Science

Une saison de la grippe plus sévère?

«En tout cas, je peux vous dire qu’à l’OMS, on a tous hâte de voir ce qui va se passer avec l’influenza cette année.»

Guy Boivin mène des recherches sur les virus respiratoires au CHUL depuis des années, et il est présentement en sabbatique à Genève, où il agit comme consultant pour l’Organisation mondiale de la santé. Et il n’est pas le seul à «avoir hâte» de voir comment le virus de la grippe se comportera cette année : ici et là dans l’hémisphère nord, des médecins commencent à montrer du doigt des signes inquiétants. Les uns suggèrent que la prochaine saison de la grippe pourrait être sévère. Les autres, que le vaccin de cette année risque d’être peu efficace. Mais il n’y a pas grand-chose d’autre à faire qu’attendre, pour l’instant, car l’influenza est une «bibitte» notoirement imprévisible.

«Ça a été une grosse année pour la grippe dans l’hémisphère sud, et particulièrement en Australie, dit Dr Boivin. Ils ont eu une prédominance du type A (H3N2), ce qui amène toujours plus de décès que le A (H1N1), et certaines souches de H3N2 avaient muté, elles étaient assez différentes de ce qu’il y avait dans le vaccin [ce qui réduit la protection].»

L’influenza se divise en deux grands types, simplement nommés A et B. Ce dernier contient plusieurs souches, mais n’est jamais très virulent. Le type A, quant à lui, est plus sévère et on le classe en «familles» selon les variantes de deux protéines qui se trouvent à sa surface : l’hémagglutinine, désignée par la lettre H et dont il existe 16 sortes (1 à 16), sert de clef d’entrée au virus pour infecter nos cellules pulmonaires; et la neuraminidase (N1 à N9), qui sert de clef pour sortir d’une cellule et aller en infecter d’autres. Les deux «familles» d’influenza A qui circulent chez l’être humain sont H3N2 et H1N1 — voir notre encadré sur l’histoire de ces virus.

Virus imprévisible

Maintenant, si le vaccin n’a pas bien fonctionné en Australie, il pourrait bien s’avérer inefficace ici aussi puisque, suivant les recommandations de l’OMS (émise des mois à l’avance), il est le même partout. Et c’est d’autant plus vrai, indique Gaston de Serres, épidémiologiste à l’Institut national de la santé publique, que «cette année, le virus H3N2 qui est dans le vaccin est le même depuis deux ans. Et ça, c’est une de ces situations où, comme le virus a évolué passablement au cours des derniers mois, on a l’impression que le vaccin pourrait moins bien protéger que d’autres années. […] Alors un peu partout dans le monde, il y a des gens qui s’inquiètent».

Mais bien malin qui prédira ce qui se passera vraiment. Souvent, ce qui se passe dans l’hémisphère sud est un avant-goût de ce qui nous attend, mais c’est loin d’être une règle absolue. «En 2014-2015, quand on s’est rendu compte que le vaccin ne fonctionnait pas, on a continué à regarder ce qui arrivait avec le virus pendant l’été. Et l’automne suivant, on a commencé à trouver plutôt du H3N2 [comme celui pour lequel le vaccin n’avait pas marché] et on se disait : “Aïe aïe, ça va encore être une mauvaise année”. Mais sans qu’on sache trop pourquoi, les H3N2 ont été rapidement remplacés par du H1N1», se souvient Dr de Serres.

Difficile de faire plus imprévisible que ça. Alors qu’est-ce qui se passe? Pourquoi un virus aussi commun (et étudié) que l’influenza parvient-il si souvent à déjouer les pronostics?

