Science

Dans la tête d'un homard...

L’affirmation

«Les vertébrés et les décapodes marcheurs [comme le homard, ndlr] doivent être étourdis au moment de leur mise à mort. Si l’étourdissement n’est pas possible, toutes les dispositions utiles doivent être prises pour réduire à un minimum les douleurs, les souffrances et l’anxiété», lit-on dans une ordonnance émise récemment par le gouvernement suisse et qui interdit de plonger les homards vivants dans l’eau bouillante. Cela implique donc que les crustacés seraient capables de «douleurs, de souffrance et d’anxiété» — c’est la base de cette décision.

Alors, est-ce que c’est vrai?

Les faits

«Si je me brûle sur le poêle, ça va me faire mal, mais ça peut aussi me fâcher, ou me donner envie de pleurer, etc., explique le neurochercheur de l’Université de Sherbrooke Serge Marchand (aujourd’hui directeur scientifique du Fonds québécois de recherche en santé). On dissocie souvent les composantes sensorielle et émotionnelle, mais elles sont activées en même temps dans le cerveau […] et ce sont toutes ces émotions-là ensemble qui vont faire que je vais bien apprendre qu’il ne faut pas se mettre la main sur le poêle, même si je ne pense pas qu’il est allumé.» Car la douleur sert à ça: permettre à l’individu d’adapter son comportement de manière à éviter les blessure. Désagréable, mais très utile…

Il y a un certain nombre de conditions préalables pour qu’on considère un animal capable de souffrir. Ou du moins, pour que la possibilité théorique qu’il souffre reste ouverte — parce qu’en pratique, dans ce dossier, les faits et leur interprétation sont deux choses bien distinctes, comme on s’apprête à le voir.

Mais commençons par les faits avérés. Pour pouvoir envisager la notion de douleur chez un animal, il faut d’abord qu’il ait des terminaisons nerveuses spécialisées dans la perception des signaux désagréables (brûlure, coupure, choc mécanique, etc); les crustacés en ont. Ces nerfs-là doivent aussi envoyer leurs signaux au «système nerveux central» ou à ce qui sert de cerveau à l’animal; s’ils ne le font pas, c’est la preuve que les «messages» de ces nerfs sont inconscients, mais ces connections existent chez le homard. Le «cerveau» de l’animal doit en outre réagir à ces signaux, et une étude parue en 2014 dans Science a établi que les écrevisses qui subissaient des chocs électriques avaient plus de sérotonine (molécule associée notamment au stress et à l’anxiété chez l’humain) dans le cerveau et plus de glucose dans le sang, ce qui est considéré comme une réponse de stress. L’animal doit aussi changer son comportement, comme protéger un membre blessé et/ou apprendre, par exemple, à éviter un endroit dans sa cage où il reçoît des chocs électrique — et les crustacés sont capables des deux. Et ces réactions-là doivent être diminuées quand on administre des analgésiques aux animaux; c’est le cas du homard quand on lui donne de la morphine, encore qu’il n’est pas clair si c’est à cause d’un effet antidouleur ou d’un engourdissement général, lit-on dans une revue de la littérature scientifique publiée en 2014 dans Animal Behaviour.

Maintenant, la question difficile est: est-ce suffisant pour considérer le homard comme étant capable de douleur, ou n’est-ce rien de plus que la mécanique derrière un ensemble de réflexes inconscients? Et la seule chose sur laquelle tout le monde s’entend, c’est qu’on n’en sera jamais complètement sûr.

Pour des chercheurs comme Éric Troncy, spécialiste de la douleur animale à l’Université de Montréal, oui, c’est suffisant, même si ce n’est pas une preuve formelle. «Avec ces éléments-là, pour moi, ça devient très difficile de dire que ces animaux-là ne ressentent pas la douleur, dit-il. Quand on a des signes de comportements modifiés comme ceux-là, on se doit d’être prudent et leur donner le bénéfice du doute.» Cette idée de «doute raisonnable» revient d’ailleurs souvent dans les travaux qui soutiennent l’idée d’une souffrance chez les crustacés, puisque tous admettent que la preuve nous échappe.

Mais pour d’autres, comme le neurochercheur de l’Université Laval Yves De Koninck, ces faits-là sont beaucoup moins convaincants qu’ils en ont l’air. Même des limaces peuvent être entraînées à éviter un endroit où elles reçoivent des stimuli désagréables, dit-il. Or elles n’ont pas de cerveau à proprement parler mais simplement un «ganglion neuronale» (un petit amas de quelques neurones), ce qui les rend absolument et manifestement dénuées de conscience. Et sans conscience, il n’y a pas de souffrance possible.

En fait, poursuit M. De Koninck, on peut écrire un programme informatique qui permettrait à un robot d’avoir les mêmes comportements d’évitement et d’apprentissage, ce qui ne signifierait pas qu’une machine est capable de souffrir.

Bien qu’il existe des invertébrés qui ont des capacités mentales relativement étonnantes (les pieuvres, en particulier), le homard n’en fait pas partie, selon M. De Koninck. «Quand on dit que les homards ont un système nerveux central, personnellement, je conteste ça. Ils n’ont que des ganglions, des agrégats de cellules nerveuses, et en termes de complexité, c’est à des années-lumières non seulement de notre cerveau, mais aussi de notre moelle épinière. Et la moelle épinière, c’est un système de réflexe et de nociception [ndlr: perception d’un stimulus désagréable, mais sans composante consciente ou émotionnelle]», illustre-t-il.

Or sans conscience et sans émotion, on ne peut pas parler de douleur, tranche M. De Koninck.

À cela, cependant, des gens comme M. Troncy répondent que ce n’est pas parce que le homard n’est pas doté d’un cerveau comme le nôtre qu’il ne souffre pas — ces sensations peuvent être situées ailleurs, dans un endroit qu’on n’a pas encore découvert.

