Les enfants font bien souvent partie des victimes collatérales, comme ce jeune photographié à l'hôpital de Qayarah, en Irak, à 40 kilomètres au sud de celui de Hamam al-Alil.

Un médecin de Québec à Mossoul

Abel Vanderschuren ne veut pas qu'on le prenne en photo. «On n'est pas des vedettes. Mon travail c'est uniquement de sauver des vies», dit-il avec une humilité désarmante. Celui qui travaille aux soins intensifs à l'hôpital de l'Enfant-Jésus revient d'un séjour de six semaines à Mossoul, où les forces armées irakiennes combattent depuis des mois le groupe armé État islamique (EI).
L'intensiviste de 38 ans d'origine belge a répondu à l'appel de Médecins sans frontières (MSF) sans hésiter. À mesure que les combats prenaient de l'ampleur pour la reprise de Mossoul, fief de l'EI en Irak, les besoins se faisaient de plus en plus grands pour soutenir les populations locales, «principales victimes de la guerre».
Chaque jour, des patients atteints par balle, déchiquetés par des éclats d'obus ou estropiés par des mines arrivaient au triage.
Le premier camp où il a travaillé est situé à Gogjali, quartier le plus à l'est de Mossoul, portion de la ville reprise par l'armée irakienne. «On était à deux ou trois kilomètres de la ligne de front», raconte le médecin attablé dans sa résidence de Limoilou, moins d'une semaine après son retour, le 4 mars. Le bruit des mortiers et des tirs de kalachnikov faisait partie du quotidien.
Pour des raisons de sécurité, l'équipe de MSF logeait beaucoup plus loin, à une quarantaine de kilomètres de l'hôpital. Lever aux petites heures, petit déjeuner et tous montait dans un minibus en direction du TSP (trauma stabilisation point). En chemin, des hommes armés formaient des «checkpoints» et validaient quotidiennement les intentions de l'équipe médicale. À l'horizon, des colonnes de fumée noire provenant des puits de pétrole enflammés par l'EI s'élevaient régulièrement devant les couleurs de l'aube, un spectacle à la fois beau et désolant.
MSF offre ses services là où il n'y a plus rien. Les hôpitaux de Mossoul, pour ce que l'organisation non gouvernementale en sait, ont tous été détruits. Si l'objectif est surtout de servir les civils, tout le monde, y compris les militaires, peut s'y faire soigner, à condition de déposer les armes à l'entrée. Aux urgences, «il n'y a pas de couleur de peau, de croyances ou d'origines», il n'y a que des hommes, des femmes et des enfants nécessitant des soins, insiste M. Vanderschuren.
Le seul critère d'admission est la gravité de la blessure. «En priorité, nous c'étaient les traumas liés à la guerre et surtout les traumas lourds.» Ceux pour qui il n'y avait plus rien à faire étaient aussi admis. «On offrait en quelques sortes des soins palliatifs.»
L'hôpital de Hamam al-Alil mis sur pied par MSF
Le second hôpital, où il a passé la plus grande partie de sa mission, se trouve à Haman al-Alil, du côté ouest du fleuve Tigre et au sud de Mossoul, à environ sept kilomètres. Cette plus petite communauté a vécu des horreurs, dont des exécutions de masse. La région est désormais stabilisée et MSF y a vu le meilleur endroit pour venir en aide aux Irakiens coincés entre deux feux. «Les cinq ponts de Mossoul ont été détruits, ce qui isolait l'ouest de la rive est de la ville.» MSF a fait le pari que les gens fuiraient les combats par le sud. Cette fois, les médecins dorment sur place, «de l'autre côté de la rue». 
Certains jours, seuls de 5 à 10 patients pouvaient se présenter à l'hôpital. L'équipe de MSF, formée de personnel médical et logistique, profitait de ces journées «plus calmes» pour poursuivre le développement de l'hôpital et faire de l'enseignement auprès des locaux.
