«Devant l'ampleur que le dossier a pris, et parce qu'il y a beaucoup de groupes d'intérêt et de lobbies qui utilisent les médias pour se faire entendre», le Dr Charles Bernard, président du Collège des médecins du Québec, a accepté de nous accorder une entrevue afin de «remettre les pendules à l'heure».

«Super infirmières»: le Collège des médecins répond à Barrette et Couillard

Le président du Collège des médecins du Québec (CMQ), le Dr Charles Bernard, reproche au premier ministre Philippe Couillard et à son ministre de la Santé, Gaétan Barrette, de faire de la récupération politique sur le dos des médecins et des infirmières praticiennes spécialisées (IPS).
Questionné en chambre la semaine dernière par le chef de l'opposition, Jean-François Lisée, le premier ministre avait convenu qu'il fallait «aller plus loin» eut égard à l'autonomie des infirmières. 
«Je pense qu'autant que possible il faut le faire en concertation avec les autres professions de la santé, notamment la profession médicale, sur laquelle on n'hésite pas à appuyer une pression importante. [...] Et on va continuer de faire cette pression parce que c'est dans l'intérêt des patients», disait Philippe Couillard.
Jeudi, Le Soleil rapportait le contenu d'une lettre que le ministre Barrette avait fait parvenir à l'Office des professions dans le cadre des discussions entourant la révision du Règlement sur les IPS. 
Dans cette missive datée de juin, le ministre se disait d'avis que les IPS devaient pouvoir poser trois nouveaux actes actuellement réservés aux médecins : amorcer des traitements médicamenteux pour les maladies chroniques (le diabète, l'hypertension, l'hypercholestérolémie et les maladies respiratoires chroniques, par exemple), effectuer des demandes de consultation auprès des médecins spécialistes et procéder au congé médical du patient hospitalisé. 
Le ministre Barrette avait déjà fait part de ses souhaits dans une lettre adressée au CMQ en août 2016. Il s'y disait «surpris» que le Collège ait notamment refusé de consentir à inclure le droit d'initier des traitements pour les maladies chroniques courantes dans le nouveau règlement sur les IPS. 
Lobbies et groupes d'intérêt
Le président du CMQ avait refusé la semaine dernière de commenter publiquement le dossier des IPS, arguant que le Collège était encore en discussion avec l'Ordre des infirmières et infirmiers du Québec (OIIQ) et que l'Office des professions n'avait pas publié son règlement final. 
Mais «devant l'ampleur que le dossier a pris, et parce qu'il y a beaucoup de groupes d'intérêt et de lobbies qui utilisent les médias pour se faire entendre», le Dr Bernard a accepté de nous accorder une entrevue, cette semaine, afin de «remettre les pendules à l'heure». 
Le médecin a notamment souligné qu'il appartient au ministre, et non aux ordres professionnels, de modifier la Loi sur les services de santé et les services sociaux de façon à ce qu'une IPS puisse procéder au congé médical d'un patient hospitalisé. 
«Ça ne relève pas de nous, mais de cette loi. Qu'il demande à ses juristes de modifier la loi, et on lui fera nos commentaires», a réagi le Dr Bernard, qui ne s'opposerait pas à ce les IPS aient ce nouveau pouvoir. «Si elles ont les compétences pour le faire, je n'y vois pas de problèmes», a-t-il dit.
Au sujet des demandes de consultation auprès des médecins spécialistes, le Dr Bernard affirme que «les IPS en font déjà». «Il y a déjà des ententes de partenariat [...]. Pour nous, il n'y a pas d'obstacles là», assure le Dr Bernard. Des propos repris en entrevue par la présidente de l'OIIQ, Lucie Tremblay, selon qui «il n'y a rien dans la règlementation qui empêche une IPS de référer des patients à des médecins spécialistes». 
Pas le droit d'initier des traitements
Là où les deux ordres professionnels ne s'entendent pas, c'est à savoir si les IPS sont en mesure d'initier des traitements pour les maladies chroniques. Le Collège estime qu'elles n'ont pas la formation nécessaire, l'OIIQ prétend que oui. Faute d'entente, le projet de règlement de l'Office des professions ne donne pas ce nouveau pouvoir aux IPS, alors qu'elles l'ont en Ontario.
«Nos IPS sont les mieux formées au Canada. C'est une grande déception qu'on n'ait pas réussi à trouver un terrain d'entente. [...] Nous allons continuer de discuter avec les médecins et essayer de faire évoluer le dossier», a indiqué la présidente de l'OIIQ, tout en rappelant que les maladies chroniques sont «un enjeu de société». 
Le CMQ se défend de protéger des intérêts corporatistes, assurant que le patient est au centre de ses intérêts. «On a un Code des professions qu'il faut respecter. [...] L'évaluation de la qualité et les champs de compétence, ça relève des ordres professionnels. Le ministre de la Santé et le premier ministre sont peut-être médecins, mais quand ils parlent, c'est de la politique qu'ils font. Ce qui me dérange, c'est qu'ils fassent de la récupération politique du travail qui est fait par des experts», déplore le Dr Bernard.
Selon lui, il faut éviter de se comparer à l'Ontario, où l'encadrement des professions est différent. «Et en Ontario, les IPS travaillent juste en première ligne. Elles ne sont pas intégrées, elle sont comme en compétition avec les médecins, ce qui n'est pas très harmonieux. Et ce n'est pas vrai que ça a réglé le problème d'accessibilité», opine le président du CMQ.
Des gains
L'OIIQ est d'avis que les «super infirmières» ont fait des gains importants dans la mise à jour du Règlement sur les IPS. Désormais, il n'y aura plus de listes de médicaments que les IPS sont autorisées ou non à prescrire. «C'était un irritant majeur. Là, on va davantage se fier au jugement et à l'autonomie professionnelle de l'IPS», qui n'aura plus à se conformer à des listes préétablies, souligne Lucie Tremblay. Autre gain important, selon elle : les quatre spécialités d'IPS (la néonatalogie, la cardiologie, la néphrologie et la première ligne) ont été regroupées sous une seule spécialité en soins aux adultes et aux enfants. «Ça apporte une plus grande souplesse et permet aux IPS de travailler là où sont les besoins», explique la présidente de l'OIIQ.