Science

Psychologie : toutes les couleurs d'un carton rouge

BLOGUE / La question de départ était pourtant fort simple : est-ce que les joueurs de soccer «de couleur» sont plus susceptibles de recevoir des cartons rouges que les joueurs «blancs» ou à la peau plus pâle ? Cette question, de même qu'un seul et même ensemble de données, ont été envoyés à une trentaine d'équipes de recherche différentes en psychologie et... disons que les choses ont arrêté d'être simples pas mal tout de suite après le point d'interrogation.

Et c'était d'ailleurs là l'objectif avoué de l'exercice : pas de déterminer s'il y a bel et bien discrimination à l'égard des joueurs de couleur, mais de voir comment différentes équipes allaient aborder la question et les données. Quels choix méthodologiques chacune ferait et, surtout, quelle incidence cela aurait-il sur leur réponse finale. Le fascinant article qui en a été tiré est paru récemment dans Empirical Article et est disponible ici, en libre accès (yé !).

Vingt-neuf équipes de chercheurs se sont prêté au jeu et ont donc toutes reçu exactement les mêmes données, soit des informations sur tous les footballeurs ayant joué la campagne 2012-2013 dans les ligues française, anglaise, allemande et espagnols. Pour chaque joueur, une foule de variables étaient fournies (en plus du nombre de cartons rouges), comme la taille, le nombre de matches disputés, le teint de peau sur une échelle de 1 (très pâle) à 5 (très foncé), le nombre de cartons rouges/jaunes reçus en carrière (comme indicateur de sa réputation, ce qui peut influencer les arbitres), etc.

Et les résultats ? Si c'est la discrimination qui vous intéresse, sachez que les 29 équipes participantes ont en moyenne établi que les joueurs de couleur recevaient environ 30 % (ou 1,3 fois) plus de cartons rouges que les autres. Si c'est la métho qui vous intéresse : d'une équipe de recherche à l'autre, le rapport de cote (odds ratio) a varié de 0,89 (les joueurs de couleurs recevaient 11 % moins de cartons que les autres, mais l'écart n'était pas statistiquement significatif) à 2,93 (presque 3 fois plus de cartons pour les joueurs de couleur). Vingt équipes ont trouvé des indices statistiquement significatifs de discrimination, et neuf n'ont pas trouvé de différence significative.

Et tout ça, répétons-le, à partir des mêmes chiffres, des mêmes données de départ. Comment est-ce possible ? C'est que, exposent les auteurs de l'article, les équipes étaient libres de procéder comme elle l'entendait, et que même pour une question presque brutalement directe comme celle-là, il y a une foule de choix méthodologiques à faire. Certaines options sont meilleures que d'autres, mais ce n'est pas toujours facile à discerner — et parfois tout simplement impossible parce que chaque choix vient avec des avantages et des inconvénients.

Par exemple, les teints de peau ont été «cotés» de 1 à 5, mais dans bien des pays, les métisses sont culturellement considérés comme «noirs» — bref, vous êtes «blanc pur» ou «de couleur», mais il n'y a pas vraiment de degrés entre les deux. Alors qu'est-ce que vous faites avec les teints de peau de 1 à 5 ? Vous laissez la gradation telle quelle, au risque de gauchir le résultat final, ou vous décrétez (arbitrairement) que les cotes 1 et 2 sont «blancs» et les 3-5 sont «de couleur» ?

«Comment vous approchez le fait que certains arbitres donnent plus de cartons que d'autres, demandent les auteurs de l'article ? Tenteriez-vous de contrôler pour l'expérience de chaque arbitre ? (...) Est-ce que vous voudriez voir si les cartons rouges sont plus fréquents dans certaines ligues, et si la proportion de joueurs de couleur est la même dans toutes les ligues et à toutes les positions ?»

Ce sont toutes des décisions qui peuvent avoir des effets plus ou moins gros sur le résultat final et dont l'effet cumulatif peut être considérable — et on ne parle pas ici des choix d'«outils» statistiques. Ce que le papier d'Empirical Article fait ressortir, il me semble, c'est à quel point toute (ou presque toute) statistique sociale est le résultat d'une foule de facteurs toujours difficiles à contrôler, et que cela implique forcément une longue de liste de choix méthodologiques. Ce papier-là le fait d'une manière remarquablement rigoureuse et scientifique, et pourrait sans doute, d'ailleurs, étendre ses conclusions à nombre d'autres disciplines que la psychologie, qui ont elle aussi des problèmes de reproductibilité des résultats.

Cela souligne aussi au passage l'importance de la transparence et du partage des données en science. Pas pour rien que l'article a été décrit comme «un des plus importants de ce siècle» et que nombre de chercheurs, sur les réseaux sociaux, ont invité tous les profs de stats à le présenter dans leurs cours.