Le fait que l’influenza A mute à un rythme très rapide — surtout le H3N2 — en fait bien sûr une cible mouvante. Mais il y a plus. Les tests disponibles pour savoir si un vaccin protègera bien contre les virus qui circulent ne sont pas particulièrement performants, dit Dr de Serres. «Les souches qui sont détectées au Canada en ce moment sont essentiellement du H3N2 [sur les 21 virus testés en date du 7 octobre, 12 sont du H3N2, 5 du H1N1 et 4 appartiennent au groupe B]. Mais quand on essaie de voir si c’est bien apparié au vaccin, on se rend compte que nos tests ont des problèmes : il y en a toujours beaucoup qui ne fonctionnent pas. Ceux qu’on a réussi à tester ont l’air bien appariés, mais c’est une minorité».

Incertitude et inquiétude

D’ailleurs, sur les 12 virus H3N2 analysés au Canada cet automne, les tests d’appariage ont marché dans seulement 5 cas. Cela ne signifie pas que le vaccin ne protègera pas contre les 7 autres, mais «il pourrait moins bien fonctionner. Alors ça crée de l’inquiétude», dit Dr de Serres.

Les modèles dont on se sert pour prévoir des mois à l’avance quelles souches seront actives sont sans doute améliorables, mais par nature, ces prédictions comporteront toujours leur part d’incertitude.

«C’est toute la question de savoir où le virus se cache entre les saisons grippales, explique Dr Boivin. On pense de plus en plus que le virus est endémique dans certaines régions du monde, surtout en Asie. [...] Il est là en permanence à cause de la densité de population et parce qu’il a des réservoirs animaux là-bas, comme des mouettes et des canards sauvages. Et les vagues de grippe vont partir de là-bas. […] Mais ce n’est pas toujours le cas non plus : en 2009, la pandémie n’est pas venue d’Asie, mais du Mexique.»

Jean-François Cliche

Les Scientifines ont 30 ans !

BLOGUE / Je ne souligne pas souvent les anniversaires sur ce blogue, et il ne faut pas m'en vouloir : il m'arrive souvent d'oublier le mien, si vous voulez le savoir, alors imaginez ce que ceux des autres me donnent comme misère...

Mais je m'en serais voulu pas mal de passer à côté de celui-ci pour des raisons qui, j'en suis sûr, vous paraîtront aussi bonnes et évidentes qu'à moi : l'OSBL Les Scientifines fête ses 30 ans cette semaine !

Au rayon des belles causes, la leur est dure à battre. Lancées en 1987, les Scientifines font de l'aide au devoir auprès des jeunes filles du sud-ouest de Montréal, un secteur très défavorisé de la métropole. Des animatrices vont les chercher à la sortie de l'école, les amènent dans leurs locaux et font leurs devoirs avec elles — en plus, comme leur nom l'indique, de donner beaucoup d'«extras» sous la forme d'activités d'éveil aux sciences. L'organisme fait ainsi d'une pierre, deux coups : on amène des jeunes filles vers les sciences et technologie en plus d'aider des jeunes de milieux «difficiles» à rester à l'école.

D'après une étude d'impact récente, il semble que cela marche : sur 101 jeunes filles qui ont fréquenté les Scientifines entre 2001 et 2006 et qui ont été sondées en 2016, 95 % avaient décroché leur diplôme d'études secondaires et 79 % étaient encore aux études. Bon, il y a une question de sens de la causalité, ici (il demeure possible que celles qui ont participé étaient au départ mieux prédisposées pour rester à l'école), mais cela reste un bon signe. Et en soi, continuer ses activités pendant 30 ans, pour ce genre d'organisme, n'est pas un mince exploit.

Bref, la seule question qu'il reste en ce qui me concerne, est celle-ci : quand est-ce que vous venez à Québec, les filles ? J'ai une couple de quartiers en tête où vous pourriez être pas mal utiles, je pense...

Science

Pluie d’or après une collision cosmique

WASHINGTON - Une collision cosmique d’une puissance inimaginable a dévoilé aux scientifiques certains des secrets les mieux gardés de l’univers, notamment en ce qui concerne la création de l’or.

Ce n’est qu’en août que les scientifiques ont détecté le signal infinitésimal généré par la collision ancienne de deux étoiles à neutrons. Les astronomes du monde se sont alors empressés de pointer leurs télescopes, terrestres et spatiaux, vers un coin reculé du ciel.