«On fait de l'apprentissage, mais aussi du partage. J'ai peut-être eu la chance d'avoir une formation plus poussée, mais on traite [les médecins et le personnel irakiens] d'égal à égal, affirme le résident de Québec. Tu vois des choses que tu n'as jamais vues. Eux sont soumis à faire de la médecine de guerre qui est complètement différente de la médecine au Québec. On n'a presque jamais de cas de gens avec des balles dans le corps ou des éclats d'obus comme ça arrive tous les jours là-bas. Ce sont des choses qu'ils ont déjà vues, alors tu as aussi des choses à apprendre.»
Si les détonations des tirs au loin s'intensifiaient et que des hélicoptères se dirigeaient en direction de Mossoul, nul doute qu'il y aurait une affluence de patients. «La pire journée, on a certainement pu avoir plus d'une centaine de personnes.»
Des colonnes de fumée noire provenant des puits de pétrole enflammés par l'EI s'élevaient régulièrement devant les couleurs de l'aube, un spectacle à la fois beau et désolant.
«Un humain est un humain»
MSF a l'habitude de discuter avec tous les acteurs d'un conflit avant de débarquer sur le terrain. Il faut expliquer ses objectifs et se faire accepter par la communauté d'accueil. «Nous, on vient pour aider, on ne vient pas pour résoudre un conflit armé.»
La question devient inévitable : peut-il alors avoir soigné des combattants de l'EI? «Probablement oui. On ne le sait jamais vraiment. Parfois tu t'en doutes, mais on ne sait pas», admet-il.
De son point de vue, la question ne se pose tout simplement pas dans le feu de l'action. «Une personne est une personne, un humain est un humain et tout le monde a droit de recevoir des soins médicaux. [...] Le rôle de MSF, ce n'est pas de juger. La personne entre librement dans l'hôpital et elle en sort librement», soutient M. Vanderschuren. «Comme partout dans le monde, d'ailleurs», ajoute-t-il. «C'est comme au Québec quand un homme arrive à l'hôpital avec six policiers autour de lui. On ne sait pas ce qu'il a fait. Il peut avoir tué, volé ou détruit quelque-chose. Mais on le soigne comme tout le monde.»
Cette neutralité peut créer des situations tendues avec les employés locaux, plus nombreux que les expatriés. Ils sont traducteurs, gardes, électriciens ou travaillent à la construction des installations. Dans ces régions dévastées d'Irak, il s'agit souvent de leur première occasion d'emploi depuis très longtemps. Certains ont perdu des proches ou ont été témoins d'atrocités depuis l'invasion des djihadistes. «Ce sont des choses qu'on explique aux gens qu'on engage. L'hôpital est un endroit complètement neutre. [...] Avec le dialogue, la patience et l'écoute, tu te rends compte que tu peux régler toutes sortes de situations.»
Et la peur, dans tout ça? «Je fais confiance à MSF. Le but, ce n'est pas de mettre le personnel en danger.» Reste que des membres de l'organisation ont été tués ces dernières années. À Koundouz, en Afghanistan, où Abel Vanderschuren a passé du temps en 2011 avec MSF, l'hôpital a été complètement rasé par un raid aérien le 3 octobre 2015. Une erreur américaine. Au Yémen et en Syrie, les hôpitaux sont régulièrement la cible d'attaques, rapportait MSF cet automne.
Jamais le Limoulois ne s'est pourtant senti en danger. «Par ton action, ton respect des coutumes locales et la neutralité, c'est la meilleure façon de te protéger», croit-il. Et malgré les images des horribles blessures, il ramène avec lui des souvenirs profondément humains. «Les Irakiens sont des gens extrêmement chaleureux et sensibles», dit-il. «Leur solidarité est très forte et j'ai vu des enfants avec beaucoup d'humour.» Il n'y a pas de différence entre une famille irakienne ou une famille québécoise en deuil. La douleur est la même, témoigne-t-il.
S'estimant privilégié d'être médecin, Abel Vanderschuren veut redonner. Il a participé à des missions pour lutter contre la crise Ebola et ne ferme pas la porte à «tout projet intéressant».
Le danger ne l'attire pas. Ce qui le pousse, c'est le sens du devoir. «J'y retournerais demain matin.»