Anatomie et comportement : du pareil au même ?

LA SCIENCE DANS SES MOTS / L’intérêt de l’anthropologue pour les primates porte davantage sur le comportement que sur les ressemblances morphologiques. Seulement voilà: nous connaissons les facteurs qui affectent l’inertie de l’évolution anatomique, mais que savons-nous de ceux qui touchent le comportement?

Le paléontologue étatsunien Stephen Jay Gould (1941-2002) illustre de manière exemplaire les contraintes de l’évolution anatomique avec l’exemple du sixième doigt de l’ours panda. Cet herbivore des forêts de bambou chinoises possède un sixième doigt, un pouce qui lui est particulièrement utile pour effeuiller les tiges de bambou. Celui-ci n’est pas formé de nouvelles structures osseuses et musculaires. Il se développe à partir de l’allongement d’un petit os que nous avons tous dans le poignet, l’os sésamoïde. C’est dire que, même s’il a six doigts, le panda conserve dans ses membres supérieurs le même nombre d’os, de muscles et de tendons que tous les ours à cinq doigts. On connaît les structures constituantes de ces doigts, ces objets physiques et matériels qui font partie du trait parce qu’on a pu les observer. Mais qu’en est-il du comportement? Les mêmes contraintes existent-elles? La monogamie, le lien durable d’un seul mâle et d’une seule femelle, vient-elle d’une modification d’un système ancestral polygyne où un mâle s’accouplait à plus d’une femelle? On n’en sait trop rien.

Le comportement est un produit du système nerveux, et il existe des exemples d’inertie évolutive du comportement. Le cofondateur de l’éthologie, l’Autrichien Konrad Lorenz (1903-1989), aimait bien illustrer ce parallèle entre l’évolution de l’anatomie et du comportement à partir de l’exemple du grattage de la tête. Si vous observez un chien, vous noterez qu’il passe la patte de derrière au-dessus de

l’épaule pour rejoindre sa tête. Il serait bien difficile, me direz-vous, de faire autrement, et c’est sans doute pourquoi tous les quadrupèdes, chats, vaches, gnous, cerfs, se grattent la tête en passant la patte de derrière au-dessus de l’épaule.

Lorenz nous fait remarquer qu’on observe le même comportement chez l’oiseau qui, pour passer sa patte par-dessus l’épaule, doit étirer l’aile. Un geste inutile car, contrairement aux quadrupèdes, l’oiseau peut très bien toucher sa tête avec sa patte sans bouger l’aile. Selon Lorenz, il s’agit là d’un vestige de ses lointains ancêtres quadrupèdes. Il existe d’autres exemples d’inertie évolutive, tirés surtout des parades nuptiales, des danses et des postures qu’adoptent les animaux pour séduire leurs partenaires sexuels. Ces conduites possèdent une inertie telle que, en supposant que les postures partagées par toutes les espèces soient les plus anciennes et que celles qui ne se trouvent que chez une ou deux espèces soient les plus récentes, il a été possible pour Lorenz de construire un arbre phylogénétique des espèces de canards qui correspond presque parfaitement à celui établi à partir des similitudes anatomiques.

Évidemment, le grattage n’est pas un comportement particulièrement significatif, et il y a une marge entre l’héritage génétique d’une manière de se toucher la tête ou de faire sa parade et le régime d’appariement ou d’élevage des petits. La plupart des comportements qui intéressent les anthropologues semblent pourtant faire preuve d’assez peu d’inertie évolutive parmi nos proches parents primates.

Prenons par exemple les régimes d’appariement. Pourrait-il s’agir d’un comportement conservé dont l’évolution est freinée par une grande inertie? Pas du tout. Chez les chimpanzés et les bonobos, on trouve des systèmes dits de promiscuité, puisque mâles et femelles ont plusieurs partenaires sexuels et n’établissent pas de liens comme chez les couples pérennes. Le gorille, par contre, adopte un système de polygynie où un mâle dominant se lie à plusieurs femelles pendant des années. L’orang-outan a aussi un système de type polygyne, mais assez différent de celui du gorille, car c’est un animal solitaire. Chez cette espèce, les mâles sont fortement compétitifs et restent avec la femelle tant qu’elle demeure sexuellement réceptive. En ce qui concerne l’humain, il n’est pas aisé de déterminer le régime d’appariement qui prévaut. Convenons simplement que les systèmes de promiscuité et de polyandrie sont rares, et que la monogamie et la polygynie sont plus répandues. Quand on considère l’ensemble des régimes d’appariement notés chez les espèces de grands singes, il n’émerge pas de caractères communs dont on pourrait retracer l’origine partagée. Ces systèmes d’accouplement font preuve de si peu d’inertie évolutive qu’il est inutile de chercher à les comprendre à partir de comparaisons entre espèces apparentées. Pour plusieurs critiques de l’approche «biologisante» du comportement humain, c’est la preuve que, chez l’humain, l’héritage culturel peut davantage que la biologie expliquer nos pratiques maritales. Cependant, la biologie n’a pas dit son dernier mot.

Extrait du livre «Dans l'œil du pigeon : évolution, hérédité et culture», réédité cet automne dans la collection Boréal Compact. Reproduit avec permission.

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