David H. Reitze, de l’Institut de la technologie de la Californie, a expliqué lundi qu’il s’agit «des feux d’artifice les plus spectaculaires de l’univers». Quand de telles étoiles entrent en collision, a-t-il dit, «plus rien de va plus».

Les mesures de la lumière et de l’énergie provenant de la collision ont aidé les chercheurs à expliquer comment les rayons gamma se forment, à quelle rapidité l’univers prend de l’expansion, et d’où proviennent des éléments lourds comme le platine et l’or.

Jean-François Cliche

La «nouvelle fenêtre» n'est pas trop sale, merci

En 2015, quand on a annoncé la toute première détection d'ondes gravitationnelles, on nous a promis que ce serait l'équivalent d'une «nouvelle fenêtre» qui venait de s'ouvrir sur l'Univers, le début d'une nouvelle ère en astronomie. Et quiconque doute encore de cette prédiction aurait intérêt à consulter quelques uns des (nombreux) articles sur la dernière détection en date. Vraiment intérêt...

Imaginez un peu : en à peine deux ans plus de deux ans d'utilisation, ce nouvel outil a déjà permis de résoudre plusieurs vieux problèmes en astronomie, ne serait-ce qu'en confirmant empiriquement ce que les modèles théoriques prédisaient.

Des ondes gravitationnelles sont créées quand deux objets extrêmement denses et massifs entrent en collision. Elles sont de subtiles déformations de l'espace-temps — de l'ordre du millionième de milliardième de millimètre — que nous parvenons depuis 2015 à détecter grâce au laboratoire LIGO et à ses systèmes sophistiqués de détection au laser. Jusqu'à maintenant, seules des collisions de trous noirs (trois au total) avaient été détectées par LIGO, mais en août dernier, le détecteur a «entendu» la fusion de deux «étoiles à neutron». Celles-ci sont des restants d'étoiles qui n'étaient pas suffisamment massives pour se transformer en trous noirs à la fin de leur vie, mais suffisamment denses — on parle ici de près de 1,5 fois la masse du Soleil dans une sphère de 20 km de diamètre ! — pour forcer les protons et les électrons à «fusionner» ensemble pour former des neutrons.

Ce qui rend cette observation particulièrement utile, c'est que contrairement aux trous noirs, la collision d'étoiles à neutrons émet aussi un signal lumineux — qui fut capté 2 secondes plus tard (littéralement) par d'autres télescopes. Et c'est ainsi que, deux ans après qu'on eut commencé à regarder à travers, notre nouvelle fenêtre sur l'Univers vient d'accoucher de :

  • la confirmation que les «sursauts gamma», qui sont des «flash» occasionnels de lumière extrêmement énergétiques dont l'origine était assez mystérieuse, proviennent de la fusion violente d'étoiles à neutron. L'hypothèse circulait déjà, remarquez, mais comme ces sursauts sont très rares — seulement quelques uns par millions d'années et par galaxie —, ceux que l'on détectaient provenaient généralement de très loin, ce qui en rendait l'étude très ardue.
  • la confirmation que les éléments les plus «lourds» du tableau périodique sont formés lors de ce genre de collision. Encore ici, on s'en doutait (les modèles théoriques envisageaient que des environnements ultra-denses et très riches en neutrons étaient nécessaires pour que des éléments plus lourds que le fer puissent se former), mais on ne peut jamais en être sûr avant de l'avoir «vu» avec nos propres yeux télescopes. Dans le cas de la dernière détection d'ondes gravitationnelles, l'équipe de Hubble, notamment, a chamboulé son horaire très chargé, ces dernières semaines, pour examiner la zone du ciel où le choc titanesque venait de se produire, et a observé la signature lumineuse de ces éléments lourds comme prévu.
  • une nouvelle manière, entièrement indépendante des autres déjà connues, de mesurer concrètement le rythme de l'expansion de l'Univers.

Bref, la «nouvelle fenêtre» qu'on a ouverte sur l'Univers n'est pas trop sale, hein ?