Verdict

Pas clair. L’argument le plus «dur», celui dont on est le plus sûr (l’absence de structure cérébrale permettant la conscience chez le homard), plaide pour l’absence de douleur chez le homard, alors que les éléments qui suggèrent qu’il souffre reposent davantage sur l’interprétation de son comportement et sur ce qu’on ne connaît pas (des structures à découvrir chez le homard), ce qui est plus faible. Mais si un simple doute raisonnable peut justifier l’interdiction d’ébouillanter les homards, cela peut suffire. Rendu là, ce n’est plus une question de faits ou de données, mais de sensibilité.

Jean-François Cliche

L'image du jour : le caribou (oublié) de Québec

BLOGUE / C'est probablement un cas typique du «syndrome Yvon Deschamps» : on veut pas le sa'ouère, on veut le 'ouère. Mais l'effet reste le même, j'ai bien de la misère à me décrocher les yeux de cette photo d'époque.

À la suite d'une chronique sur le sort des caribous qui peuplaient autrefois sur la rive-sud du Saint-Laurent, un lecteur, Jean-Louis Plamondon, m'a envoyé ce cliché d'un groupe de chasseurs posant autour d'une carcasse de caribou. Or la photo a été prise autour de 1900 sur le lac Sept-Îles, situé à 40-50 minutes de Québec (selon l'endroit d'où on part). C'est d'abord un lieu de villégiature mais je ne serais pas étonné que des gens qui travaillent à Québec y vivent à l'année longue.

Je suis bien conscient que s'il y a déjà eu du caribou jusque dans le Maine, et même en abondance, alors il y en avait forcément y en avoir un peu partout dans le sud du Québec. Mais maintenant, je le «vois».

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Science

Mythes et vérités sur les régimes

Perdre du poids, mais pas trop vite. Ne pas manger entre les repas. Se fixer des objectifs réalistes. Par-dessus tout, couper les sucres… En cette période de l’année où les bonnes résolutions n’ont pas (encore) été abandonnées, bien des gens à la diète suivent toutes sortes de règles censées les aider à atteindre enfin le poids rêvé. Mais ces «Dix Commandements du Régime» sont-ils vrais? Ont-ils seulement été testés?

«Ce n’est pas facile à mesurer, ces choses-là», dit d’emblée la chercheuse en nutrition de l’Université Laval Simone Lemieux. La liste des facteurs qui font et défont le succès d’une diète amaigrissante est longue et pas toujours possible à démêler : génétique de chacun, poids de départ, motivation et discipline personnelles, temps disponible pour s’entraîner ou cuisiner, habitudes de vie, etc.

Mais une chose est sûre : perdre quelques kilos, c’est la partie (relativement) facile de l’histoire. Maintenir son nouveau poids à long terme est une autre paire de manches. «C’est comme ça dans tous les domaines de la vie, pas juste pour l’alimentation, dit Mme Lemieux. Si je décide de me coucher à 10h au lieu de 11h, ça a bien des implications qui font qu’on revient souvent très rapidement à nos habitudes de départ. Et dans le cas des régimes, il y a une autre difficulté qui s’ajoute : le corps humain est fait pour survivre et pour résister à la perte de poids. Il y a des mécanismes qui se sont mis en place au cours de l’évolution humaine pour qu’on ne meure pas de faim. Si bien que quand on commence à perdre du poids, le métabolisme s’ajuste pour économiser de l’énergie et cesser d’en perdre.»

C’est justement pour contourner ces écueils et pour éviter de reprendre tout le poids perdu que bien des «règles d’or» des régimes ont été édictées. Examinons-en quelques-unes, et voyons ce qu’elles valent. Il va sans dire que sur le plan individuel, certains de ces «trucs» peuvent convenir à certaines personnes et pas à d’autres. Mais disons que ce qui suit devrait inciter à ne pas fonder trop d’espoir là-dessus…

C’est le sucre qui est le pire › MYTHE

Voilà un thème à la mode depuis quelques années : le sucre serait l’ennemi public numéro 1 de notre santé, et les «régimes sans sucre» sont légion sur le Web.

«Des études là-dessus, il y en a plein, témoigne Benoît Arsenault, chercheur en kinésiologie de l’Université Laval et spécialiste de l’obésité. C’est une obsession pour certaines personnes de regarder les pourcentages de gras et de glucide dans l’alimentation. Mais quand on regarde les études qui maintiennent les calories égales et qui font juste faire varier la part des gras et des glucides […], il n’y a pas vraiment de différence entre les deux.»

Ainsi, une méta-analyse (soit une étude qui agrège les résultats de plusieurs autres études pour en faire une plus grosse et plus solide) publiée en 2012 a conclu, en comparant les régimes faibles en graisse à ceux qui coupent dans les glucides, que «les réductions du poids corporel, de la circonférence de la taille et des autres facteurs de risque métabolique n’étaient pas significativement différentes entre les deux diètes».

La perte de poids graduelle est plus facile à maintenir › PAS CLAIR

Dans les années 2000, environ 250 femmes obèses de Floride ont été soumises à un régime, puis ont été classées selon leur perte de poids après un mois : les «graduelles» (perte de moins de 0,2 kg par semaine), les «modérées» (entre 0,2 et 0,7 kg/sem) et les «rapides» (plus de 0,7 kg/sem). Au bout de 18 mois, environ la moitié (51 %) des femmes dans le groupe «rapide» étaient parvenues à perdre 10 % ou plus de leur poids et à maintenir leurs progrès, contre 36 % dans le groupe modéré et seulement 17 % chez celles qui ont perdu du poids le plus lentement.

Des objectifs très ambitieux ne sont manifestement pas toujours des nuisances. Mais nuance Mme Lemieux, «ce n’est peut-être pas si clair» que ces résultats laissent entendre. Certaines études, souligne-t-elle, suggèrent que les pertes de poids extrêmes — comme dans l’émission The Biggest Loser — chamboulent dramatiquement le métabolisme, qui devient alors plus économe (et plus résistant aux diètes) que pendant un régime plus modéré.

La perte de poids rapide pourrait donc quand même, dans certaines circonstances, être contreproductive.