Science

Le temps d'une prune

SCIENCE AU QUOTIDIEN / «J’en discutais l’autre jour avec ma conjointe : pourquoi donc les petits fruits (fraises, framboises, cerises) et, quelques fois les plus gros comme les pommes, que nous produisons au Québec sont surtout rouges alors que, dans d’autres pays, ils sont de couleurs plus variées? Est-ce une question de climat, de sol, de latitude ?», demande André-Gilles Asselin, de Québec.

Il est vrai que de nos jours, à l’exception notable des bleuets, il sort beaucoup fruits rouges des champs et des vergers québécois — et on pourrait ajouter la canneberge à la liste de M. Asselin, mais notons que le Québec ne produit pas ou peu de cerises commercialement. Or c’est quand même une idée qui demande au bas mot d’importantes nuances, avertit Yves Desjardins, chercheur en horticulture à l’Université Laval. Car il n’y a pas vraiment de raison, autre que le hasard et sans doute un peu d’histoire, si le gros de notre production fruitière est surtout rouge dans l’ensemble.

La couleur des fruits, explique-t-il, ne varie pas en fonction des sols ou du climat; songeons simplement à la chicoutai, une baie nordique qui devient habituellement orangée en mûrissant, pour s’en convaincre. De manière générale, l’essentiel pour les fruits n’est pas tant d’être rouge que d’avoir une couleur vive (quelle qu’elle soit) afin d’être remarqués par les animaux, et mangés par eux. Comme les graines sont indigestes, cela assure leur dissémination, ce qui est bien pratique pour des êtres comme les plantes, qui ne se meuvent pas. «Les composés qui donnent leur couleur aux fruits peuvent aussi avoir d’autres fonctions, ajoute M. Desjardins. Dans le cas des raisins, par exemple, et dans une moindre mesure des autres petits fruits, cela inclut des polyphénols et des tannins qui ont des fonctions anti-fongiques et anti-bactériennes. Mais en ce qui concerne les anthocyanes comme telles [ndlr : le pigment qui donne leur teinte rouge aux fruits et aux feuilles en automne], elles n’ont pas beaucoup d’effet anti-bactérien, leur fonction est surtout d’attirer l’attention.»

Ou du moins, c’est le cas pour les plantes à l’état naturel. En agriculture, les fermiers sélectionnent certains traits particuliers depuis des milliers d’années, «et s’il y a quelque chose qui a pu jouer en faveur du rouge dans le cas de certains fruits, ce serait ça, indique notre chercheur. La pomme, par exemple, vient des pays de l’ancienne Route de la soie, autour de l’Afghanistan. Dans son milieu d’origine, elle n’est pas entièrement rouge : elle est plutôt verte, et rouge du côté exposé au Soleil».

C’est la sélection par l’humain qui, par la suite, a rendu certaines souches plus rouges, ou au contraire complètement vertes ou jaunes. L’inverse s’est aussi produit, ajoute M. Desjardins : même si cela reste assez marginal, il existe des cultivars de framboises jaunes au Québec. Ce sont des fruits qui ont été sélectionnés pour cette couleur puisque les framboises sauvages, bien sûr, sont toutes rouges.

Il y a un autre facteur important, d’ordre historique celui-là, qui a en quelque sorte «rougi» nos fruits : le commerce, qui a selon les époques favorisé ou défavorisé certaines cultures. «Si on prend juste le cas des prunes, illustre M. Desjardins, il y en a déjà eu une vingtaine de variétés cultivées au Québec, dont plusieurs étaient jaunes.»

Pour tout dire, en fait, la prune a déjà été une des productions fruitières les plus importantes du Québec même si cela peut sembler difficile à croire «vu de 2018», lit-on dans un article paru il y a une vingtaine d’années dans la revue d’histoire Cap-aux-Diamants. En Nouvelle-France, y décrit l’historien Paul-Louis Martin, la production est surtout locale et autosuffisante. Mais tout au long du XIXe siècle, la culture des prunes a explosé, à la faveur des constructions de route et du développement du commerce fluvial, qui permettait aux vergers les plus grands et productifs d’expédier leurs récoltes au-delà des marchés très locaux. Les prunes de Damas, une variété bleue, était apparemment les fruits les plus lucratifs. Il s’agissait, comme son nom l’indique d’une variété étrangère, mais notons que certaines variétés comme la «prune Mont-Royal» ont été développées au Québec.

Au tournant du XXe siècle, toujours selon cet article de Cap-aux-Diamants, la province comptait près de 220 000 pruniers. Mais le même développement du commerce qui avait permis l’essor de cette culture a fini par en avoir raison, en ouvrant le marché québécois aux prunes du sud de l’Ontario. Celles-ci étaient moins chères parce que cette région se prête mieux qu’ici à cette culture, d’autant plus que la production québécoise souffrait apparemment d’un manque de spécialisation, si bien que la production québécoise lui a largement cédé le pas. Et éventuellement, les prunes de la Californie sont venues ajouter à la compétition avec l’ouverture de la Voie maritime, ajoute M. Desjardins. Mais dès 1920 environ, le nombre de pruniers au Québec avait déjà chuté sous les 100 000.