Actualités

Appel à la vigilance contre l’utilisation non éthique d’intelligence artificielle

MONTRÉAL — Deux pionniers en matière d’intelligence artificielle signalent qu’une utilisation peu scrupuleuse ou sans souci éthique de cette technologie risque d’entacher l’image de ce secteur de recherche en transformation rapide.

Le «parrain» canadien de l’apprentissage profond, Yoshua Bengio, croit que les gouvernements et divers acteurs de son domaine doivent répondre aux préoccupations soulevées par la construction de «robots tueurs» et par le développement de systèmes de reconnaissance faciale qui pourraient tomber entre les mains de régimes autoritaires.

Le directeur du laboratoire d’intelligence artificielle de Facebook, Yann LeCun, avance que les grandes entreprises impliquées dans la recherche en la matière devraient s’associer pour discuter d’enjeux tels que l’utilisation potentielle de cette technologie afin de tirer les ficelles de la démocratie. Il estime que ce partenariat d’entreprises devrait également formuler des directives sur la manière adéquate de parvenir à des découvertes, de les mettre à l’épreuve, puis de les déployer.

«Un danger est que l’image de l’intelligence artificielle aux yeux du public sera détériorée par les mauvaises utilisations de l’IA (intelligence artificielle)», a prévenu M. LeCun à l’occasion du sommet ReWork Deep Learning à Montréal, la semaine dernière.

Le plus grand souci de Yoshua Bengio, qui se trouve à la tête de l’Institut des algorithmes d’apprentissage de Montréal de l’Université de Montréal, est un mauvais usage des armes létales autonomes.

Il estime que les gouvernements à travers le monde devraient signer des traités pour bannir toute arme qui peut enlever des vies sans intervention humaine.

«J’espère que le Canada sera parmi les pays qui feront avancer ça», a-t-il lancé en entrevue avec La Presse canadienne.

Certains pays s’opposent à une telle démarche et plusieurs chercheurs refusent de travailler sur des projets militaires, a-t-il indiqué.

M. Bengio a également déjà prévenu les politiciens quant au risque que l’intelligence artificielle fasse disparaître des emplois.

«Je crois que les gouvernements devraient commencer dès maintenant à réfléchir sur comment s’adapter à ça dans la prochaine décennie, sur comment modifier notre filet de sécurité sociale pour gérer ça», a-t-il exposé.

Une autre source de préoccupation est la concentration de pouvoir et d’accès aux données entre les mains de grandes entreprises.

Yann LeCun croit que la malice n’est pas la seule chose à craindre: il faut également dépouiller les données de tout biais.

S’il revient par exemple à l’intelligence artificielle de déterminer qui peut être libéré sous caution, l’utilisation de données biaisées conduira à des résultats biaisés.

Des centaines d’experts dans le domaine convergeront à Montréal les 2 et 3 novembre à l’occasion d’un forum sur le développement socialement responsable de l’intelligence artificielle.

«Il y a une impression que d’importantes questions sociales, politiques et éthiques sont soulevées par les récents développements en intelligence artificielle, donc ça amène les gens à se rassembler pour discuter de ces enjeux», explique Christine Tappolet, professeure de philosophie à l’Université de Montréal.

«L’intelligence artificielle va complètement changer la donne, donc ce qu’on peut faire actuellement et ce qui sera sans doute possible dans deux, cinq ans est énorme», a poursuivi Mme Tappolet, également directrice du Centre de recherche en éthique (CRÉ).

La rencontre de deux jours aura pour but d’élaborer une déclaration montréalaise pour le développement éthique de l’intelligence artificielle qui s’articulera autour de valeurs, de principes et de directives à l’intention des champs de recherche prometteurs.

Mme Tappolet précise que l’événement prendra place à Montréal parce que la ville se trouve au premier plan en matière de recherche en intelligence artificielle et qu’elle porte traditionnellement intérêt aux implications sociales des avancées technologiques.