«Mais il reste que derrière tout ça, je pense que ça peut marcher de perdre beaucoup de poids en peu de temps, si la personne comprend bien qu’elle ne pourra pas revenir à ses habitudes de vie d’avant. Par contre, le problème avec les régimes radicaux, c’est que les gens les font souvent en se disant : “OK, je me rentre la tête en dessous de l’eau, j’attends que ça passe, et après la vie va continuer comme avant”. C’est peut-être plus ça, la question de fond.»

L’exercice n’est pas une bonne manière de perdre du poids › PLUTÔT VRAI

L’idée défraie les manchettes depuis quelques années parce que des études ont conclu que, pour perdre du poids, se mettre à l’exercice ne fonctionne pas, ou peu. Et ce n’étaient pas des résultats isolés : en 2016, une équipe hollandaise a réuni tous les essais cliniques comparant les régimes et l’exercice (4800 personnes en tout), et a conclu que la diète est très clairement plus efficace pour perdre du poids. Mais ce n’est pas toute l’histoire…

«Les gens ont tendance à regarder uniquement le pèse-personne pour mesurer les bénéfices de l’activité physique, et ça peut mener à l’abandon parce qu’effectivement, ce n’est pas la meilleure manière. Mais il y a aussi un paquet d’autres avantages à faire de l’exercice, comme un meilleur sommeil, plus d’énergie, etc.», signale M. Arsenault.

Si l’exercice fait perdre moins de poids, c’est parce qu’il remplace une partie de la graisse perdue par du muscle. La balance, elle, ne fait pas la différence entre les deux, mais elle est cruciale pour la santé. La même étude de 2016 a d’ailleurs montré que l’exercice, même lorsqu’il ne fait pas perdre de poids, semble plus efficace que la diète pour se débarrasser de la graisse viscérale, qui est clairement la pire pour les maladies cardiaques et le diabète.

Les collations sont l’ennemi des régimes › MYTHE

Cela semble évident comme le ciel, à première vue, que manger 6 ou 8 fois par jour fait engraisser davantage que seulement trois fois. Mais c’est faux. Pour tout dire, en fait, il y a même des études qui ont testé l’idée d’étaler les trois repas de la journée en plusieurs petits snacks. Les résultats ne furent pas miraculeux, relate Mme Lemieux, mais cela montre bien que l’essentiel est ailleurs.

«Le problème n’est pas tant la fréquence des repas que le fait que les collations sont souvent très riches en sucres ou en lipides, dit-elle. Pour le reste, cependant, il faut y aller au cas par cas : ceux chez qui le signal de satiété est faible devraient éviter la méthode des collations, mais il peut valoir la peine de prendre un petit snack en après-midi si cela calme la faim et évite de trop manger le soir», conseille la nutritionniste.

Il faut se fixer des objectifs réalistes › PAS CLAIR

Il y a une douzaine d’années, des chercheurs du Minnesota ont demandé à 1800 personnes obèses qui commençaient une diète combien de poids ils entendaient perdre. Et leurs objectifs étaient, en moyenne, clairement irréalistes, représentant grosso modo entre le cinquième (hommes) et le quart (femmes) de leur poids. Cependant, au bout de 12 mois, ceux qui avaient les objectifs les plus ambitieux au départ n’avaient pas échoué plus souvent : en fait, ils avaient perdu un peu plus de poids (environ 1 livre) en moyenne que les autres.

«J’ai vu ces résultats-là, mais j’ai déjà vu le contraire aussi : des études qui concluent que ceux qui ont des objectifs réalistes réussissent mieux», commente Mme Lemieux.

Et puis, ajoute M. Arsenault, peut-être que les objectifs de perte de poids visent la mauvaise cible. «Notre motivation personnelle a peu d’influence sur la perte de poids [qui est déterminée par plusieurs autres facteurs qu’on ne peut pas toujours changer, NDLR]. Mais si on se fixe des objectifs de comportements, que ce soit de faire du sport ou de manger plus de légumes, on a plus de prise là-dessus. Alors ça peut être plus intéressant.»

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Science

Découverte d’un fossile de chauve-souris géante

WELLINGTON - Les restes fossilisés d’une chauve-souris fouisseuse qui vivait il y a des millions d’années ont été retrouvés en Nouvelle-Zélande, a annoncé jeudi une équipe internationale de scientifiques.

Ils appartiennent à une «super famille de chauve-souris qui vivait jadis sur les territoires méridionaux d’Australie, de Nouvelle-Zélande, d’Amérique du Sud et peut-être de l’Antarctique», a déclaré Sue Hand, de l’Université de Nouvelle-Galles du Sud, auteure de l’étude.

Les dents et les os de l’animal, qui vivait il y a 16 à 19 millions d’années, ont été découverts près de St Bathans, au centre de l’Ile-du-Sud de la Nouvelle-Zélande, sur un site dans lequel travaillent les chercheurs depuis 16 ans.

L’animal faisait trois fois la taille d’une chauve-souris contemporaine et pesait 40 grammes, estiment-ils dans cette étude publiée par le journal Scientific Reports.

Cette chauve-souris est particulière, car elle volait, mais elle parcourait aussi le sol à quatre pattes, fouissant la couverture végétale à la recherche de nourriture.

Ses «dents spécialisées et sa grande taille suggèrent qu’elle avait un régime différent, qu’elle était capable de manger des végétaux, mais aussi de petits vertébrés, un régime qui ressemble plus à celui de certaines de ses cousines sud-américaines. On ne voit pas cela aujourd’hui chez les chauves-souris d’Australasie», ajoute Mme Hand.

L’animal a été baptisé Vulcanops jennyworthyae, du nom de Jenny Worthy, la scientifique qui a retrouvé le fossile et Vulcain, dieu romain des volcans et du feu, en référence au caractère tectonique de la Nouvelle-Zélande.

«L’animal étrange figure parmi les fossiles les plus bizarres qu’on ait trouvés», a déclaré Alan Tennyson, membre néo-zélandais de l’équipe qui compte aussi des scientifiques australien, britannique et américain.

