oiseaux publié en 2014 au sujet de la disparition des oiseaux champêtres. Il y a moins d’élevage qu’avant et le bétail est désormais gardé à l’intérieur presque tout le temps, ce qui prive plusieurs espèces de sources de nourriture — que ce soit les grains qui tombaient des mangeoires ou les insectes que les animaux attiraient.

Beaucoup de terres ont été converties à la production de maïs et de soya, qui n’offrent pas de bons habitats et qui laissent le sol à découvert au printemps, quand les migrateurs arrivent. L’usage grandissant des pesticides est également en cause, tant parce qu’ils éliminent une partie du garde-manger des insectivores et que ceux-ci se trouvent à manger des proies contaminées. Bref, les campagnes ne sont plus aussi hospitalières qu’avant pour ces espèces.

«D’ailleurs, note l’Atlas des oiseaux nicheurs au sujet du moineau domestique, le moineau ne semble pas avoir subi de pertes notables [...] en Abitibi-Témiscamingue, région où les pratiques agricoles ont peu changé.» En milieu urbain, poursuit l’ouvrage, le moineau domestique doit composer avec des prédateurs plus nombreux qu’avant et avec la compétition accrue du roselin familier, une espèce originaire du sud-ouest américain mais qui a beaucoup étendu son aire de répartition récemment.

Dans le cas de l’hirondelle rustique, il faut ajouter qu’elle est aussi «victime» des matériaux modernes avec lesquels on construit les résidences et les granges de nos jours : elle fait son nid avec de la boue qui, si elle adhère solidement au bois, ne prend pas bien du tout sur du PVC ou du métal.

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