Anxiété : le drame des toujours-inquiets

Quand ça va mal, ils s’inquiètent; quand ça va bien, ils s’inquiètent aussi. Que se passe-t-il donc dans la tête des anxieux?

Elle n’a lâché prise qu’une fraction de seconde. Juste assez pour que son ballon gonflé à l’hélium glisse de ses petits doigts d’enfant de quatre ans et s’envole. Plus il s’éloigne, plus grossit la boule d’angoisse dans son ventre à elle. «C’était la fin du monde. J’ai fait une crise monumentale, des heures durant», se souvient Émilie Sarah Caravecchia. Elle venait d’affronter son premier épisode d’anxiété.

Dans la vingtaine, ce n’est plus un ballon qu’elle craint de perdre, mais la tête. Elle s’inquiète alors, à outrance, pour tout et pour rien. Pour ses relations, ses finances, son appartement qui pourrait brûler, etc. Elle essaie toutes sortes d’astuces pour apaiser ses angoisses, dont le yoga. «Pire erreur! Moi, toute seule dans ma tête? Le petit hamster qui s’agite dans mon crâne a juste plus de temps pour penser à tout ce qui pourrait arriver de terrible.» Puis elle reçoit un diagnostic de trouble d’anxiété généralisée. Cela signifie que son bouton d’alarme intérieur est ultra sensible.

«Encore aujourd’hui, dit cette professeure de littérature de 34 ans, quand je suis en crise d’anxiété, je me coucherais en boule et je me bercerais. Laissez-moi tranquille, éteignez les lumières!» Mais pas trop longtemps, parce que son hamster en résidence n’est jamais bien loin…

L’anxiété, c’est ce pincement qu’on éprouve quand on met la main dans sa poche ou son sac et qu’on réalise que le portefeuille n’y est pas. Ces deux secondes pendant lesquelles le cœur se serre et qu’une vague étrange secoue le corps, jusqu’à ce qu’on réalise: «Ah! c’est vrai, il est dans le manteau/l’auto/le bureau!»

L’anxieux ressentira un affolement similaire. Sauf que le portefeuille est là. Que c’est bien plus de deux secondes. Et qu’il se croit gravement malade, ou fou, comme Émilie Sarah; ou les deux.

Un Québécois sur quatre sera frappé d’anxiété intense à un moment ou l’autre de sa vie. Et un peu plus de 1 sur 10 vit avec un trouble anxieux; c’est-à-dire avec un niveau d’anxiété qui nuit à son fonctionnement quotidien et engendre de la détresse. La famille des troubles anxieux représente d’ailleurs le problème de santé mentale le plus fréquent au Canada, plus encore que la dépression et les troubles de l’humeur; et les femmes sont deux fois plus touchées que les hommes.

Anxiété nécessaire

En réalité, cependant, tout le monde doit composer avec l’anxiété. «Elle est même nécessaire à notre survie», affirme Camillo Zacchia, conseiller principal au Bureau d’éducation en santé mentale de l’Institut Douglas, à Montréal. Lui, bien calé dans son fauteuil, semble au contraire très relax. «Celui qui n’est pas assez anxieux, poursuit-il, va conduire de façon imprudente. Celui qui l’est de façon normale va respecter les limites de vitesse. Celui qui l’est trop ne conduit plus: il est mort de peur. L’anxiété est une alliée, il faut seulement la maintenir en équilibre.»

Ainsi en est-il du cas d’une des rares personnes sur la planète qui n’éprouve jamais de peur ni d’anxiété; son nom de code est SM et des chercheurs la suivent depuis une vingtaine d’années. Cette citoyenne des États-Unis est atteinte de la maladie d’Urbach-Wiethe, une affection qui a entraîné dans son cerveau une calcification complète de l’amygdale, une structure au centre du processus de décodage des menaces dans l’environnement. SM mène une vie pratiquement normale, si on exclut le fait qu’elle s’aventure sans crainte dans des quartiers extrêmement dangereux, au point qu’elle a été attaquée et menacée de mort à quatre reprises.