«Cette nouvelle chauve-souris est apparentée à la chauve-souris à queue courte de Nouvelle-Zélande, à des espèces australiennes disparues et aux vampires américains, ce qui suggère que les chauves-souris vivant au sol étaient auparavant plus répandues», a-t-il ajouté.

D’autres animaux disparus ont été retrouvés sur le site de St Bathans comme des espèces de sphénodon (reptiles), de moas (oiseaux non volants), des grenouilles, des perroquets, des pigeons, des tortues ou des crocodiles.

Il y a environ 500 millions d’années, les territoires d’Australie, de Nouvelle-Zélande, d’Amérique du Sud et de l’Antarctique étaient reliés, derniers vestiges du supercontinent Gondwana. Lorsque Gondwana s’est fragmenté, le rafraîchissement du climat et la formation de glace dans l’Antarctique ont fait que les chauves-souris fouisseuses d’Australasie se sont séparées de leurs soeurs sud-américaines, d’après les chercheurs.

Science

Les femmes résistent mieux que les hommes aux temps de crise

Quand un homme s’avère être un coriace, quand il se montre capable de résister aux pires épreuves, on en dit qu’il est «dur comme un roc», ou «dur comme un chêne», ou encore «dur comme un clou de cercueil». Or il faudra sans doute ajouter «dur comme une femme» à cette liste, car c’est généralement le soi-disant «sexe faible», et non le «fort», qui survit le mieux en temps de crise.

C’est du moins ce qui ressort d’une étude parue lundi dans les Annales des académies nationales des sciences (PNAS). Son auteure principale, la chercheuse de l’Université du Danemark du Sud Virginia Zarulli, voulait savoir si l’espérance de vie des femmes est plus longue que celle que des hommes même dans des conditions extrêmement difficiles de famine ou d’épidémie, quand la mortalité est très forte pour tout le monde. Elle a trouvé six tragédies historiques pour lesquelles les registres de population étaient suffisamment fiables pour documenter la question, soit les famines d’Irlande (1845-1849), de Suède (1772-1773) et d’Ukraine (1933), deux épidémies de rougeole en Islande (1846 et 1882, les Islandais étaient très isolés, à l’époque, ce qui les rendait très vulnérables à ce virus), ainsi que le sort misérable qu’ont connu les anciens esclaves américains qui se sont établis au Libéria (1820-1843) et celui des esclaves de Trinidad au début du XIXe siècle.

Et les résultats sont assez clairs: «Dans toutes les populations de cette étude à l’exception partielle de Trinidad [ndlr: pour des raisons incertaines], les femmes ont continué de vivre plus longtemps que les hommes», même pendant ces crises terribles, écrivent Mme Zarulli et ses collègues. Par exemple, en Irlande pendant la famine qui a amené tant de gens en Amérique du Nord, l’espérance de vie à la naissance (soit l’âge moyen de tous les décès au cours d’une période donnée) était de 18,7 ans pour les hommes et de 22,4 ans pour les femmes. En Islande lors des épidémies, cette espérance de vie était de près de 19 ans pour les femmes contre seulement 16 à 17 ans pour les hommes. Et ainsi de suite.

Fait intéressant, les chercheurs ont pu calculer que dans la plupart des cas, c’était la mortalité des nouveau-nés (0 à 1 an) qui expliquait le plus gros des écarts entre les hommes et les femmes, ce qui signifie que les bébés-filles survivaient mieux que les bébés-garçons.

L’intérêt d’analyser toutes ces archives était de tenter de comprendre pourquoi l’espérance de vie des femmes est plus grande que celle des hommes. Une hypothèse fréquemment mise de l’avant est que les hommes, possiblement à cause de la testostérone, adoptent plus de comportements «à risque» que les femmes — fument plus, boivent plus, conduisent plus vite, se battent plus, etc. C’est d’ailleurs prouvé par nombre d’étude et cela explique une bonne partie des différences de longévité. Mais d’autres travaux ont montré que, quand on compare des gens qui mènent tous le même genre de vie (des moines et des nonnes, par exemple), l’écart persiste en faveur des femmes.

Cela suggère qu’il pourrait y avoir des assises biologiques à cette longévité, mais il reste alors à savoir si c’est parce que les femmes sont «programmées» pour se rendre plus loin en âge ou si c’est parce qu’elles sont plus robustes, qu’elles résistent mieux aux épreuves. Les résultats de Mme Zarulli appuient la seconde possibilité (surtout à cause de la survie plus élevée des filles en bas âge), et son article suggère que ce pourrait être l’effet des hormones sexuelles sur le système immunitaire — effet bénéfique pour la progestérone et négatif pour la testostérone.

Actualités

Surprenante vie hivernale

Des chercheurs de l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC) ont découvert une vie animale étonnamment active et colorée sous la glace d’un lac saguenéen, un exemple que la saison hivernale a bien des sujets à dévoiler aux écologistes aquatiques.

Alors étudiant au doctorat, Guillaume Grosbois a prélevé à l’hiver 2017 des échantillons au lac Simoncouche, dans la Forêt d’enseignement et de recherche de l’UQAC à l’entrée de la Réserve faunique des Laurentides. Il était supervisé par la professeure Milla Rautio. Ils ont pu observer deux espèces de zooplancton à l’éclatante couleur rouge, une caractéristique surprenante d’un point de vue biologique. Leurs travaux sur ces copépodes ont été publiés en décembre dernier dans la revue Ecology de la Société américaine d’écologie, qui compte environ 9000 membres.

« On était très content d’être publié là, car on veut transmettre une idée générale au plus grand nombre de gens possible. Qu’est-ce qu’il se passe sous la glace ? Plusieurs pensent que tout meurt ou entre en dormance. On a vu que ce n’est pas le cas. Ça bouge beaucoup et c’est très intéressant », explique Guillaume Grosbois en entrevue au Quotidien.

Le premier élément qui a surpris les chercheurs, c’est l’activité du zooplancton. Ce minuscule crustacé, souvent presque transparent, nourrit notamment les poissons et tire son énergie des algues. Or, pendant l’hiver, le couvert de glace et de neige laisse passer très peu de lumière dans l’eau, ce qui empêche les organismes faisant de la photosynthèse de fonctionner. Les copépodes se retrouvent donc sans nourriture. Pourtant, ils demeurent actifs.

