Karine Girard (droite) a repris sa santé en main grâce au programme PIHVOT et à l'intervenante Marilyn Rochette (gauche).

SABSA, un phare pour les patients atteints du VIH

En six mois, Jasmine* a réussi à se sortir de la rue, des drogues injectables et de la prostitution. La jeune femme de 27 ans prend aujourd’hui assidûment sa médication contre le VIH et a recommencé à voir son enfant. Une spectaculaire remontée qui n’aurait pas été possible — c’est elle-même qui le dit — sans l’intervenante Marilyn Rochette et le programme PIHVOT de SABSA.

Ce programme «d’accompagnement soutenu» de patients atteints du VIH a été mis sur pied en mars 2018 à la coopérative de la rue Saint-Vallier, dans le quartier Saint-Roch. Il est financé par la compagnie canadienne ViiV Soins de santé, qui se consacre à la recherche sur le VIH et à son traitement. La société pharmaceutique indépendante est proche du milieu communautaire, avec lequel elle signe divers partenariats. 

Chez SABSA, ce partenariat s’est traduit par l’embauche de l’intervenante Marilyn Rochette. Une cinquantaine de patients sont suivis par elle, dont Jasmine et Karine Girard. Le Soleil les a rencontrées jeudi dernier, en compagnie de Marilyn et de la coordonnatrice de SABSA, Amélie Bédard. 

Jasmine revient de loin. De très loin. La drogue a poussé la jeune mère de famille jusqu’à la rue. Perte de la garde de son enfant, prostitution. Pendant près de deux ans, sans adresse, malade, elle a multiplié les visites à l’hôpital, où elle devait régulièrement faire traiter abcès et infections. 

«Je voulais de moins en moins y aller, à l’hôpital. [...] La police m’a déjà rentrée une fois parce que je ne voulais pas y aller. Je n’aime pas ça, je me sens jugée, je me sens comme un tas de marde quand je vais là. Mes abcès empiraient parce que je tardais à les faire soigner», raconte Jasmine. 

«À l’hôpital, ils ne voulaient plus me garder, enchaîne-t-elle. Je suis donc venue chez SABSA pour faire changer la mèche dans mon bras [qui permet de retirer l’infection d’un abcès]. C’est là que j’ai appris que j’avais le VIH.» 

Une heureuse rencontre 

Et c’est à la coopérative sans médecin qu’elle a fait la rencontre de Marilyn, le 3 juillet dernier. «Elle m’a carrément prise en charge. C’était dur, j’étais fatiguée... Il y a eu beaucoup de hauts et de bas. Marylin m’a cherchée souvent. Elle ne savait pas où me rejoindre, je l’appelais le plus souvent possible, mais des fois, tsé, j’étais droguée pas mal...» confie celle qui a «dormi souvent dans le char de Marilyn».

Quand il fallait qu’elle aille à l’hôpital, Marilyn l’y accompagnait. «Elle a été hospitalisée près de quatre semaines cet été pour une endocardite et un abcès pulmonaire. J’étais là tous les jours, je négociais avec l’hôpital… Le problème à l’hôpital avec les gens désaffiliés, qui vivent dans la rue, c’est que le personnel est très restrictif, il ne les laisse pas sortir, a toujours peur qu’ils jouent dans leur cathéters pour s’injecter», témoigne Marilyn. 

Au bout du rouleau, épuisée par la rue et la maladie, Jasmine est allée vivre en octobre dans une ressource d’hébergement de MIELS Québec. C’est à partir de ce moment qu’elle s’est mise à prendre ses antirétroviraux de manière assidue. «Avant ça, je les perdais tout le temps. J’étais pas en état, pas focussée.» En deux mois, sa charge virale, énorme au début, a diminué jusqu’à être indétectable. «Par deux fois cet été, ses jours étaient comptés», se souvient Marilyn.

Le chemin parcouru par Jasmine en six mois est impressionnant. Fini l’injection de drogue — elle a repris le programme de méthadone «au moins quatre fois» — , fini le travail du sexe, fini la rue. Et sa charge virale est toujours indétectable. «Pis j’ai recommencé à voir ma fille chez ma mère les fins de semaine! Avec Marilyn, mais là, ça va être sans Marilyn!» précise-t-elle fièrement.

Le jour où nous avons rencontré Jasmine, elle emménageait dans le petit trois et demi déniché grâce au projet Porte-clés du Projet intervention prostitution Québec (PIPQ). «C’est Marilyn qui m’a mise en relation avec le PIPQ et le projet Porte-clés», souligne-t-elle, reconnaissante. 

«Marilyn m’a mise en confiance. Je ne sais pas comment elle a réussi ça, parce que je ne fais pas confiance facilement. Elle m’a donné le goût d’aller mieux. Aujourd’hui, ça va beaucoup mieux. Et la suite s’annonce très bien», analyse en souriant l’attachante jeune femme, pleine d’espoir. 

Établir la confiance

«La clé c’est le lien, la confiance. Une fois que c’est là...» renchérit Marilyn, qui appelle Jasmine son «bébé», puisque c’est la dernière qu’elle a prise sous son aile dans le cadre du programme PIHVOT. 

