Alors qu'il existe des listes d'attente pour de nombreux CHSLD, seulement 37 des 61 lits de la Maison Paul-Triquet sont occupés.

Un CHSLD en manque de vétérans

À Québec, il existe un CHSLD où les résidents sont traités aux petits oignons. Mais la Maison Paul-Triquet est destinée uniquement aux vétérans ayant combattu pendant la Seconde Guerre mondiale et celle de Corée. Et cette clientèle vieillissante diminue à vue d'oeil. Pour remplir les lits inoccupés, Ottawa doit élargir ses critères, ce qu'il tarde à faire.
Alors qu'il existe des listes d'attente pour de nombreux CHSLD au Québec, seulement 37 des 61 lits de l'établissement sont occupés. 
«La nouvelle génération de vétérans n'y a pas accès même s'ils ont fait 15 missions dans leur carrière. Par exemple, ceux qui ont servi en Afghanistan et qui sont très mal en point ne sont pas admissibles parce que ce n'est pas considéré comme une guerre», s'indigne le président de la filiale locale de la Légion royale canadienne, Claude Racine. 
Ce ne sont que les anciens combattants, donc les militaires qui se sont rendus sur les lignes de front pendant les deux Guerres mondiales et les deux premières vagues de la guerre de Corée, qui peuvent bénéficier des services de la Maison Paul-Triquet, située sur la rue Belmont à Sainte-Foy, près de l'Université Laval. Si c'est le gouvernement du Québec qui gère l'établissement comme n'importe quel CHSLD, c'est le fédéral qui paie l'essentiel de la note. Annuellement, Ottawa verse plus de 4,5 millions $ pour prendre soin de ses anciens combattants, ce qui représente au bas mot entre 100 000 $ et 130 000 $ par tête grisonnante, selon un calcul rapide.
Joseph Achille Laflamme se dit bien avec ses semblables dans l'établissement devenu sa demeure il y a trois ans.
Celles-ci se font de moins en moins nombreuses puisque la moyenne d'âge y est de 91,4 ans et que chaque année, plusieurs résidents décèdent. Dans la région, les anciens combattants qui respectent les conditions d'entrée se font de plus en plus rares. La Légion royale canadienne craint que la maison ferme ses portes ou que ses places soient ouvertes au civil alors que nombre de vétérans pourraient bénéficier des soins quatre étoiles qui y sont offerts. 
«Ça urge, bientôt ils seront tous morts», s'exclame Claude Racine qui se désole de savoir qu'il y a beaucoup d'anciens membres de l'armée qui résident dans des centres privés extrêmement dispendieux ou même dans des CHSLD «normaux» alors qu'ils pourraient être placés à Paul-Triquet. La légion a d'ailleurs toutes les difficultés à les répertorier puisque les informations à leur sujet sont confidentielles et qu'Ottawa refuse de partager ses listes. «Notre mission c'est de les aider, mais nous ne pouvons rien faire», regrette-t-il. 
Lueur d'espoir 
Au Canada, il existe de nombreuses institutions comme la maison Paul-Triquet qui accueillent et prennent en charge les anciens combattants en vertu de différentes ententes qui peuvent varier selon la province. Plusieurs de ces établissements sont aux prises avec le même problème d'une clientèle vieillissante et de lits impossibles à combler faute de clientèle admissible.
Les usagers de ce CHSLD qualifié de «quatre étoiles» ont davantage de soins et ont accès beaucoup plus facilement à des spécialistes.
Différents groupes de pression, comme la Légion royale canadienne, mènent le même combat que Claude Racine à Québec pour que les critères soient élargis afin de permettre à davantage d'usagers de profiter des conditions privilégiées disponibles qu'à une catégorie de vétérans. 
Leurs efforts ont porté fruit en Ontario puisqu'en février dernier, le Centre de santé Perley-Rideau à Ottawa a ouvert 25 nouveaux lits pour permettre à de nouveaux vétérans de bénéficier des soins. Par courriel, le service des communications du ministère des Anciens Combattants indique qu'un dénouement semblable est possible dans la Capitale-Nationale. 
«Des discussions initiales ont eu lieu et le Ministère travaille de concert avec la Maison Paul-Triquet et la province de Québec pour conclure une entente similaire», peut-on lire. 
En entrevue, la directrice des soins de longue durée et prestation d'invalidité du ministère, Lynne McCloskey, précise cependant que ce type d'ententes sont conclues pour des périodes déterminées uniquement, et ce, «en attendant que le ministère soit capable de faire une révision du programme de soins de longue durée». 