« La quantité d’organismes sous la glace est surprenante. Il y a moins d’espèces, mais autant, sinon plus d’individus. Le maximum observé a été en décembre », ajoute Guillaume Grosbois, qui a effectué des prélèvements durant plusieurs semaines.

L’explication trouvée est que les copépodes se font des réserves au début de l’hiver, ce qui leur permet de survivre les mois suivants. C’est aussi le lien avec leur couleur rouge. Elle n’attire heureusement pas les prédateurs, qui ne la voient pas dans le noir quasi total.

« Normalement, le zooplancton peut être très coloré pour se protéger des rayons ultraviolets. C’est le même principe du bronzage en été pour nous. Ce n’est pas logique sous la glace, car il n’y a pas de lumière, relate Guillaume Grosbois. Un de mes collègues travaillait sur la pigmentation et on a lié les deux études. Les pigments protègent les molécules accumulées pour survivre. »

Ces molécules sont des acides gras comme les oméga-3, qu’on conseille d’ingérer en consommant du poisson. En fait, ceux-ci proviennent à la base des algues. Ce sujet intéresse particulièrement Guillaume Grosbois, qui en a fait le centre d’une nouvelle étude.

« On veut regarder s’il y a une corrélation entre la présence des acides gras et la couleur de l’eau des lacs. Plus l’eau est sombre, plus il y a des matières organiques dissoutes qui proviennent du bassin versant et moins la lumière passe. Ça veut dire qu’il y a aussi moins d’algues et que le défi est plus grand pour le zooplancton pour assimiler les acides gras. Ça peut être un indicatif pour les humains, c’est-à-dire que le poisson pêché dans les lacs à l’eau claire serait plus nutritif. Mais peut-être qu’on va trouver quelque chose de complètement différent ! »

Science

Où sont allés les caribous d’Amqui?

«J’ai lu votre article «Le grand méchant randonneur», paru le 29 décembre, au sujet des caribous de la Gaspésie. Pourriez-vous demander à votre expert (Martin-Hugues St-Laurent, UQAR) quelles preuves il a en mains pour dire qu’il se chassait du caribou dans la région d’Amqui dans les années 1930?» demande Paul Brodeur, de Sherbrooke.

Ces preuves-là, m’a indiqué M. St-Laurent lors d’un échange de courriels, «nous viennent des relevés forestiers que des arpenteurs ont réalisés dans les années 1900 à 1950. Les rangs, lots, chaînons, etc. étaient arpentés pour décrire les ressources forestières disponibles, et les animaux rencontrés étaient notés. Nous sommes à compléter un article pour le Canadian Journal of Zoology sur ce sujet, et nos résultats (encore non publiés) sont sans équivoque, il y avait du caribou jusqu’à la fin des années 1920 au Bas-Saint-Laurent et dans la pointe ouest de Chaudière-Appalaches».

De nombreux autres témoignages historiques attestent également de la présence — sinon même de l’abondance — du caribou des bois au XIXe siècle, très loin au sud de son aire de répartition actuelle. Par exemple, un guide de chasse du Nouveau-Brunswick, Bert Moore (1883-1972), a laissé des notes où il écrivait qu’«en 1900, il y avait très peu de cerfs de Virginie dans le secteur Tobique-Nepisiguit [au centre de la province, NDLR], mais on y trouvait du caribou en grand nombre».

Pour tout dire, le caribou des bois se rendait jusqu’aux États-Unis. Il ne reste aujourd’hui qu’un infime vestige de ces caribous «américains», soit un tout petit groupe d’une douzaine de têtes vivant dans la partie sud des montagnes Selkirk (dans les Rocheuses), à cheval sur l’Idaho et l’État de Washington. Mais pour  combien de temps encore?

Plusieurs facteurs se sont probablement conjugués pour faire reculer le caribou jusque dans le Moyen-Nord, mais tout indique que c’est une chasse abusive qui fut la cause primaire de sa disparition dans le Sud, dit Steeve Côté, biologiste et spécialiste des grands herbivores de l’Université Laval. Il se pratiquait une chasse commerciale où les animaux abattus étaient vendus dans des marchés ou à des restaurants — et ça aussi, d’ailleurs, ça a laissé des traces historiques.

Des témoignages d’époque relatent que ces caribous-là étaient plus faciles à chasser que le cerf et l’original. Les troupeaux ne se sauvaient apparemment pas toujours quand les chasseurs commençaient; il arrivait qu’ils se mettent à courir plus ou moins en rond jusqu’à ce que toute la harde ait été abattue. Pour avoir déjà chassé le caribou (migrateur) moi-même, je n’ai jamais vu de troupeau tourner en rond quand on tire dessus, mais je peux témoigner que c’est une chasse beaucoup plus facile que l’orignal ou le «chevreuil». Ceci expliquant peut-être cela…

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«Dans votre article du 29 décembre, vous écrivez qu’«il y a eu des épisodes de maladie assez impressionnants dans les années 1910 et 1920». J’aimerais savoir de quelles maladies il s’agissait exactement», demande Robert Patenaude, de Lévis.

Hormis la surchasse, en effet, les maladies semblent avoir joué un rôle dans la disparition du caribou dans le sud du Québec, mais on ignore quel pathogène a frappé les populations déjà très déclinantes au début du XXe siècle, disent MM. St-Laurent et Côté.

L’hypothèse la plus plausible pour l’instant, disent-ils, est celle du «vers des méninges» (Parelaphostrongylus tenuis). Celui-ci appartient à la famille des nématodes, qui sont des vers microscopiques dont une bonne partie sont des parasites. C’est le cas de P. tenuis, qui infecte souvent les méninges (c’est-à-dire les membranes qui enveloppent et protègent le cerveau) du cerf de Virginie. Le cerf s’accommode assez bien de sa présence, mais ce n’est pas le cas du caribou et de l’orignal, pour qui la maladie est souvent mortelle. Le vers, chez ces espèces, n’infecte pas seulement les méninges, mais «déborde» dans le système nerveux lui-même, avec des conséquences funestes.