La première, c’est Karine Girard, qu’elle a connue il y a 17 ans alors qu’elle était son agente de probation. Mais ça, Karine, une ex-­toxicomane également atteinte du VIH, ne s’en souvenait pas quand Marilyn est revenue dans sa vie, il y a un peu plus d’un an. 

«À ce moment-là, je vivais dans un petit appartement malsain, avec mon chien et mon chum, qui est aussi un ex-toxicomane. C’était difficile, notamment sur le plan de mon hygiène corporelle, de ma santé mentale... Quand Marilyn est arrivée, tout a déboulé. Elle m’a aidée à me trouver une place dans un HLM, m’a accompagnée à mes rendez-vous médicaux, à mes rendez-vous pour le VIH, pour ma méthadone... Faire les choses par moi-même était difficile», explique la femme de 44 ans, qui a appris récemment qu’elle avait aussi le diabète et un taux de cholestérol élevé. 

«Grâce à Marilyn, j’ai fait le programme Traité santé, où des infirmières, des nutritionnistes, des kinésistes m’ont aidée à reprendre ma santé en main, à bien m’alimenter, à bouger… Je me suis lancée dans l’entraînement deux fois par semaine, ce qui est exceptionnel, parce que je ne bouge pas de nature!» rigole Karine. 

Suivi du conjoint

Marilyn suit aussi le copain de Karine, qui n’a pas le VIH, mais auprès duquel elle fait de la prévention, comme elle en fait auprès d’autres personnes à risque d’être infectées. «Je réponds à ses questions, à ses inquiétudes», précise l’intervenante. 

Selon Marilyn Rochette, le programme est jeune, mais il a déjà fait ses preuves. «En faisant un suivi serré, on a une meilleure observance de la prise de médication. Plus je suis présente, plus ils vont à leurs rendez-vous, plus ils prennent leurs médicaments et leurs traitements, et moins ils consomment. Tout s’enchaîne», résume-t-elle.

Sauf que le financement du programme prend fin en décembre prochain. L’équipe de SABSA souhaite que le public prenne la relève.

*Prénom fictif

«La clé, c’est le lien, la confiance. Une fois que c’est là...», affirme l’intervenante Marilyn Rochette.

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LE PROGRAMME PIHVOT EN CHIFFRES

  • Une cinquantaine de patients suivis, dont 56 % sont des femmes
  • 85 % présentent ou ont déjà présenté un problème de toxicomanie
  • 95 % adhèrent à leur traitement d’antirétroviraux dans le cadre du projet
  • 80 % proviennent des quartiers centraux de la ville de Québec (Saint-Roch ou Saint-Sauveur)
  • 20 % sont sans domicile fixe
  • Environ 350 interventions psychosociales (accompagnement, soutien, références, démarches variées) réalisées en dix mois

Source : SABSA

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DU FINANCEMENT PUBLIC SOUS LA CAQ?

L’arrivée d’une nouvelle ministre de la Santé permet à l’équipe de SABSA d’espérer un meilleur soutien du gouvernement. 

Trois semaines après sa nomination, la ministre Danielle McCann s’était montrée encline à rouvrir des portes jusque là fermées par son prédécesseur, dont celle du financement de la clinique SABSA.

«Je suis très sensible [...]. Je prends l’engagement de bien évaluer les besoins de la clinique. Si elle a besoin d’argent, on va regarder ça très sérieusement. Elle voit aux besoins des clientèles les plus vulnérables, et moi, dans mon livre à moi, c’est très important», disait la ministre McCann en entrevue au Soleil. 

Entente limitée

La clinique SABSA offre environ 3600 consultations par année à des patients qui ont pour la majorité une situation et un état de santé précaires (hépatite C, VIH, toxicomanie, problèmes de santé mentale, souvent sans carte d’assurance maladie et sans médecin de famille). Ses besoins s’élèvent à environ 250 000 $ par année. 

Or à l’heure actuelle, l’entente entre le gouvernement du Québec et la coopérative ne prévoit que le paiement des fournitures médicales et du salaire de l’infirmière praticienne spécialisée (IPS) Isabelle Têtu. Une travailleuse sociale est également «prêtée» par le CIUSSS de la Capitale-Nationale à la clinique trois jours par semaine. Le reste, notamment les frais d’exploitation, est assumé par la coopérative, qui doit organiser des campagnes de financement chaque année pour assurer sa survie.

Rencontre

À propos des IPS, Danielle McCann avait dit vouloir qu’elles jouent leur rôle «pleinement». Un rôle qu’elles peuvent très bien jouer en dehors des murs des groupes de médecine familiale, selon elle. «On est à l’ère numérique, on n’est pas obligé d’être dans le même édifice», disait Mme McCann.

L’équipe de SABSA a pu rencontrer la ministre de la Santé il y a un peu plus de deux semaines. Elle attend des nouvelles ce printemps. «On a espoir», dit la coordonnatrice de la clinique, Amélie Bédard.