De toute manière, pour finir de répondre à la question de M. Asselin, l’essentiel à retenir de ce petit bout d’histoire rurale est que la production fruitière québécoise n’a pas toujours été ce qu’elle est maintenant. Ses couleurs ont déjà été plus diversifiées qu’aujourd’hui, notamment grâce à la prune (jaune, bleue, noire...), et ce n’est pas la faute des sols ou du climat si cette culture a perdu du terrain. La preuve en est qu’on la cultive toujours ici et là le long du Saint-Laurent — quelques fermes de l’île d’Orléans en vendent, d’ailleurs —, même si sa culture n’a plus l’importance qu’elle avait avant.

Autres sources :

- Paul-Louis Martin, «Une histoire de fruits : Sur les traces des saveurs anciennes dans l’est du Québec», Cap-aux-Diamants, 1996, https://bit.ly/2NBVHaY

- s.a., Variétés d’arbres fruitiers, du patrimoine aux plus prometteuses, MAPAQ, 2016, https://bit.ly/2Ej5VxA

Science

Le «cerveau musical»

LA SCIENCE DANS SES MOTS / Imaginez que vous écoutez votre pièce de musique favorite, celle qui vous procure le plus de plaisir. Pourquoi ce morceau vous fait-il tant d’effet ? Le son est d’abord perçu pour l’oreille. Dans l’oreille externe, il est segmenté en différentes fréquences par la cochlée qui les transforme en impulsions électriques distinctes le long du nerf auditif. Nous le savions, c’est ainsi que le voyage vers le cerveau débute. Le signal électrique dans le nerf auditif commence par transiter dans une série de régions du système primitif du cerveau que l’on appelle le tronc cérébral.

Le signal électrique parvient d’abord au cortex auditif primaire situé de chaque côté du cerveau. C’est la ligne d’entrée du son dans le cortex, qui analyse toutes nos fonctions supérieures. (…)

Le cortex auditif primaire décode chacune des notes de votre pièce favorite. La fonction qui identifie la hauteur et la fréquence de chaque note de musique semble plus prédominante du côté droit du cerveau.

Toutefois, la mélodie, une suite de plusieurs notes, donc une succession de hauteurs, est perçue dans ce que l’on appelle le cortex auditif secondaire ou associatif, situé juste à côté du cortex auditif primaire.

Non seulement cette région décode la mélodie, mais comme l’a démontré Isabelle Peretz (neurochercheuse spécialisée dans le cerveau musical à Université de Montréal, ndlr), elle a même la capacité de détecter une fausse note dans une mélodie.

L’autre composante du morceau favori, c’est le rythme. La région qui décrypte le rythme musical se tient dans le cortex auditif secondaire du côté droit du cerveau. Quand le rythme est simple, par exemple si votre pièce préférée est une musique pop à deux temps ou une valse à trois temps, et que vous avez la soudaine envie de taper du pied, des régions additionnelles du cortex entrent en action : des parties des cortex frontal et pariétal gauche et le cervelet, ce «petit» cerveau responsable de la coordination des mouvements. Si votre morceau est un jazz au rythme complexe, des régions encore plus étendues de votre cortex sont sollicitées, dont les régions de la motricité et votre cervelet, afin de coordonner vos battements de pied.

Et ce n’est pas surprenant car comme nous l’avons vu précédemment, la musique et le mouvement sont intimement liés. L’émergence de la musique par le rythme et le chant a vraisemblablement entraîné, depuis des milliers d’années, de nombreuses générations à danser.

La superposition de plusieurs notes jouées simultanément avec la mélodie donne une grande richesse sonore à une pièce de musique. C’est ce que l’on appelle l’harmonie. En Occident, notre musique a beaucoup tournée autour du mode majeur, perçu comme joyeux, et du mode mineur, qui est plus triste. Une pièce de musique se compose d’une succession d’accords différents qui peuvent être principalement conduits en majeur ou en mineur. Ce sont des régions du love frontal, loin de la région du cortex auditif, et une autre région, le cortex cingulaire, qui sont responsable de la détection et de la perception des harmonies.

Enfin, un morceau de musique a également toute une série de timbres, ce que l’on pourrait appeler des textures sonores. Cette série de timbres se définit en fonction des instruments et de l’orchestration. Elle est mutlidimensionnelle et implique que le cerveau puisse distinguer plusieurs instruments. On a démontré que ce décodage se fait par le biais de régions auditives du lobe temporal, également en relation avec une activation des zones frontales.