Or le XIXe siècle et le début du XXe sont justement une époque où l’industrie forestière a connu un grand essor en Gaspésie et dans le sud du Québec en général. Combiné à des activités minières dans certaines régions, les coupes ont beaucoup réduit les superficies de forêts matures dans la péninsule, forêts matures qui sont l’habitat obligé du caribou forestier. Le lichen, sa principale source de nourriture, pousse en effet surtout dans des boisés qui ont 80 ans et plus. Une fois rasés, ceux-ci finissent bien sûr par repousser, mais ils sont alors (évidemment) remplacés par des arbres plus jeunes — et ces forêts «immatures» favorisent beaucoup plus le cerf de Virginie.

On peut donc imaginer que ces bouleversements auraient permis au cerf de se multiplier, qu’il y aurait alors eu plus de vers des méninges dans la région et que plus de caribous en seraient morts. Mais ce n’est vraiment rien de plus qu’une hypothèse, notons-le, et il se peut aussi que cela n’ait pas été la seule maladie.

«La principale pourrait être le ver des méninges qui a anéanti tous les efforts de réintroduction de caribous entre autres en Nouvelle-­Angleterre (1963 et 1970) et dans les Maritimes (années 60), indique M. St-Laurent. Sinon, une maladie encore non identifiée semble avoir fait des ravages dans les années 1920-1930 au Bas-Saint-Laurent et en Gaspésie, et certainement aussi au Nouveau-Brunswick et les territoires plus au sud. Malheureusement, il est impossible de trouver une trace du pathogène en question dans les archives. En l’absence de tissus, ce n’est pas simple, mais on parle de plusieurs dizaines ou même de centaines de caribous morts.»

Jean-François Cliche

Obésité: la faute du grand méchant capitalisme?

BLOGUE / J'avais tiqué, juste avant les Fêtes, sur une chronique parue dans Le Monde qui prétendait, tenez-vous bien, que les problèmes d'obésité de l'Occident étaient la faute du libre-échange. En tout cas, c'est ce qui serait arrivé au Canada et au Mexique, où l'ALÉNA aurait permis aux États-Unis d'imposer «leur» malbouffe, lisait-on... Mais bon, dans le tourbillon d'avant Noël, «tiquer» ne signifie pas «avoir le temps», alors j'avais laissé aller.

Mais j'ai retiqué pendant les vacances car le texte du Monde a eu des échos ici aussi. Et comme je suis revenu au bureau quelques jours avant tout le monde, j'ai eu le temps d'y regarder de plus près. Alors voyons voir.

L'auteur de l'auguste quotidien parisien n'y va pas avec le dos de la cuiller, c'est le moins qu'on puisse dire : «Du jour au lendemain [en 1994, à la suite de l'entrée en vigueur de l'ALÉNA et de l'Accord sur les tarifs douaniers de l'OMC, ndlr], écrit-il, Canadiens et Mexicains se sont retrouvés sous perfusion de fructose indus­triel américain. La consommation quotidienne de sucre des Canadiens a aug­menté de 41 kilocalories, entraînant un triplement du taux d’obésité et un doublement des cas de diabète.»

Dit comme ça, évidemment, cela semble catastrophique...

J'ai donc voulu savoir d'où venaient ces «41 kcal» supplémentaires de sucres que nos voisins du sud, apparemment, nous injectent dans les veines. Et j'ai trouvé : il s'agit manifestement de cette étude parue l'été dernier dans le Journal de l'Association médicale canadienne (CMAJ). Ses auteurs y soulignent que l'ALÉNA a aboli les tarifs douaniers qui prévalaient sur les «sirops de maïs à haute teneur en fructose» (HFCS, high fructose corn syrup), une forme de sucre très calorique utilisée notamment par l'industrie des boissons gazeuses. Ils notent également que les importations canadiennes de ces sirops ont littéralement explosé après l'ALÉNA, passant d'environ 20 kcal par personne et par jour en 1993 à 80-100 kcal/pers/jour au tournant des années 2000. Ils comparent ensuite cette hausse avec une sorte de modèle théorique incluant la consommation dans 16 autres pays occidentaux au cours de la même période (afin de comparer «avec» et «sans» libre-échange avec les États-Unis), et ils concluent que «les baisses de tarifs douaniers de l'ALÉNA ont coincidé avec une augmentation de 41,6 kcal [...] per capita de la consommation quotidienne d'édulcorants caloriques, incluant les HFCS».

Je n'ai rien contre l'idée qu'un environnement social puisse être «obésogène». Au contraire, cela me semble être une évidence, si bien qu'il est en principe envisageable qu'un accord de libre-échange puisse avoir des effets sur l'alimentation d'une société. Mais je n'arrive pas à me laisser convaincre par les données (par ailleurs bien intéressantes) présentées dans le CMAJ, pour trois raisons.

La première, c'est que tout savant et «robuste» que soit le modèle des 16 pays, cela ne reste jamais qu'une simple comparaison «avant-après», et ce genre d'exercice vient toujours avec de gros bémols quand on le fait à l'échelle de pays entiers. Il y a continuellement plein de choses qui se passent en même temps dans une société et qui peuvent influencer notre alimentation — changements culturels et sociaux (ex.: les deux parents travaillent et n'ont plus le temps de cuisiner), campagnes de sensiblisation, effets de mode, etc. Je suis persuadé que les auteurs de l'étude ont solidifié leur modèle autant qu'il est possible de le faire mais, il y a des limites à ce qu'on peut faire et, en cette matière, on les atteint généralement très vite. Il est absolument impossible de tout décortiquer, ni même de s'en approcher, si bien que les comparaisons comme celle-là ne sont jamais très probantes.