Science

Le Canada vulnérable aux tempêtes solaires

Les drones ne savent plus où aller, Internet flanche, la télévision et les téléphones aussi; la moitié des avions doivent être détournés des gros aéroports; il faut redémarrer les satellites militaires; les foreuses des mines perdent la boule… Nous n’en sommes pas conscients, mais un épisode de météo «orageuse» dans l’espace peut avoir des conséquences considérables sur Terre. Préoccupée, l’Agence spatiale canadienne se prépare.

Le Canada est un des pays les plus vulnérables, sinon le plus vulnérable, face aux sautes d’humeur du Soleil qui engendrent des tempêtes spatiales au-dessus de nos têtes. Pourtant, jusqu’à ce jour, les risques n’ont jamais été évalués exhaustivement, ce qui permettrait de faire face.

C’est écrit dans un document produit par l’Agence spatiale canadienne (ASC) qui recrute justement des scientifiques pour réaliser une telle étude. Dans le même document, on ajoute que les multiples impacts des aléas de la météo spatiale sur nos vies n’ont pas plus été quantifiés.

Mais y a-t-il vraiment lieu de s’inquiéter? «La plus grande tempête jamais enregistrée a frappé en 1859 et a perturbé le réseau télégraphique, la seule technologie de communication “moderne” de l’époque», écrit l’ASC. «Si ce type d’événement devait se produire de nos jours, nous pourrions nous attendre à de graves perturbations […]. Redresser la situation pourrait demander des années.»

Nous sommes au téléphone avec Pierre Langlois. Chef du programme Soleil-Terre à l’Agence spatiale, c’est l’expert en la matière.

Il corrobore. «Depuis une centaine d’années, on développe beaucoup les technologies», remarque-t-il. Télécommunications, GPS, réseaux électriques, machineries de pointe, Web… Tout ceci réagit (mal) aux soubresauts de la météo spatiale. «Il y a beaucoup d’industries qui sont sensibles, même à de petites variations.»

Et nous inventons d’autres joujoux encore plus connectés : drones, véhicules autonomes… «Une autre façon de nous rendre de plus en plus vulnérables.»

Mais vulnérable à quoi, au juste? Pierre Langlois nous a parlé de la ionosphère et des particules ionisées, de protons, de la magnéto-sphère, de radiations, de rayons cosmiques. Tentons la vulgarisation : le Soleil est une boule de gaz fluide qui suit des cycles de 11 ans. Durant ceux-ci, il passe de peu actif à très actif. Quand il est actif, il est plein de taches qui peuvent exploser. Et quand elles explosent en notre direction, le vent solaire chargé de particules chargées est plus puissant. 

À la suite de l’explosion, il faut huit minutes pour que nous puissions la voir. Et en huit minutes, elle peut déjà avoir des effets sur Terre! Le gros des détraquements commence cependant après un à trois jours.

Science au quotidien

Irma aurait-elle perdu sa queue?

CHRONIQUE / «L’ouragan Irma vient à peine de passer et je me pose la question suivante : on a vu sa trajectoire suivre une ligne relativement droite sur une bonne distance dans les Caraïbes, mais, tout à coup, Irma a tourné brusquement sur sa droite pour foncer vers la Floride. Comment expliquer ce virage à 90°, où il n’y a pourtant aucun relief pour faire tourner les vents?», demande Jacques Boucher, de Charlesbourg.

«L’ouragan Irma vient à peine de passer et je me pose la question suivante : on a vu sa trajectoire suivre une ligne relativement droite sur une bonne distance dans les Caraïbes, mais, tout à coup, Irma a tourné brusquement sur sa droite pour foncer vers la Floride. Comment expliquer ce virage à 90°, où il n’y a pourtant aucun relief pour faire tourner les vents?» demande Jacques Boucher, de Charlesbourg.