L’être humain, comme tous les animaux, est doté d’un mécanisme de survie très efficace: la réponse combat-fuite. Dès qu’une menace est perçue par les sens, l’information circule dans différentes parties du cerveau (son circuit exact n’est pas encore parfaitement connu) et des hormones de stress sont relâchées dans le corps qui réagit alors de la tête aux pieds. C’est le système nerveux sympathique qui s’active. Ce dernier, responsable de plusieurs fonctions inconscientes du corps, décrète alors l’état d’urgence. Ainsi, le rythme cardiaque s’accélère pour améliorer la circulation de l’oxygène dans les tissus corporels. Les pupilles se dilatent pour améliorer la vision. La transpiration vient équilibrer la température du corps à l’effort et, en rendant la peau humide, déjoue un agresseur qui voudrait nous agripper. Nous sommes prêts à combattre ou fuir.

Quand l’anxiété atteint un certain niveau d’intensité, variable selon les personnes, elle produit ce même branle-bas de combat. C’est une émotion souvent diffuse qui survient lorsque nous appréhendons une menace: la possibilité de subir un accident sur l’autoroute, celle d’être humilié, de se faire mordre par un chien, de perdre son emploi, de tomber malade, etc. «L’anxiété, c’est notre détecteur de fumée, illustre Michel Dugas, professeur titulaire en psychologie à l’Université du Québec en Outaouais et chercheur clinicien. Elle nous dit qu’il y a peut-être un incendie. En réalité, on a peut-être seulement fait trop griller les rôties!»

Symptômes étonnants

L’anxiété est constituée de composantes cognitives (les pensées négatives, voire catastrophistes), comportementales (l’évitement de ce qui fait peur) et physiologiques (le travail de décodage de la menace). Le hic, c’est que, une fois achevée la préparation du corps, l’anxieux ne peut généralement ni fuir ni attaquer, car la menace n’est pas réelle… De plus, les symptômes provoqués par l’activation physiologique de la réaction combat-fuite sont plutôt dérangeants: vision embrouillée, étourdissements, impression d’irréalité, vertige, sécheresse buccale, essouffle­ment, palpitations cardiaques, problèmes gastriques, transpiration, refroidissement ou moiteur des mains, tensions musculaires, lourdeur des jambes, tremblements, refroidissement ou en­gour­­dissement des pieds.

Ces sensations bouleversent encore davantage les anxieux affectés d’un trouble panique. Ceux-là en viennent à craindre la réapparition de ces symptômes très intenses. C’est ce qu’on appelle communément «la peur d’avoir peur». «Dans le trouble panique, dit Camillo Zacchia, l’anxiété, c’est 5% du problème. La peur de l’anxiété, c’est le reste: 95%.»

Dans le cadre de ses recherches, Guillaume Foldes-Busque, professeur de psychologie à l’Université Laval, s’intéresse aux patients qui se rendent à l’urgence parce qu’ils croient faire une crise cardiaque, alors qu’il s’agit d’une crise d’anxiété. «La théorie la plus probable, explique-t-il, c’est que, si on respire rapidement, sous l’effet de l’anxiété, en soulevant les côtes plutôt que le diaphragme, on sollicite les muscles intercostaux, ce qui peut causer des spasmes musculaires, donc des douleurs thoraciques.»

Quand ils arrivent, souvent en ambulance, le médecin soumet ces patients à une batterie de tests et leur dit finalement que tout va bien. Mais si les symptômes réapparaissent, les patients reviennent à l’urgence. «Ils peuvent faire ça pendant une dizaine d’années avant de recevoir un diagnostic d’anxiété. Pour le trouble panique, par exemple, le taux de dépistage par les médecins de famille est de 50%; les autres passent entre les mailles.» Le chercheur travaille justement à la création d’un instrument qui permettrait aux praticiens de reconnaître rapidement un trouble panique dans le cas de douleurs thoraciques inexpliquées.

Un tel outil aurait bien aidé Marie-Andrée Laplante, présidente et fondatrice de l’organisme de soutien Phobies-Zéro, dont l’agoraphobie et le trouble panique sont longtemps passés sous le radar, ce qui n’a fait qu’aggraver ses inquiétudes. «Quand on a des tensions musculaires et une vision embrouillée, par exemple, et qu’un professionnel de la santé nous dit qu’on est en excellente forme, on en doute. J’ai vécu ça pendant 20 ans – dont 13 isolée chez moi – et je peux vous dire que j’étais sûre que ces intervenants avaient manqué des cours à l’université!»

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