Contrairement aux singes, par exemple, nous sommes capables de retenir de très longues séquences sonores. Nous détenons une excellente mémoire fonctionnelle. C’est que notre cerveau a quelque chose de plus que celui des macaques ou des chimpanzés. Si ces derniers disposent aussi d’un cortex auditif, ils n’ont pas de connexions neuronales avec le lobe frontal. Or ces connections nous permettent d’y relayer des signaux tout au long de l’écoute musicale afin de les analyser puis de retourner l’information vers le cortex auditifs. C’est un feedback générant une mémoire active de la musique que l’on écoute. Et plus on l’écoute, plus il en reste des traces.

D’ailleurs, ne vous arrive-t-il pas de vous souvenir de votre pièce préférée et de vous la jouer «dans la tête» avec une exactitude surprenante ? L’imagerie médicale nous confirme que la mémoire de votre cerveau de musique se situe dans ces zones du cortex auditif et frontal, et que ce mécanisme expliquerait que l’on soit capable d’imaginer la musique sans l’écouter.

Science

Vivre de nectar et de... glyphosate?

BLOGUE / D'un point de vue médiatique, parler de glyphosate et d'abeilles dans un même article est l'équivalent de tremper un cube de TNT dans de la nitroglycérine : chacun est déjà très explosif séparément, alors une fois ensemble...

C'est en plein ce qu'ont fait trois chercheurs de l'Université du Texas pour voir si l'herbicide le plus utilisé du monde affectait la santé des butineuses, et il est arrivé ce qui devait arriver : une couverture médiatique mondiale. En «temps média», l'étude disponible ici date déjà un peu (fin de septembre), mais sa parution pendant la campagne électorale ne m'a pas laissé le temps d'en parler et, comme les articles de presse ont pratiquement tous laissé entendre que la cause était entendue, je pense qu'il vaut la peine d'y revenir parce que la réalité me semble un peu plus nuancée. On pourra en discuter.

Le glyphosate est l'ingrédient actif du Round-Up, une formulation mise au point par Monsanto (notons que ses brevets sont échus maintenant et que bien d'autres entreprises en fabriquent). Il tue les plantes en neutralisant un enzyme qui leur est absolument essentiel mais, comme cet enzyme n'existe pas chez les animaux, la règle générale (et bien des études le confirment) est que sa toxicité est plutôt faible pour les animaux. Ce qui est, bien sûr, un grand avantage.

Cependant, s'est dit le biologiste de UofT Erick Motta avec deux collègues, on sait que le glyphosate est néfaste pour diverses bactéries, et on sait que certaines d'entre elles sont naturellement présentes dans l'intestin des abeilles. Puisque les insectes ont autant besoin que nous de «bonnes bactéries», cela (re)posait la question de la toxicité (indirecte cette fois-ci) de cet herbicide pour nos faiseuses de miel. Le trio a donc prélevé plus de 1800 abeilles dans des ruches pour les soumettre à trois régimes différents pendant 5 jours : sirop de sucre sans glyphosate, du sirop avec 5 milligrammes par litre de glyphosate, et du sirop avec 10 mg/l. Puis, après les avoir marquées de différentes couleurs pour les reconnaître, ils les ont réintroduites dans leurs ruches. Enfin, au bout de 3 jours dans la ruche, ils ont récupérer les abeilles (autant que faire se pouvait, on y revient) et ont analysé leur microbiote.

Ils ont constaté que comparé au groupe-contrôle (aucun glyphosate), le groupe nourri avec du glyphosate à 5 mg/l montrait des changements substantiels dans son microbiote. Celui-ci était moins diversifié et contenait nettement moins de bactéries au total.

Cependant, et c'est un «reproche» que plusieurs ont fait à cette étude, les abeilles nourries à 10 mg/l n'ont pas, ou si peu, montré de signe que leur microbiote avait été dérangé par l'herbicide, même si elles en avaient consommé deux fois plus. M. Motta et ses collègues admettent dans l'article que c'est «inexpliqué», mais ils indiquent que moins de 20 % des plus de 1800 abeilles réintroduites dans les ruches après «traitement» ont pu être récupérées, les autres étant mortes ou ayant été rejetées par la ruche (ça arrive dans ce genre d'expérience). Il est donc possible que la mortalité ait été plus grande chez ce groupe : une partie des effets du glyphosate auraient alors échappé aux mesures puisque les abeilles seraient mortes loin de la ruche.

La question est donc : est-ce que plus d'abeilles du groupe contrôle ont été récupérées, comparé à celles qui ont eu du glyphosate ? Ce n'est pas clair dans l'article, mais la réponse est «non, sauf que...»

Santé

Adolescents: quatre fois plus de suicides chez les minorités sexuelles

Comparé aux jeunes hétéros, les adolescents des «minorités sexuelles» tentent de se suicider près de 4 fois plus souvent, révèle la toute première méta-analyse sur la question, qui repose sur un échantillon de pas moins de 2,5 millions de jeunes.