En général, les ouragans ont une trajectoire qui suit les vents dominants, ce qui les amène du large des côtes africaines, où ils se forment, vers l’Amérique, pour ensuite tourner progressivement vers le nord, puis retourner vers l’est. Cela les fait souvent (et heureusement) manquer le continent et retourner vers l’Europe pour mourir au beau milieu de l’océan, mais ils atteignent aussi parfois les terres, et leur course vers le nord en amène parfois les «restants» sur le sud du Québec — le 3 septembre dernier, d’ailleurs, il est tombé 20 mm de pluie sur Québec, gracieuseté de Harvey, le même qui avait inondé le Texas en août.

Cependant, les ouragans sont essentiellement formés d’air et de vapeur d’eau. Et comme tous les gaz, ils obéissent à une loi de la physique absolument implacable qui stipule qu’ils doivent toujours se déplacer des régions où la pression atmosphérique est la plus forte vers ceux où la pression est la plus faible. Or quand Irma s’approchait des Caraïbes au début de septembre, il régnait au-dessus de l’Atlantique Nord une crête de haute pression qui a persisté des jours durant, comme le montre notre carte. Cela a donc empêché l’ouragan de remonter vers le nord aussi tôt qu’il l’aurait fait autrement.

Agriculture

4,7 M$ pour la ferme expérimentale de Saint-Augustin

La recherche en agriculture sera dorénavant concentrée à un seul endroit dans la région de Québec, soit sur la ferme expérimentale de l’Université Laval à Saint-Augustin, dont les installations viennent d’être rafraîchies au coût de 4,7 millions $.

C’est le gouvernement du Canada qui a payé la facture, en échange de quoi l’Université Laval a accepté d’accueillir ses chercheurs chez elle pour 25 ans. «Pour nous, c’est un rêve qui se réalise, de réunir dans un même endroit physique les chercheurs qui travaillent déjà en collaboration depuis plusieurs années», explique Jean-Claude Dufour, doyen de la Faculté des sciences de l’agriculture et de l’alimentation de l’Université Laval.

Environ une quinzaine de chercheurs du gouvernement fédéral ont déménagé leurs bureaux et leurs projets au cours de l’été, passant de la ferme Chapais de Lévis à Saint-Augustin. En tout, une quarantaine de chercheurs et une quarantaine d’étudiants à la maîtrise et au doctorat évolueront désormais sur cette ferme de 280 hectares.

Jean-François Cliche

Le festival de la corrélation douteuse

BLOGUE / Au rayon des corrélations plus ou moins kasher, j'en ai vu passer une couple au cours des derniers jours, alors on va s'amuser un peu, OK ? Ça va se passer comme dans un concert rock : le premier groupe aura un brin de talent (pour les corrélations abusives, s'entend), mais rien pour s'énerver tant que ça ; le second sera déjà pas mal plus sérieux ; et le clou de la soirée, je vous le promets, sera digne du Rock 'n Roll Hall of Fame...

1. Manger (ou non) de la viande pendant la grossesse peut-il avoir une influence sur la consommation de drogue de l'enfant quand il aura à l'adolescence ? Cela peut sembler totalement tiré par les cheveux, mais c'est tout de même ce que suggère cette étude parue la semaine dernière dans Alcoholism : Clinical and Experimental Research. Basée sur un échantillon de 5100 femmes et leur progéniture, l'article a comparé la consommation d'alcool, de tabac et de cannabis des enfants à 15 ans selon la consommation de viande de leur mère durant la grossesse.

Comparé aux mères qui avaient mangé de la viande tous les jours, les végétariennes de stricte obédience ont eu des ados qui buvaient plus (+75 %), fumaient plus (+85 %) et consommaient plus de marijuana (+170 %).

Bon, il faut le dire, les auteurs ont aussi trouvé un «effet de dose», c'est-à-dire que moins la mère mangeait de viande, plus le risque d'abus de substance de ses enfants était grand. En outre, ils ont un mécanisme potentiel pour l'expliquer (une carence en certains nutriments), ce qui indique que cette corrélation n'est peut-être pas aussi douteuse qu'il n'y paraît à première vue. Mais hé, c'est le premier band du festival, alors il ne faut pas trop en demander, OK ? (Notons par ailleurs qu'il y a environ une tonne, une tonne et demi de variables que cette étude n'a pas pu contrôler et que les experts qui l'ont commentée, s'ils y trouvent un sujet intéressant pour de futurs travaux, ne voient aucune raison valable de «prescrire» de la viande aux parturientes pour l'instant.

