Avant d'être mort, il était vivant...

LA SCIENCE DANS SES MOTS / Les phénomènes rapportés par ceux qui ont vu la mort de près suscitent depuis quelques décennies un intérêt croissant tant auprès du public que des milieux de la recherche. C’est notamment au psychiatre Raymond Moody, auteur du succès planétaire «La Vie après la Vie» (1975), que nous devons en partie cet intérêt. Ce volume a en effet popularisé l’expression anglaise near death experience (NDE) créée en 1886 par le psychiatre Victor Egger et traduite en français par «expérience de mort imminente» (EMI).

Dans son volume, Moody analyse les témoignages de plusieurs personnes qui ont frôlé la mort lors d’un arrêt cardiaque et qui racontent ce qu’ils ont ressenti alors qu’ils étaient inconscients, voire en état de mort clinique ou cérébrale. La description qu’il présente comme étant l’expérience type de mort imminente est en réalité une description construite à partir de multiples témoignages d’expériences parfois très différentes les unes des autres.

Moody n’en soutient pas moins que les EMI comportent une quinzaine de caractéristiques communes dont les principales sont : sentiment de calme et de paix, audition de voix de personnes présentes, déplacement à travers un tunnel, décorporation ou sortie de corps, vision d’une lumière brillante, rencontre de personnes vivantes ou décédées, vision du déroulement de sa vie, sentiment de non-retour, répercussion sur l’attitude face à la vie et à la mort.

Bien que le psychiatre ait gardé une certaine distance au regard des interprétations «survivalistes» qui voient dans ce phénomène une manifestation de l’existence de la conscience en dehors du corps et de là une preuve de la survie après la mort, son volume a largement alimenté ces croyances reli- gieuses et paranormales. Le titre révèle en lui-même où se situe l’auteur. La publication de ces témoignages a toutefois eu le mérite d’éveiller l’intérêt des médecins et des chercheurs à l’égard de ces phénomènes qui sont maintenant beaucoup mieux compris que dans les années 1970.

Selon les auteurs, le taux de victimes d’arrêt cardiaque rapportant une expérience de type EMI varie entre 2 % et 18 %, avec une majorité d’études situant le taux aux alentours de 5%. Cette forte variation est due notamment à la difficulté d’établir objectivement ce qu’est une «expérience de mort imminente» et au nombre de critères qu’un chercheur décide de retenir pour son étude. Dans les années 1980, le psychiatre survivaliste Bruce Greyson (1983), éditeur du Journal of Near-Death Studies, a élaboré un questionnaire en 16 points, dont plusieurs correspondent aux critères de Moody, afin d’évaluer l’intensité d’une EMI. Sept réponses positives sur quinze permettent de conclure qu’une expérience de mort imminente a bel et bien eut lieu. Il s’agit de l’instrument le plus largement utilisé encore aujourd’hui dans ces recherches. (…)

Absence de caractère universel 

La description donnée par Moody est maintenant considérée comme le «modèle occidental» des EMI. On le qualifie d’occidental parce que les récits varient selon les cultures et à l’intérieur d’une même culture. Malgré la récurrence de certains contenus et malgré que de telles expériences soient rapportées depuis l’Antiquité et dans toutes les cultures, il n’y a pas de «modèle universel» d’expérience de mort imminente.

Le philosophe sceptique Keith Augustine (2008) a passé en revue les récits d’expériences publiés par les principaux chercheurs et a pu constater un écart important entre leurs contenus et les interprétations que certains auteurs en tirent. Il constate entre autres que les survivalistes ont tendance à ne retenir que les aspects conciliables avec le modèle de Moody et ignorent les éléments qui en dérogent ou les considèrent comme des hallucinations.

Augustine a notamment parcouru les récits de 11 études japonaises, indiennes, thaïlandaises, chinoises, polynésiennes et africaines en y recherchant les huit éléments les plus fréquemment rapportés dans les études européennes et américaines, soit le tunnel, la lumière, la sensation de paix et de bien être, la sortie hors corps, la vue de paysages ou de parcs, la rencontre de personnages, le seuil de non retour et la revue de sa vie.

Il en ressort que la rencontre de personnages (réels ou fictifs, vivants ou décédés) est le seul élément véritablement transculturel des EMI. Cela ne surprend guère si l’on prend en considération que notre cerveau est celui d’un mammifère social spécialement développé pour établir des relations inter- personnelles. Le second élément le plus fréquemment rapporté dans les études non occidentales est la vue de paysages, bien que les détails diffèrent grandement selon les récits; cet environnement naturel est parfois paradisiaque et prend parfois l’aspect d’un parc urbain. Il est par ailleurs totalement absent des récits indiens.

Toujours dans les récits autres qu’occidentaux, le fameux tunnel ne se retrouve que dans les récits chinois et japonais alors que la lumière n’est rapportée que par quelques cas au Japon et... dans un cas au Congo ! La sensation de sortie de corps, considérée comme un élément central des EMI, est absente des témoignages africains et polynésiens. (…)

Cette variabilité entre les cultures n’est pas étonnante puisqu’il y déjà de la variabilité entre les récits provenant d’une même culture et qu’aucun élément n’est commun à toutes les expériences. Dans l’étude souvent citée de Pim van Lommel (2001) effectuée auprès de patients néerlandais, seulement 31% de ceux qui ont rapporté une EMI ont parlé du passage dans un tunnel et 23 % ont eu l’impression de « communiquer avec une lumière». Le facteur le plus fréquemment rapporté est l’émotion positive, ressentie dans 56 % des cas.

Dans une vaste étude américano-européenne plus récente — l’étude AWARE de l’équipe de Sam Parnia (2014) —, 22 % des 101 patients ayant subi un arrêt cardiaque suivi d’une perte de conscience disent avoir ressenti un sentiment de paix ou de bien-être et 13 % ont eu l’impression d’être hors de leur corps.

Mais seulement 9 % ont répondu positivement à sept questions ou plus de l’échelle de Greyson et sont ainsi considérés comme ayant vécu une EMI. (…)

Tous les auteurs de ces études transculturelles attribuent les différences observées à des effets de la culture, de l’éducation et des croyances personnelles. Ces dissemblances dans ce qui est vécu lors de ces instants tragiques invalident l’interprétation survivaliste des EMI. S’il s’agissait d’une vision de l’« autre monde», on devrait en effet s’attendre à ce que ceux et celles qui en font l’expérience rapportent les mêmes observations.

Pour Augustine, les convergences plus nombreuses dans les récits occidentaux seraient le fruit du conditionnement social, culturel et religieux entourant notre conception de la mort ainsi que l’effet des informations médiatiques orientant nos connaissances et attentes à propos de ces instants tragiques. Les récits orientaux seraient quant à eux moins contaminés par les informations médiatiques entourant ce phénomène.

Ce texte est un extrait de l’ouvrage de l’anthropologue Daniel Baril «Tout ce que la science sait de la religion», paru récemment aux Presses de l’Université Laval. Reproduit avec permission.

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