L’article est paru mardi matin dans le «Journal of the American Medical Association – Pediatrics», et regroupe les données de 35 études effectuées dans 10 pays, principalement dans les années 1990 et 2000. Ses conclusions ne sont pas particulièrement étonnantes puisque la plupart des études passées avaient observé ce lien entre le suicide et l’orientation sexuelle chez les jeunes, mais «en dépit des preuves scientifiques qui s’accumulent, (…) à notre connaissance une analyse systématique du phénomène n’avait jamais été faite», écrivent les auteurs menés par Ester di Giacomo, de l’Université de Milan. Ces 35 études englobent un peu moins de 2,4 millions d’ados «hétéros» et environ 110 000 ados des «minorités sexuelles».

Fait intéressant, le risque semble plus élevé chez les ados bisexuels (4,9 fois plus de tentatives de suicide) que ceux qui se disent exclusivement homosexuels (3,7 fois plus) — mais dans tous les cas, cela demeure moindre que chez les transgenres (5,8 fois plus), ces gens qui s’identifient au sexe opposé.

Pour le chercheur de l’Université Laval Michel Dorais, qui travaille sur ces questions depuis longtemps, ces chiffres ne sont guère étonnants — malheureusement. «C’est vraiment constant. J’ai commencé à faire des études là-dessus il y a une vingtaine d’années, à la fin des années 90, et les chiffres changent très peu. (…) On voit que même s’il y a du progrès, comme le mariage gai, même si les sociétés sont plus ouvertes, ce n’est pas tout le monde qui évolue en même temps. Il y a encore énormément d’intimidation à l’école, et ce ne sont pas toutes les écoles qui réagissent bien.»

«Quand un jeune se suicide, ce n’est pas à cause d’un bonheur insoutenable, c’est souvent à cause de l’intimidation. (…et) avec les réseaux sociaux et les téléphones dits intelligents, le jeune, ça peut le suivre 24h sur 24», ajoute-t-il.

Le fait que les ados bisexuels fassent en proportion plus de tentatives de suicide que leurs congénères homosexuels ne surprend par ailleurs pas M. Dorais. C’est un fait que d’autres études avaient documenté auparavant et «ce qu’on voit, c’est que les jeunes gais, ce qui les aide souvent, c’est le sentiment d’appartenir à une communauté. C’est un gros facteur de résilience. Alors que les jeunes bisexuels, eux, se font souvent dire par les homosexuels qu’ils ne sont pas comme eux, et ils sont rejetés par les hétérosexuels. Il y a un mouvement maintenant au sein de la communauté LGBT pour les accueillir davantage, mais ça n’a pas toujours été le cas.»

Vous ou vos proches avez besoin d’aide? N’hésitez pas à joindre l’Association québécoise de prévention du suicide au 1 866 APPELLE (277-3553).

Science

La citation de la semaine

BLOGUE / La citation de la semaine, en ce qui me concerne (je sais qu'on est seulement mardi, mais ça va être dur à battre) : «Ce rapport [ndlr : celui du GIEC, sorti hier] met en lumière l'urgence de remplacer les combustibles fossiles par des sources d'énergie renouvelable à bas coût qui sont déjà largement disponibles. Le rapport souligne également l'urgence de protéger les forêts et les tourbières : on trouve plus de carbone emmagasiné dans ces milieux naturels que dans toutes les réserves de combustibles fossiles, et ils retirent aussi environ le tiers de nos émissions actuelles de dioxyde de carbone hors de l'atmosphère.»

On doit la citation à Jo House, de l'Université Bristol. L'intégrale (et d'autres réactions au rapport du GIEC sont disponibles sur le site du Science Media Centre britannique.

Science

Canular Sokal 2.0: qu'est-ce qui cloche?

Il y a deux décennies, le physicien américain Alan Sokal avait proposé une étude bidon en physique à une revue d’études culturelles, «Social Text». Celle-ci n’y avait vu que du feu et l’avait publiée. Trois chercheurs américains viennent de réussir le même coup, multiplié par sept.

En un an, ils ont proposé 20 études à des revues dites de sociologie, dont sept ont été publiées et quatre avaient déjà été acceptées pour publication lorsque, mardi, ils ont révélé leur canular. Mais à la défense de la sociologie, ils ont plus spécifiquement visé des sous-domaines : «études culturelles» et «études identitaires» incluant les études de genre, féministes, masculinistes ou d’obésité (fat studies). Ils ont même inventé un mot pour les regrouper : les études de griefs (grievance studies), à l’intérieur desquelles «le savoir est basé de moins en moins sur le fait de trouver la vérité et de plus en plus sur le fait de s'occuper de certaines "complaintes"».