Ma seconde source de doute est qu'un des arguments-clefs de cette étude est que l'ALÉNA aurait mis fin à une baisse graduelle de la consommation de sucres totaux (soit le sucre de canne/betterave plus les édulcorants comme les HFCS) au Canada, tendance qui avait cours depuis les années 60. Et si on regarde les données présentées dans l'article (voir l'appendice 4), cela semble bel et bien être le cas : la consommation quotidienne de sucre diminue jusqu'au début des années 90 (d'environ 500 à 420 kcal/pers.), puis elle remonte pendant quelques années malgré le fait que la consommation de sucre «standard» (de canne et de betterave) continue de baisser. De là, la conclusion toute naturelle semble être que le libre-échange, en permettant aux HFCS d'investir le marché canadien, a accru notre consommation de sucre. Mais le problème, c'est que les chercheurs ont stoppé leur série en 2000. S'ils l'avaient prolongée jusqu'en 2013 (dernière année pour laquelle les données de la FAO qu'ils utilisent sont disponibles), ils auraient constaté qu'il s'agissait d'une fluctuation temporaire et que l'ALÉNA n'a pas changé la tendance à long terme :

Science

Percées scientifiques 2017: pas toujours utile d’avoir une copie de secours

L’année 2017 a été riche en découvertes pour la communauté scientifique de la capitale. Chacun dans son domaine, des chercheurs de la région ont écrit de nouveaux chapitres de l’histoire scientifique. Le Soleil vous présente, à raison d’une par jour, les percées les plus marquantes de l’année.

En principe, il est toujours pratique d’avoir une copie de secours. Cela vaut pour les clés, pour les vêtements de rechange, et même pour les gènes, puisque l’on trouve beaucoup de gènes doublés et triplés dans le génome de bien des êtres vivants. Et toujours en théorie, ces copies ne servent essentiellement à rien tant que l’original n’a pas été perdu ou endommagé : il serait absurde de mettre au point une voiture qui devrait toujours être démarrée avec la clé et le double de clé en même temps. Mais c’est pourtant ce qu’a trouvé le biologiste de l’Université Laval Christian Landry en faisant des expériences sur le génome de levures.

Quand un organisme se reproduit, il doit toujours faire une copie de son matériel génétique afin de passer ses gènes à sa progéniture, mais il arrive que des «erreurs de transcription» soient faites — ce sont des mutations qui, souvent, sont nuisibles. Ce n’est pas un hasard si le génome humain contient deux copies de chaque gène : quand l’une contient un défaut qui la rend inopérante, l’autre peut prendre le relais. Ce n’est peut-être pas un hasard non plus si l’erreur de transcription la plus fréquente, dans la nature, est la duplication, soit le fait de copier un même gène deux fois au lieu d’une.

Alors quand M. Landry a regardé ce qui se passait lorsqu’il supprimait des gènes dupliqués (aussi nommés paralogues) dans les levures de son laboratoire, il s’attendait à ce que les protéines correspondantes (les gènes ne sont rien d’autre que des recettes de protéines) continuent de fonctionner comme si de rien n’était. Car enfin, à quoi pourrait bien servir un «rechange» autrement?

Pour 56 gènes paralogues de ses levures, M. Landry éliminé une des deux copies, puis il a regardé comment les protéines correspondantes interagissaient les unes avec les autres — interactions qui sont très fréquentes et essentielles pour que les protéines soient «construites» correctement et fassent bien leur travail. Quand les interactions restaient les mêmes, il considérait que la «copie de secours» avait pris le relais du gène supprimé. Mais ça n’est arrivé que dans 22 cas sur 56. Moins de la moitié des cas…

«Ce qui est plus surprenant, se souvient-il, c’est qu’on a aussi eu des cas où, quand on enlevait un gène dupliqué, au lieu d’avoir une compensation par le gène restant, on a eu l’effet inverse : le gène qui restait perdait ses fonctions. Au lieu de conférer une robustesse au système, on avait deux gènes dupliqués qui dépendaient l’un de l’autre pour bien fonctionner.»

En analysant les résultats plus finement, M. Landry et son équipe ont réalisé que c’était un type de protéines en particulier qui ne remplissait pas son rôle de «rechange». Certaines protéines ont besoin d’interagir avec d’autres protéines pour s’assembler alors que d’autres «s’autoassemblent», comme disent les biologistes : au lieu d’interagir avec d’autres protéines, elles interagissent avec elles-mêmes. Ce sont elles qui, quand M. Landry supprimait leur paralogue, cessaient de fonctionner au lieu de le remplacer.

Comme les fleurs et les abeilles

«On pense que cette dépendance ne s’installe pas tout de suite, mais apparaît au fil du temps, explique le généticien. C’est difficile de dire exactement comment ça se passe. C’est comme les fleurs et les abeilles : aujourd’hui elles ont besoin les unes des autres, mais c’est dur de dire par quelles étapes cette relation-là s’est développée. […] Mais le résultat, c’est que les deux protéines sont ensuite libres d’évoluer chacune de son côté.»

En fait, dit-il, le fait qu’un «jumeau» apparaît pourrait même être ce qui permet à un gène de changer, d’évoluer. «C’est une hypothèse sur laquelle on travaille présentement», indique-t-il.

Mais il reste que sa découverte, qui a été publiée dans la revue savante Science en avril, jette un éclairage neuf sur les mécanismes moléculaires de l’évolution des espèces. La duplication est non seulement l’«erreur de copie» la plus fréquente dans la nature, mais on connaît bien des cas où elle a permis à des espèces de s’adapter.

«Par exemple, illustre M. Landry, dans le génome des mammifères, il y a des gènes qui codent pour les récepteurs olfactifs. Selon l’espèce, ça va de 100 ou 200 à presque 1000 gènes. Et en général, plus il y en a, plus l’odorat est fin.» Beaucoup de ces gènes peuvent être apparus par duplication. De la même manière, les populations humaines qui vivent d’agriculture depuis des milliers d’années ont plus de copies d’un gène qui est responsable d’une protéine nommée amylase, qui sert à digérer les amidons. Ces derniers se trouvent surtout dans des plantes qui étaient cultivées dans les premières sociétés agraires et que les chasseurs-cueilleurs consommaient peu, comme le riz, le blé, le maïs et la pomme de terre.