Le temps presse 
Mme McCloskey était cependant incapable de préciser s'il était possible que des lits soient cédés au gouvernement du Québec, répétant que des discussions étaient en cours et que celles-ci pouvaient déboucher dans les semaines, voire les mois à venir. Du côté du CIUSSS de la Capitale-Nationale, la relationniste Catherine Chagnon indique que son organisation ne reluque pas les lits vides parce qu'il «garde toujours à l'esprit que les places sont réservées aux vétérans» et qu'il n'en est que l'administrateur.
N'empêche, le président de la filiale locale de la Légion royale canadienne, Claude Racine, ne sera pas rassuré tant et aussi longtemps qu'il ne verra pas la Maison Paul-Triquet à nouveau remplie au maximum de sa capacité. «Ça urge, dans trois ou quatre ans tous les anciens combattants vont être morts et la maison va être aux mains de la province», prédit-il sombrement.
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«On est bien traités ici»
«On est bien traités ici. La lasagne est très bonne, mais la pizza est souvent trop cuite», lance Joseph Achille Laflamme. Il parle en connaissance de cause : cet ancien combattant de 86 ans a lui-même été celui qui concoctait les repas pour ses camarades dans les Forces armées canadiennes. 
«Les rations venaient par hélicoptère. On avait du boeuf, du porc. On faisait même des spaghettis et de la pizza», se rappelle le vétéran qui a servi en Corée, en Égypte et «à Chypre deux fois». Le Soleil l'a rencontré dans la Maison Paul-Triquet, à l'occasion de Pâques où un dîner spécial était organisé pour les 37 résidents du CHSLD. 
M. Laflamme se dit bien avec ses semblables dans l'établissement devenu sa demeure il y a trois ans. Et même s'ils ont la guerre en commun, ils échangent rarement sur le sujet. «C'est rare. On laisse ça de côté», dit-il, expliquant qu'il y a de beaux et «de moins beaux souvenirs» de ses années de service.
Une résidence haute de gamme
À première vue, il est difficile d'identifier pourquoi cette résidence pour personnes âgées est souvent qualifiée comme «quatre étoiles» et «haut de gamme» par ceux qui souhaitent prolonger sa vocation pour les vétérans n'ayant pas uniquement servi pendant la Seconde Guerre mondiale et celle de Corée. 
Mais quelques indices nous fournissent un certain éclairage. 
«Par exemple, si un ancien combattant a besoin d'un nouveau matelas pour une quelconque raison, il va l'avoir tout de suite», explique le chef d'unité Suzanne Lacombe, qui a travaillé dans d'autres établissements avant d'entrer en poste à Paul-Triquet il y a un an et demi. Elle indique que le ministère des Anciens Combattants visite régulièrement les lieux pour s'assurer que les vétérans ont tout ce dont ils ont besoin. «Il y a plus d'argent pour offrir des services supérieurs», indique Mme Lacombe, précisant que l'argent provient d'Ottawa et non de Québec.
Les yeux fermés, quatre résidents se balançaient doucement dans leur chaise berçante, semblant apprécier la rare visite d'une chorale improvisée.
Les usagers ont ainsi davantage de soins et accès beaucoup plus facilement à des spécialistes comme à des physiothérapeutes ou des ergothérapeutes, illustre la directrice des soins de longue durée et prestation d'invalidité du ministère des Anciens Combattants, Lynne McCloskey. Et évidemment, puisqu'il n'y a que 37 occupants sur les 61 lits disponibles, le ratio d'usager par membre du personnel est beaucoup plus petit. 
Plusieurs personnes nous avaient également indiqué que la nourriture y était de qualité supérieure, mais il a été impossible de vérifier puisque les autorités du CIUSSS de la Capitale-Nationale qui ont permis au Soleil de réaliser le reportage ont spécifié que le repas serait servi uniquement aux bénéficiaires. 
Une clientèle appréciée
Ceux-ci, dont certains avaient enfilé leur uniforme des grandes occasions, prenaient leur temps pour manger alors qu'un accordéoniste enchaînait les airs connus, mais également les blagues. «Ses médailles, c'est pas pour ses exploits, mais le nombre de brosses qu'il a prises dans sa vie», a pouffé le musicien qui accueillait les invités en lançant des «bienvenues dans l'auberge de jeunesse». 
Celui-ci a également pris le temps de visiter l'unité prothétique destinée aux cas plus lourds afin d'égayer leur avant-midi pascal. Les yeux fermés, quatre résidents se balançaient doucement dans leur chaise berçante, semblant apprécier la rare visite d'une chorale improvisée pilotée par le récréologue Pascal Métivier, qui s'occupe depuis maintenant 17 ans de cette clientèle particulière et dont il n'a que de bons mots à partager.