Et comme s’ils avaient voulu s’assurer de ne pas être catalogués, comme l’avait été Sokal, dans une «guerre» opposant «la science» aux «sciences sociales», deux de ces chercheurs, Helen Pluckrose et Peter Boghossian, sont eux aussi en sciences sociales, respectivement en études féministes et en philosophie. Le troisième, James Lindsay, est mathématicien.

Le canular de Sokal était un texte rempli de jargon scientifique incompréhensible. Mais c’était surtout un vocabulaire utilisé dans un sens volontairement détourné, pour donner l’illusion que «l’auteur» affirmait que la physique quantique démontrait le «relativisme» de nos perceptions, rejoignant l’idée, chère au mouvement postmoderniste, que tout ce qui nous entoure n’est qu’affaire de perceptions personnelles — incluant «la science», qui ne serait donc qu’une série d’opinions subjectives mises bout à bout.

Dans cette version 2018, les trois auteurs se justifient comme étant des ethnologues ayant étudié «une étrange culture académique» de l’intérieur. Mais on a surtout retenu d’eux, depuis mardi, qu’ils veulent dénoncer le vide intellectuel derrière ces sous-domaines de recherche. Par exemple, l’un de leurs «articles» (qui était en cours de révision, mais pas publié) conclut que l'astronomie est une science sexiste et pro-occidentale qui doit être remplacée par une astrologie indigène et queer. Un autre conclut à l’existence d’une culture systémique du viol chez les chiens. ll a été qualifié d’article «incroyablement innovant» par la revue Gender, Place and Culture et s’est retrouvé dans la liste des 12 textes les plus importants en «géographie féministe», promus par cette revue à l’occasion de son 25e anniversaire.

«Ce n’est pas de la production de connaissance, dénoncent-ils dans AreoMagazine, dont Helen Pluckrose est rédactrice en chef. C’est de la sophistique», c’est-à-dire, en philosophie, la pratique consistant à utiliser des arguments habiles, mais faux.

Les répliques n’ont pas tardé. Plusieurs ont fait remarquer qu’aussi légitimes que soient les moqueries, les domaines ciblés ne représentent qu’eux-mêmes, pas la sociologie ou la philosophie, et que cinq des sept revues tombées dans le panneau ont un impact mineur. Quant à l’éditrice de la revue de philosophie féministe Hypatia, Ann Garry — l’une des sept — elle n’a pas aidé sa cause en déclarant que de soumettre des articles académiques faux constituait un manque d’éthique.

Science

Il faut faire confiance à l’expertise

LA SCIENCE DANS SES MOTS / Récemment, un dossier alliant plusieurs domaines d’expertises a fait surface dans les médias de la Capitale nationale. Le dossier en question concerne les travaux de restauration du Bastion du Roi, une section de la Citadelle de Québec située en-haut du Cap-Diamant qui donne depuis deux siècles une image si pittoresque de la Ville de Québec.

Le problème soulevé est que plutôt que d’utiliser la pierre conforme d’origine, soit le grès vert de la Formation de Saint-Nicolas disponible sur la rive-sud de Québec, une pierre américaine sera utilisée pour la restauration de la Citadelle, bien qu’elle ne respecte pas les critères techniques de l’appel d'offres. Selon certains experts étant intervenus dans ce dossier, l’utilisation de la pierre finalement sélectionnée ne respecte pas les propriétés physiques demandées, cela pourrait même menacer l'intégrité du bâtiment. D’autres experts ont également clairement démontré que la pierre utilisée à l’origine est toujours disponible en quantité suffisante localement, sans nécessité de dépenser pour de couteux frais de transports.

Ce dossier illustre encore une fois, le manque de considération des décideurs face aux avis des experts et de manière générale, le manque de respect pour l’expertise. Dans le cas présent, l'objectif de la restauration semble dénaturé par la décision finale qui va également à l'encontre de la protection des citoyens et du bien public. Quelle est l’utilité de faire travailler des architectes, des ingénieurs et des historiens pour préparer des devis de la meilleure qualité possible si la décision finale ne respecte pas les spécifications ? Il y a malheureusement au Québec plusieurs histoires semblables. Cette fois-ci c’est le non-respect d’avis d’experts dans le dossier de la Citadelle qui fait les manchettes, mais récemment des avis ont été ignorés dans des dossiers de gestion de la faune, de gestion d’infrastructure, d’urbanisme, de mobilité durable, de développement minier, de projets énergétiques ou de réforme électorale. Sans entrer dans les détails, les scénarios sont toujours les mêmes, à savoir que l’avis des experts est bien intéressant, mais la décision finale se teinte soit de populisme électoraliste, soit d’un désir de statu quo pour éviter de vraiment prendre une décision. En fait, le travail des experts ne devient qu’un effort esthétique et la décision n’est que politique. Trop politique. Cette politisation trop grande des processus décisionnels a un coût et il est encore et toujours transféré aux générations futures. 