Science

Les percées scientifiques 2017 : le grand méchant randonneur

Quoi de plus inoffensif pour la faune locale qu’un sentier de randonnée pédestre, hein? Et un petit chalet de ski au sommet d’une montagne, ça ne doit pas faire de mal non plus? C’est peut-être vrai, mais pour une population aussi fragile que le caribou gaspésien, il vaut mieux ne pas prendre de chance et vérifier. C’est ce que l’équipe du biologiste de l’UQAR Martin-Hugues Saint-Laurent, qui a fait paraître cette année deux articles dressant un portrait en demi-teintes de la situation : oui, les caribous peuvent s’accommoder d’un certain niveau de présence humaine, et même en profiter dans certaines circonstances, mais cela peut lui nuire dans d’autres situations.

«On a des preuves qui montrent qu’il se chassait du caribou à Amqui en 1930, indique le biologiste de l’UQAR Martin-Hugues Saint-Laurent, coauteur de l’étude avec son doctorant Frédéric Lesmerises et le chercheur Chris Johnson, de Colombie-Britannique. Mais une succession de facteurs ont mené à sa disparition. Il y avait la chasse, mais il y a aussi eu des épisodes de maladie assez impressionnants dans les années 1910 et 1920. L’arrivée du coyote dans la péninsule gaspésienne dans les années 70 a accru la pression de prédation. Et on sait aussi qu’environ 30 à 40 % des forêts matures ont été coupées en Gaspésie. Elles sont remplacées par des forêts plus jeunes, qui sont un habitat plus propice pour le cerf de Virginie et l’orignal que pour le caribou. Cela a permis en plus d’augmenter la population des prédateurs [NDLR : coyote et ours noir] puisque le cerf et l’original sont des espèces plus productives que le caribou.»

Bref, les caribous du Parc national de la Gaspésie sont le dernier vestige des populations qui vivaient autrefois sur la rive sud du Saint-Laurent, et leur cheptel ne compte plus qu’environ 70 têtes. D’où l’intérêt de mesurer l’impact des activités humaines, même les plus légères, sur leur comportement.

En 2013 et en 2014, M. Saint-Laurent et son équipe ont installé des colliers émetteurs à 43 caribous adultes, soit plus de la moitié (!) de cette sous-population, colliers qui donnaient leur position toutes les deux ou trois heures. Avec le doctorant Frédéric Lesmerises et d’autres étudiants, il a également installé 23 caméras dans des sentiers qui parcourent les monts Albert, Logan et Jacques-Cartier, afin de se faire une idée de l’achalandage. Puis tout ce beau monde a réalisé environ 250 observations directes de caribou ayant duré au moins une quinzaine de minutes, afin d’établir leur «budget d’activité», soit le temps passé à se nourrir, à se reposer, à surveiller les environs pour voir si un prédateur approche, etc.

«Mode vigilance»

De manière générale, lit-on dans l’article qu’ils ont fait paraître en janvier dans Ecology and Evolution, les caribous semblaient dérangés par la présence des randonneurs, passant moins de temps à chercher de la nourriture et plus de temps à scruter les environs quand ils étaient proches d’un sentier. Mais, fait intéressant, dans le cas des femelles accompagnées d’un veau, c’était plutôt l’inverse : à plus de 500 mètres des sentiers, elles passaient environ 14 % de leur temps en «mode vigilance» pour repérer d’éventuels dangers, contre seulement 2 % lorsqu’elles se trouvaient à moins de 100 mètres. En outre, en tenant compte d’une série de facteurs (type d’habitat, distance du sentier, etc.), M. Saint-Laurent a trouvé qu’à moins de 500 mètres d’un sentier, plus les randonneurs étaient nombreux, et moins les femelles allaitantes surveillaient les parages.

Aux yeux du chercheur, c’est là le signe que même si le caribou a peur de l’humain, il comprend que les prédateurs nous évitent également. Pour une femelle qui doit protéger un faon démuni, qui allaite et dont les besoins en énergie sont plus grands, il peut donc valoir la peine de tolérer la proximité de l’Homme si elle signifie qu’il y a moins de prédateurs : les environs n’ont pas à être scrutés autant, ce qui libère du temps pour se nourrir.

Cependant, dans un second article paru en ligne en décembre, dans la revue savante Biological Conservation, MM. Saint-Laurent et Lesmerises ont examiné les déplacements hivernaux des caribous autour d’un chalet loués par des amateurs de «ski nordique» — une sorte de mélange de ski alpin et de fond. Et en comparant les positions relevées par les colliers émetteurs avec l’achalandage du chalet, ils ont remarqué que la présence de skieurs constituait un «dérangement relativement fort».

Quand des skieurs arrivaient dans le chalet (précédemment vide), M. Saint-Laurent et ses collègues n’ont noté «aucun déplacement clair pendant les 12 premières heures […mais que par la suite] les caribous étaient poussés vers des altitudes plus basses» et y restaient pendant environ deux jours, en moyenne.

«Ce qu’on montre ici, dit M. Saint-Laurent, c’est la variabilité dans les types de comportement de réponse. En été, c’est variable d’un individu à l’autre, mais surtout différent entre les femelles qui ont ou n’ont pas de jeune. Et en hiver, les individus tendaient en majorité à s’éloigner de la source de dérangement, mais dans aucun cas on n’a été capable de mettre ça en lien directement avec la survie des individus. On ne se rend pas jusque là, et ces dérangements-là ne sont peut-être pas une cause du déclin du caribou. Par contre, le fait que les caribous descendent en plus basse altitude pour éviter les skieurs, ça c’est préoccupant parce qu’on sait que le risque de prédation est plus grand au bas des pentes et ça vient s’ajouter à tous les autres types de perturbation (activités forestières, minières, etc.) qui peuvent contribuer au déclin du caribou. Donc la présence des skieurs, ça ne tue pas les caribous, mais ça vient s’ajouter au reste.»