2. Ceux qui ne déjeunent pas font plus d'artériosclérose. Pas ceux qui prennent quatre gaufres au Nutella extra sirop. Non. Ceux qui ne mangent pas du tout...

Ça aussi, c'est paru la semaine dernière, dans le Journal of the American College of Cardiology. Plus de 4000 participants adultes ont rempli quotidiennement et pendant 15 jours un questionnaire sur leur alimentation, puis une foule d'autres mesures ont été prises. Comparé à ceux qui prenaient un déjeuner «nourrissant» (20 % ou plus des calories quotidiennes), ceux qui sautaient le p'tit dèj faisait deux fois et demi plus d'artérosclérose.

Mais voilà, ce dernier groupe était aussi plus obèse, en moyenne, que les autres et plus susceptible d'avoir modifié ses habitudes alimentaires au cours de la dernière année afin de perdre du poids. Alors impossible de dire ce qui est venu en premier : le surpoids et l'habitude de ne pas déjeuner. En outre, les skippers étaient aussi proportionnellement plus nombreux à fumer la cigarette (tiens, tiens...), mangeaient davantage à l'heure du diner (ah ben...) et ingéraient en moyenne plus de calories par jour, plus de cholestérol et moins de fibres (rien que ça). Je veux bien croire que les auteurs de l'étude ont fait ce qu'ils pouvaient pour contrôler ces variables, mais il y a des limites à ce que des outils statistiques peuvent faire — d'autant plus que ceux qui ne prenaient pas de déjeuner ne constituaient que 3 % de l'échantillon (environ 120 personnes).

Bref, cette étude-là n'a vraiment pas tellement impressionné les experts qui l'ont commentée, ce qui est un synonyme poli pour «mis en beau joual-vert».

Le fin mot de cette histoire revient sans doute au médecin d'Ottawa Yoni Freedhoff, qui a profité de la publication pour rappeler un vieux conseil : il vaut probablement mieux ignorer toutes les études sur les «déjeuners». Car enfin, c'est quoi, un déjeuner ? Si on prend trois grands bols de Fruit Loops, comme mes enfants feraient avec joie chaque matin s'ils n'avaient pas un père aussi cruel, on a certainement les «plus de 20 % des calories quotidiennes» dont parle l'étude du JACC, mais est-ce qu'on va vraiment mettre ça dans la même catégorie — «déjeuner» — que les paquets de fruits frais, les toasts de blé entier et les œufs avec lesquels certains papas torturent leurs pauvres enfants ?

3. Je vous ai promis un hall-of-famer pour la fin, le voici. Ça date de 2012, mais je l'avais manqué à l'époque et de toute manière, les classiques ne meurent jamais, à ce qu'on dit. Non, ça ne vient pas de ce célèbre site (par ailleurs extraordinaire). Non, ce n'est pas ce délicieux graphique qui met en parallèle la consommation de margarine et des taux de divorce dans le Maine.

Non, notre plat de résistance, messieurs-dames, est peut-être une vieille blague, mais elle a été publiée dans New England Journal of Medicine, rien de moins : plus la consommation de chocolat est élevée dans un pays donné, plus son «taux de nobélisation» (nombre de prix Nobel par 10 millions d'habitants) est élevé. Écoutez, c'est du solide : le coefficient est de 0,862 (la valeur maximale est de 1) quand on exclut le cas aberrant de la Suède, ce qui est très élevé. Le lien vers le site du NEJM est ici ; on trouvera un pdf du papier ici.

Je vous laisse le lire, c'est absolument (et intentionnellement, bien sûr) tordant !

Science

Doute, doutait, doute plus...

BLOGUE / Eh ben ça, c'est ce qu'on appelle se «revirer sur un 10¢»...