Les gouvernements investissent pour créer de l’expertise à travers le réseau universitaire, ils investissent ensuite pour la maintenir à travers différentes mesures de politique publique et finalement, ils la rendent accessible en investissant dans la diffusion de la connaissance de diverses manières. L’expertise est au service du bien public, peu importe qui la demande. Les autorités font appel aux experts pour donner de la substance à certains processus et s’assurer de prendre des décisions éclairées. 

En conclusion, l’objectif de notre lettre est de rappeler aux décideurs de tous les niveaux que l’avis des experts est un investissement pour l’avenir et un allié majeur pour le succès d’un projet. Les avis d’experts ne peuvent se substituer aux décisions politiques, toutefois, il serait mal avisé d’utiliser seulement ceux jugés favorables aux intérêts des décideurs. Pour préserver et valoriser nos choix de société ainsi qu’assurer la pérennité des investissements publics, il faut accorder plus d’importance et de respect aux avis des experts consultés. En cas de doute, il ne faut pas craindre de questionner les expertises, mais il faut à tout prix cesser de les ignorer.

Science

Les origines de la vie seront-elles élucidées en Ontario?

Un petit groupe de chercheurs ontariens croit qu’il a peut-être élucidé le mystère de la vie.

Les résultats proviennent des premières expériences réalisées dans un simulateur de planète du nouveau laboratoire «Origins of Life» de l’Université McMaster, qui a commencé à fonctionner cet été.

Le simulateur - la pièce maîtresse de l’installation - teste une théorie selon laquelle la vie sur Terre est apparue dans de petits étangs chauds éclaboussés par des météorites il y a environ quatre milliards d’années. La machine recrée ces conditions pour voir si la vie cellulaire peut être créée, puis évoluer.

«C’est un très grand moment, a déclaré Maikel Rheinstadter, un professeur de biophysique et le chercheur principal du nouveau laboratoire. Il n’y a rien de comparable à cette machine dans le monde.»

La théorie des petits étangs chauds a été présentée pour la première fois par Charles Darwin, puis développée par Carl Sagan dans les années 1990, et développée encore davantage par David Deamer, un professeur de bio-ingénierie à l’Université de Californie à Santa Cruz.

Les preuves au cours des dernières années vont à l’encontre d’une autre théorie qui suggère que les éléments constitutifs de la vie ont été créés grâce aux évents de la croûte terrestre au fond de l’océan.

M. Rheinstadter et deux de ses collègues - l’astrophysicien théorique Ralph Pudritz et le biochimiste Yingfu Li - mettent actuellement cette théorie à l’épreuve.

«Nous sommes très intéressés de comprendre comment la première cellule très basique s’est formée sur la Terre primitive il y a quatre milliards d’années, a expliqué M. Rheinstadter. Personne ne le sait, mais je pense que c’est ce que nous avons: une proposition très solide disant que c’est potentiellement le mécanisme.»

Les travaux du laboratoire n’en sont qu’à leurs débuts et les résultats récents du simulateur de planète doivent être répliqués, a prévenu M. Rheinstadter, mais ce que les chercheurs ont vu jusqu’à présent est prometteur.

Le nouveau simulateur de planète au coeur de leurs efforts a à peu près la taille d’un micro-ondes et peut contrôler la température, l’humidité, la pression, l’atmosphère et les niveaux de rayonnement pour reproduire les conditions de la Terre à n’importe quel moment de son histoire. L’appareil peut aussi reproduire les conditions de n’importe quelle autre planète.

Il a fallu des années pour construire la machine - la plupart des entreprises ont simplement déclaré ne pas pouvoir le faire -, mais une entreprise de Kitchener, en Ontario, a été en mesure de prendre en charge le projet, a dit M. Rheinstadter.

Lorsque la machine était opérationnelle, les chercheurs l’utilisaient pour imiter une saison estivale au début de la Terre - un environnement volcanique très chaud le jour et frais la nuit, avec quelques jours de pluie et d’inondations périodiques.

Des éléments de la «soupe primordiale» qui existait à l’époque, comprenant des sels inorganiques, des argiles, des molécules lipidiques et des nucléotides à différentes concentrations, se trouvaient à l’intérieur de la chambre du simulateur, a expliqué M. Rheinstadter.

Les chercheurs ont soumis la machine à plusieurs semaines de cycles secs-humides, qui entraînent des réactions biochimiques, des saisons entières étant répliquées en quelques jours. Après un certain temps, ils ont commencé à voir des résultats.

«Les molécules ont commencé à former des structures ressemblant à des cellules et à incorporer du matériel génétique par elles-mêmes, a révélé M. Rheinstadter. C’est incroyable.»

