Toujours souriante et visiblement heureuse dans son travail, Josée Masson, qui a lancé l’organisme Deuil-Jeunesse il y a dix ans, ne correspond pas du tout au cliché que certains ont d’une personne qui côtoie la mort au quotidien.

Sauter dans le vide... pour les jeunes en deuil

Le 30 mai 2008, Josée Masson quittait un emploi stable et bien rémunéré de travailleuse sociale au CLSC Orléans de Beauport pour se lancer dans le vide par amour et compassion pour les jeunes endeuillés. Un choix qu’elle n’a jamais regretté.

«Je sème la vie quand je parle de la mort!» illustre d’entrée de jeu la fondatrice de Deuil-Jeunesse lors de la journée porte ouverte de son organisme qui vient en aide aux jeunes qui ont vécu la mort d’un proche. 

Ils seraient 65 000 chaque année dans cette situation au Québec et Josée estime avoir touché «des dizaines de milliers d’entre eux» puisque Deuil-Jeunesse reçoit en moyenne 9 appels par jour 365 jours par année, sans compter les courriers électroniques.

Toujours souriante et visiblement heureuse dans son travail, Mme Masson ne correspond pas du tout au cliché que certains ont d’une personne qui côtoie la mort au quotidien.

«Dans mon travail, j’avais réalisé que les intervenants et les adultes ne savaient pas du tout quoi faire avec les jeunes qui vivaient la mort d’un proche. Alors j’ai réuni plusieurs jeunes endeuillés pour leur demander ce qu’ils vivaient, pour prendre le temps de les écouter», explique-t-elle.

Ainsi, elle en a appris davantage sur leur impression d’être seuls au monde, l’impression qu’ont d’eux les adultes de leur entourage et le fait qu’ils ne soient plus regardés de la même façon. Josée Masson a ainsi créé le groupe d’entraide Arc-en-ciel pour les jeunes endeuillés.

De fil en aiguille, voyant qu’elle s’intéressait à ce sujet, ses collègues lui refilaient de plus en plus de dossiers de jeunes qui vivaient un deuil. «Je sentais en même temps leur malaise à aborder ce sujet», signale-t-elle. 

Nouvel organisme

De plus en plus sollicitée pour donner des conférences, elle a profité de congés sans solde pour traiter des dossiers de jeunes endeuillés avant de jeter les bases d’un organisme qui n’existait nulle part au Québec.

«J’étais aussi chargée de cours à l’Université Laval et j’avais demandé à mes étudiants leur avis sur deux ou trois choix de noms pour l’organisme. Tous trouvaient que Deuil-Jeunesse, ça sonnait bien.»

D’abord organisme sans but lucratif, puis organisme de bienfaisance, Deuil-Jeunesse a eu pignon sur rue à Charlesbourg en 2014 et embauche maintenant six employés permanents en plus de donner de l’emploi à 35 travailleurs autonomes aux quatre coins du Québec. L’organisme a aussi un point de service dans la région française de Bretagne et, bientôt, un autre à Vancouver. Josée Masson ira même donner une formation sur le deuil des jeunes au Luxembourg dans quelques semaines.

À bout de bras

Et dire qu’au départ, Josée s’occupait de tout dans l’organisme qu’elle tenait littéralement à bout de bras en plus d’être de garde 24 heures sur 24. Elle se targue de n’avoir jamais refusé un jeune. «J’ai préféré ne pas me verser de salaire pendant un bout de temps pour ne pas laisser personne de côté», avoue-t-elle.

De plus, outre une petite aide gouvernementale de 6 % depuis janvier, Deuil-Jeunesse a toujours fonctionné sans subvention, grâce aux campagnes de financement, aux donateurs, aux sommes versées par les clients et à une campagne de sociofinancement avec l’organisme La Ruche.

En plus des groupes de rencontres, Deuil-Jeunesse fournit aussi de l’aide aux parents, aux proches et aux organisations qui doivent composer avec le deuil d’enfants et d’adolescents. Grâce à son approche qui fonctionne, peu importe la culture, l’organisme a pu fournir de l’aide après la tuerie de la Grande Mosquée en plus de desservir certaines réserves autochtones.

+

UN SUJET TOUJOURS TABOU

Même après dix ans de sensibilisation avec Deuil-Jeunesse, Josée Masson constate que le deuil chez les jeunes demeure encore un sujet tabou.

«Il y a toujours des écoles ou des organismes qui nous refusent, car ils ont peur de traumatiser les jeunes. Vous rendez-vous compte que jusqu’à l’an dernier, il y avait encore un hôpital de la région de Québec qui avait un règlement interdisant aux enfants de moins de 12 ans d’être auprès d’un proche qui va mourir?» rappelle-t-elle.

La fondatrice de Deuil-Jeunesse n’est pas du tout une partisane des cachotteries faites pour «épargner» les jeunes. «Au contraire, les jeunes souhaitent parler de la mort et du deuil. Je voudrais que les enfants du Québec visitent un salon mortuaire, qu’on leur parle honnêtement de la mort, car ça fait aussi partie de la vie.»

Elle rappelle que toutes les recherches démontrent que plus on parle du deuil et de la mort, plus les jeunes savent à quoi s’attendre. «Il y a beaucoup d’éducation à faire en amont et je vais me battre toute ma vie pour qu’on cesse de dire à des enfants de six ans que “leur mère est bien, elle est sur un nuage”. Ces enfants ne font pas leur deuil, ils sont en attente d’un retour», résume Josée Masson.

Dix ans plus tard, alors que Deuil-Jeunesse est bien implanté et bien connu à Québec, Josée Masson aimerait maintenant développer davantage les services en région. 

«J’aimerais aussi que Deuil-Jeunesse devienne un nom et un réflexe aussi automatique que Tel-Aide ou Tel-Jeunes pour d’autres besoins. Je voudrais aussi travailler avec les écoles pour faire de “l’éducation à la perte”. La mort existe partout : dans les films que les enfants écoutent, dans les jeux vidéo et jusque dans nos expressions comme “mourir de faim”. Pourquoi on ne leur en parlerait pas avec franchise et sensibilité?» conclut-elle.