Dans un papier publié en fin de semaine par La Presse, le candidat à la mairie de Québec Jean-François Gosselin se disait d'avis que le réchauffement climatique existe, mais «que l'homme n'est pas responsable». Or ce matin, il assurait qu'il n'était pas (plus ?) climatosceptique — «je me suis mal exprimé, je m'en remets aux scientifiques», disait-il.

Je laisserai le soin à d'autres de soupeser les mérites de cette contrition. J'aimerais juste souligner une partie de sa déclaration : celle où il dit qu'il «s'en remet» aux savants. Ça m'a fait tiquer un brin, a priori, parce qu'on est dans l'acte de foi, ici. Mais vous savez quoi ? Il y a malheureusement quelque chose de «normal» — ou plutôt, de «symptomatique» — dans cette posture, parce que les médias (de même que les politiciens et les pros des relations publiques) font presque systématiquement la même chose.

On fait des tonnes et des tonnes de topos, de communiqués et de discours sur les conséquences appréhendées du réchauffement, avec tous les détails catastrophistes qu'on peut trouver, mais quand vient le temps d'en expliquer les origines, quand il s'agit de démontrer à M. et Mme Tout-le-Monde que les causes sont bel et bien anthropiques, alors on devient soudainement très succinct. Presque tous les médias/PR, du moins dans l'univers francophone, empruntent les mêmes raccourcis : ou bien on se contente d'expliquer le principe de l'effet de serre lui-même (comme si ça démontrait en soi la responsabilité humaine) ; ou bien on coupe encore plus court et on ne fait que citer le consensus scientifique autour de cette question, sans développer sur les raisons qui ont convaincu les climatologues.

Mais qu'est-ce qui nous dit que les GES sont d'origine humaine ? Pourquoi ce n'est pas l'activité solaire ou quelque cycle naturel ? On ne l'explique à peu près jamais. Et je m'inclus dans le lot, remarquez bien : si je connaissais déjà les faits qui invalident les hypothèses solaires et les cycles de Milankovitch avant de documenter la chronique Vérification faite sur la déclaration de M. Gosselin, j'avoue que j'ignorais que les concentrations de carbone-13 et de carbone-14 dans l'atmosphère étaient en constante diminution depuis un siècle — et que c'est là la signature chimique des combustibles fossiles. C'était, avouons-le, une grosse partie de l'équation qui m'échappait.

Et c'est loin d'être le seul cas du genre. J'ai documenté récemment la couverture médiatique qu'on a faite de l'«affaire Bruce Power», quand la compagnie ontarienne avait voulu faire passer 16 générateurs de vapeur faiblement radioactifs sur le fleuve afin de les expédier à un recycleur spécialisé en Europe. Outre le fait que les choix de sources furent, dans l'ensemble, très douteux, j'ai aussi remarqué le même pattern que pour les changements climatiques : quand on citait la Commission canadienne de sûreté nucléaire, qui avait analysé et autorisé le transit (lequel était absolument sans danger, ni pour la santé, ni pour l'environnement), on se contentait de dire que «La CCSN juge que c'est sécuritaire». Sans jamais expliquer pourquoi.

Or quand on limite notre travail d'«information» à ça, on condamne le lecteur soit à faire le travail de compréhension et de documentation lui-même (alors que ce n'est pas lui qui est payé pour ça), soit à faire des actes de foi. Certes, l'attitude rationnelle à adopter dans ce genre de cas est de pencher du côté des vrais experts, c'est tout à fait vrai. Mais il reste que si on n'explique rien au public, celui-ci se trouve alors devant un choix inévitable : tu crois les experts ou tu ne les crois pas.

On tourne parfois les climatosceptiques en dérision mais, quand je pense à la manière dont on explique (ou pas) ces enjeux, je ne peux pas faire autrement que de penser qu'il y aurait moins de méfiance à l'égard de la climatologie si on l'expliquait mieux. Parce que la science est tellement plus convaincante quand on en comprend au moins les grandes lignes...