Marie-Hélène Blais, doctorante en sciences infirmières à l’Université Laval.

Qui sont les grands consommateurs des urgences des hôpitaux?

TROIS-RIVIÈRES — L’urgence est sans doute l’endroit numéro un où les Québécois aimeraient ne jamais devoir se rendre. Pourtant, il y a des gens qui y vont souvent. Dès qu’ils ont fait 10 visites ou plus à l’urgence, on les appelle les grands consommateurs.

Une doctorante en sciences infirmières de l’Université Laval, Marie-Hélène Blais, a voulu comprendre ce qui attirait ces personnes à se rendre jusqu’à 10 fois à l’urgence pour divers maux alors qu’elles ont, pour beaucoup, un médecin de famille (63 % pour les 65 ans et moins et 100 % pour les plus âgés).

Mme Blais n’a pas examiné la question sous l’angle de la cause médicale de ces visites. «J’ai plutôt voulu comprendre la cause de la cause», explique-t-elle, c’est-à-dire les déterminants sociaux.

Les personnes qui ont recours plus de 4 fois à l’urgence représentent plus de 20 % des gens qui consultent à l’urgence. Leurs visites, elles, totalisent près de la moitié des visites qui sont faites à l’urgence par la population.

«J’ai donc voulu avoir leur profil», dit-elle. La croyance populaire veut en effet que les personnes ayant des problèmes de santé mentale, par exemple ou les personnes âgées soient les plus grandes consommatrices de l’urgence. Or, rien n’est plus faux si l’on se fie aux résultats de l’étude menée par Mme Blais.

La recherche qu’elle a pu mener auprès des données administratives portant sur 30 patients de 18 ans et plus ayant fait chacun plus de 10 visites à l’urgence révèle quelque chose de surprenant. En effet, il ne se dégage pas d’eux un portrait type.

Cet échantillon compte autant d’hommes que de femmes. Les 18 à 64 ans sont représentés à 80 % tandis que les 20 % restants sont des personnes de 65 ans et plus.

Ce que Marie-Hélène Blais a voulu observer, dans son étude, ce sont les déterminants sociaux de ces grands consommateurs à l’urgence. La littérature scientifique indique en effet «que ces patients sont également de grands consommateurs auprès de leur médecin de famille et d’autres intervenants aussi, comme le 811 (Info-santé).»

Derrière ça, il y a un problème de littératie en santé, a-t-elle découvert.

«Au Québec, 66 % des Québécois de 16 ans et plus ne possèdent pas le niveau moyen de connaissances en santé. Ce sont des personnes qui ont de la difficulté à comprendre leur diagnostic et à comprendre la façon dont il faut prendre leur médication.

«De 40 % à 50 % des grands consommateurs présentent un indicateur de faible niveau d’éducation et de littératie», précise-t-elle.

«Un lien a été démontré entre le fait d’être sur l’aide sociale et le faible niveau d’éducation», dit-elle.

«Au Québec, on axe beaucoup sur l’autosoin. On veut que les patients se prennent en charge et s’occupent eux-mêmes de leur santé, sauf que les patients à qui l’on demande de faire ça ont un faible niveau de littératie», dit-elle.

«J’ai l’impression que depuis qu’on a une carte-soleil et qu’on dit aux gens: "Vous êtes malade? Venez nous voir", on a comme déresponsabilisé les gens. Aujourd’hui, on leur dit: "Prenez-vous en charge". On dit aux proches aidants de prendre quelqu’un en charge et l’on dit aux patients qui ont des maladies chroniques de se prendre en charge, mais quelque part, on a déresponsabilisé les populations dans les années 1970 et maintenant, on nous remet ça entre les mains», constate-t-elle.

Pire encore, «40 % des grands consommateurs et 67 % des aînés ont un faible soutien social», souligne-t-elle. «Pour la santé, ça équivaut à fumer un demi-paquet de cigarettes par jour», dit-elle.

Mme Blais constate également que ces personnes peuvent également souffrir d’insécurité alimentaire ou financière et de problèmes de transport. Or, 63 % des grands consommateurs présentent un ou l’autre de ces indicateurs de pauvreté», dit-elle.

«Bref, les grands consommateurs vivent un problème de milieu, d’éducation, de soutien social. C’est un tout», résume-t-elle. «Cette personne qui vient à l’urgence n’a personne et pas de ressources.» L’urgence représente donc un filet de sécurité sociale, analyse-t-elle. «Ces patients ont beaucoup de besoins. C’est pourquoi la structure actuelle n’est pas adaptée», croit cette chercheuse.

«Il faut changer la structure», estime la doctorante qui présentera les conclusions de sa thèse de maîtrise à l’occasion du 87e congrès de l’ACFAS, qui s’amorce le 27 mai.

La chercheuse propose d’agir directement à l’urgence, «en créant une autre structure à même l’urgence où une infirmière et des intervenants sociaux prendraient le temps d’évaluer les besoins de ces patients et de les mettre en lien avec des ressources.»