En chambre, vendredi matin, Gaétan Barrette a reconnu que la situation évoquée par Me Ménard était «bien connue» de son ministère, «tellement bien connue et importante à mes yeux que j'avais déjà planifié d'envoyer une équipe multidisciplinaire pour s'adresser à la problématique».

Soins de santé aux Îles: la crise devient politique

La crise des soins de santé qui sévit aux Îles-de-la-Madeleine s'est transportée à l'Assemblée nationale, vendredi. Le Parti Québécois (PQ) a réclamé la tenue d'une enquête indépendante pour faire la lumière sur les troublantes allégations mises au jour par Le Soleil, alors que la Coalition avenir Québec a exigé la prise d'actions «immédiates». De son côté, le ministre de la Santé, Gaétan Barrette, s'est voulu rassurant.
Le Soleil rapportait dans son édition de vendredi que le CISSS des Îles traversait une crise qui a donné lieu cette semaine à la visite d'une délégation formée de représentants du ministère de la Santé, de la Fédération des médecins spécialistes (FMSQ), de la Fédération des médecins omnipraticiens et du Collège des médecins du Québec. 
Dans une lettre envoyée le 2 juin au sous-ministre à la Santé Michel A. Bureau, l'avocat spécialisé en santé Jean-Pierre Ménard a fait état de plusieurs situations préoccupantes pour les Madelinots: gestion déficiente du service de chimiothérapie obligeant des patients à subir des traitements à 1000 kilomètres de chez eux, médecins et infirmières qui outrepasseraient leurs compétences, non-respect des normes de sécurité des patients, notamment lors du funeste écrasement d'avion survenu le 29 mars 2016, alors que l'hôpital ne disposait pas de plaquettes sanguines pour assurer l'hémostase (qui permet d'arrêter un saignement) lorsqu'il a reçu le seul survivant de l'écrasement, intimidation et harcèlement de la part de certains administrateurs... 
En point de presse, vendredi matin, le chef du PQ, Jean-François Lisée, a qualifié les propos de Me Ménard d'«extrêmement inquiétants» et réclamé la tenue d'une enquête indépendante sur la délivrance des services médicaux aux Îles-de-la-Madeleine. 
«C'est la santé des gens des Îles. Si les gens des Îles de façon systématique et répétée ne peuvent pas avoir accès à des services de santé essentiels, on ne peut pas demander à ceux qui sont responsables de ne pas avoir donné ces services d'enquêter sur leurs propres manquements», a répondu M. Lisée à la question d'un journaliste qui lui demandait si le PQ n'allait pas un peu trop loin avec une demande d'enquête indépendante.
Situation «bien connue»
Le caquiste François Paradis s'est pour sa part dit «révolté» d'apprendre que le ministère de la Santé était au courant depuis longtemps de la situation - depuis au moins deux ans, selon la FMSQ (voir autre texte) - et qu'il ait tardé à agir. «Les problèmes constatés réclament des actions immédiates. Il faut qu'on soit à même de régler cette situation-là dès maintenant pour rassurer la population des Îles et lui redonner confiance dans le système», a martelé le député de Lévis au cours d'un entretien avec Le Soleil.
En chambre, vendredi matin, Gaétan Barrette a reconnu que la situation évoquée par Me Ménard était «bien connue» de son ministère, «tellement bien connue et importante à mes yeux que j'avais déjà planifié d'envoyer une équipe multidisciplinaire pour s'adresser à la problématique». 
Selon lui, il n'y a pas de problème de qualité des soins ou de qualité des professionnels qui les prodiguent, mais bien plutôt une problématique «d'organisation des soins». 
Estimant que les membres de la délégation ont les compétences pour juger de la situation et apporter les correctifs nécessaires, le ministre de la Santé a refusé de donner suite à la demande d'enquête indépendante du PQ. 
«C'est dommage que notre collègue [Diane Lamarre] pense que nous, au gouvernement, on ne puisse pas être neutres, et même le Collège des médecins», a dit le ministre, ajoutant que l'examen fait par la délégation n'était «pas un procès». 
«Je le répète, il y a des professionnels de grande qualité dans cette institution-là [le CISSS des Îles] qui, malheureusement, semble avoir des problèmes de coordination», a-t-il insisté.