Les chercheurs estiment avoir prouvé qu’ils pouvaient créer ce que l’on appelle des protocellules, qui ne sont pas considérées comme vivantes, car les scientifiques doivent encore démontrer que le matériel génétique des cellules peut se répliquer et créer des protéines. Mais les résultats sont quand même significatifs, ont-ils estimé.

Les développements dans le laboratoire surviennent après que M. Purditz et son étudiant Ben K.D. Pearce eurent calculé, l’an dernier, que des météorites avaient bombardé la Terre et fourni les éléments constitutifs de la vie qui se sont ensuite liés pour devenir de l’acide ribonucléique - la base du code génétique. C’est cette même recherche que l’équipe de McMaster est en train de tester.

«C’est une période très excitante», a avoué M. Pudritz.

Il a fallu des années pour que le laboratoire et son simulateur soient opérationnels.

Financement

En 2012, M. Rheinstadter ainsi que MM. Pudritz et Li ont demandé à la Fondation canadienne pour l’innovation, une association à but non lucratif indépendante, de financer leurs recherches.

La proposition de l’équipe de creuser les origines de la vie arriva au bon moment. Peu après, la NASA commença à signaler une multitude de découvertes d’exoplanètes sur lesquelles des conditions favorables à la vie pourraient exister. L’intérêt du public pour le sujet a augmenté et la demande de fonds de l’équipe pour construire le simulateur a été approuvée.

Le laboratoire d’un million de dollars a également reçu un financement du gouvernement provincial et de McMaster, a dit M. Rheinstadter.

«Nous sommes vraiment chanceux et nous avons maintenant environ cinq ans d’avance sur tous les autres acteurs du secteur», a-t-il déclaré.

D’autres leaders dans le domaine sont maintenant prêts à s’impliquer dans le laboratoire, notamment des sommités de l’Institut d’astronomie Max Planck en Allemagne, de l’Université Harvard et de l’Université de Californie à Santa Cruz, selon M. Rheinstadter.

Le laboratoire et son simulateur ont également été loués par le professeur californien Deamer, qui a travaillé sur la théorie des étangs chauds.

«C’est merveilleux, a dit M. Deamer. Ils seront capables de faire des expériences que personne d’autre ne peut faire. Ils ont juste besoin que les gouvernements ouvrent leurs coffres pour payer davantage de collaborations, car les laboratoires du monde entier veulent participer à ce projet.»

M. Deamer estime que le simulateur de planète «change la donne» et prévient que les cellules qu’il a créées jusqu’à présent sont importantes.

«Ces cellules ne sont pas vivantes, mais constituent des étapes évolutives vers un système vivant de molécules, a-t-il expliqué. Cela ouvre la porte à plusieurs activités expérimentales qui étaient littéralement impossibles auparavant.»

Science

Le robot franco-allemand Mascot à la découverte d’un astéroïde

TOKYO - Le petit robot spatial franco-allemand Mascot a atterri sans encombre mercredi sur un astéroïde après avoir été largué par la sonde japonaise Hayabusa2, pour une mission éclair qui pourrait fournir de précieuses données sur la naissance du système solaire.

«L’atterrissage s’est très bien passé. C’est un très grand succès», a déclaré à l’AFP Jean-Yves Le Gall, le président du CNES, l’agence spatiale française.

«Mascot va bien. Ses instruments sont en état de fonctionnement. Il communique bien avec la sonde», a précisé Aurélie Moussi, chef du projet Mascot au CNES. «Nous n’avons que des bonnes nouvelles», a-t-elle ajouté.

À plus de 300 millions de kilomètres de la Terre, l’appareil d’une masse de 10 kg, de la taille d’une boîte à chaussures et d’une durée de vie maximale de 16 heures, a rejoint deux microrobots japonais Minerva, arrivés sur Ryugu, un astéroïde en forme de diamant de 900 mètres de long, il y a une dizaine de jours.

L’agence spatiale nippone Jaxa avait alors salué une première mondiale pour ce type de mission, après une précédente tentative japonaise ratée en 2005.

L’aventure a débuté le 3 décembre 2014 pour la sonde Hayabusa2, partie pour un long périple de 3,2 milliards de kilomètres.

Il lui a fallu exactement trois ans et dix mois pour parvenir à destination: en juin dernier, elle s’est finalement stabilisée à 20 kilomètres de Ryugu, un astéroïde très ancien qui date de la formation du système solaire.

Pour larguer Mascot (Mobile Asteroid Surface Scout) mercredi, Hayabusa2 s’est rapprochée jusqu’à 51 mètres seulement, éjectant l’engin à 01H57 GMT exactement.

«@MASCOT2018 a toujours été au côté de Hayabusa2: ils se sont envolés dans les profondeurs de l’espace ensemble et maintenant Mascot s’apprête à sauter sur la surface de l’astéroïde. C’est un moment de fierté, mais c’est aussi un peu triste», a tweeté la Jaxa peu avant le largage.

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