La réponse du ministre n'a pas convaincu la députée de Taillon, qui a rappelé que 10 membres sur 16 du conseil d'administration du CISSS étaient nommés par lui, et qu'il était donc «juge et arbitre» pour faire la lumière et corriger la situation. «On parle d'intimidation...», a souligné Diane Lamarre. 
Ce à quoi le ministre a répondu que cette fameuse intimidation se déroulerait «entre médecins, pas simplement entre des administrateurs».
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Une situation «exceptionnelle», selon le CISSS
La visite de la délégation du ministère de la Santé au CISSS des Îles est en lien avec «la situation exceptionnelle qui a cours actuellement en ce qui concerne l'organisation des soins et des services de santé sur son territoire, compte tenu des particularités qui lui sont propres» a réagi vendredi par communiqué l'établissement, qui affirme que cette visite a été faite à sa demande. 
«À la suite de cette visite, les partenaires présents ont présenté un rapport préliminaire, dont le CISSS prendra connaissance dans le but de mettre en oeuvre les mesures nécessaires pour améliorer l'organisation des services offerts à la population», explique la pdg de l'établissement, Yvette Fortier, qui assure que le rapport sera rendu public «en temps opportun». 
«L'établissement entend travailler de concert avec ses partenaires et tient à les remercier pour leur précieux soutien dans cette démarche d'amélioration de ses services», écrit encore Mme Fortier, tout en rassurant la population à l'effet «qu'aucune situation mettant en péril la santé et la sécurité des usagers n'a été soulevée». 
Contrairement à ce qu'affirme le CISSS des Îles, la visite de la délégation aurait été faite à la demande de la Fédération des médecins spécialistes du Québec (FMSQ), selon sa porte-parole, Nicole Pelletier. 
«Ça faisait deux ans que des membres nous rapportaient des faits troublants, et on avait demandé que le ministère organise cette visite-là. On est content qu'il ait enfin consenti», a réagi Mme Pelletier, qui a du reste préféré ne pas commenter le processus en cours. 
«Les gens sur place ont accepté de parler aux membres de la délégation, et on va respecter le processus. Il y a des évaluations qui vont se faire et on va s'assurer que des correctifs soient apportés afin que les soins aux patients soient donnés par les bonnes personnes au bon endroit et au bon moment», a dit la porte-parole de la FMSQ.
Aide offerte
Du côté de la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec (FMOQ), on a là aussi refusé de commenter la visite de la délégation au CISSS. Le porte-parole, Jean-Pierre Dion, a néanmoins indiqué que la FMOQ n'avait été mise au courant que tout récemment qu'il y avait peut-être des situations à corriger. «On a accepté l'invitation du Ministère, et si on peut aider, évidemment, on va le faire», a assuré M. Dion.
Silence également au Collège des médecins, qui n'a pas voulu dire si des enquêtes avaient été ouvertes sur des membres pratiquant aux Îles. 
La porte-parole, Leslie Labranche, a rappelé que les inspections professionnelles étaient «confidentielles».
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Le CISSS a refusé les services d'oncologie de Rimouski
L'hôpital de Rimouski avait offert il y a deux ans ses services en oncologie au CISSS des Îles, ce qui avait été refusé.
Selon ce que l'avocat Jean-Pierre Ménard rapportait dans sa lettre au sous-ministre Michel A. Bureau, des médecins omnipraticiens sans formation appropriée administreraient à des patients des Îles des traitements de chimiothérapie sous la supervision à distance des médecins hémato-oncologues du CHU de Québec. Me Ménard affirmait également que des patients devaient subir des traitements à 1000 kilomètres de leur domicile.
Vendredi, le chef par intérim du département d'oncologie de l'hôpital de Rimouski, le Dr Joffre C. Allard, a indiqué au Soleil que son établissement avait offert au CISSS des Îles ses services d'oncologie «sur le modèle du reste de la Gaspésie, où nous formons les équipes locales pour superviser la chimio et faisons des visites sur place pour évaluer les patients». Mais le CISSS avait refusé la proposition, a déploré l'hémato-oncologue.