Les pharmaciennes Annie Gagné, Nancy Fortin et Paule Warren parlent des modifications de leur pratique.

Pharmacien: une pratique professionnelle transformée

Le travail des pharmaciens s’est transformé au fil des ans. Et encore plus dans les deux dernières années avec la modification des actes qu’ils peuvent poser.

Les recherches et les inscriptions dans le dossier des patients prennent du temps et les consultations sont de plus en plus nombreuses pour toute sorte de symptômes au point que la pharmacie peut ressembler à la première ligne du système de santé avant le triage aux urgences.

Pour Annie Gagné, Nancy Fortin et Paule Warren, trois associées et pharmaciennes propriétaires de la pharmacie Brunet du Carrefour Charlesbourg, il n’est pas rare qu’elles doivent gérer quatre cas et une urgence en même temps. Le médecin des urgences qui appelle pour avoir le dossier des médicaments du patient. La recherche dans le dossier de santé du Québec pour vérifier s’il y a des interactions entre les médicaments que prend le patient et le nouveau qui lui est prescrit, s’il a pris correctement ces médicaments, etc. 

Les priorités

La gestion des priorités est essentielle, alors que le client dans la salle d’attente ne peut pas voir tout ce qui se brasse derrière le comptoir. Une gestion qui s’avère plus longue et plus complexe qu’avant.

La technologie aide à organiser le temps et les priorités. Dans la pharmacie, à portée de vue des pharmaciennes et des employés, le tableau affiche les nouvelles entrées des renouvellements à effectuer, envoyés par l’application mobile ou la page Web, et les demandes au comptoir.

Et il y a toujours la montagne de télécopies à gérer: demande de renouvellement pour le patient à envoyer au médecin traitant, les nouvelles demandes à traiter. Une gestion pas toujours évidente qui demande du temps.

Ou encore, l’ajustement de la dose en fonction du suivi médical. Et il y a le client qui veut savoir si les symptômes qu’il ressent sont normaux. Sans oublier la consultation pour le suivi du patient qui prend des anticoagulants.

Il n’est pas rare de voir la pharmacienne au téléphone en même temps qu’elle consulte un dossier à l’écran tout en prenant le temps de voir si tout est correct dans le panier des prescriptions à remettre.

Des rôles à clarifier

Sans compter qu’il y a les traitements par intraveineuse comme les antibiotiques, ou les suivis de chimiothérapie auparavant gérés par la pharmacie de l’hôpital et maintenant transférés à la pharmacie du client. Les pharmaciennes disent servir de pont entre les spécialistes et les patients et le CLSC, ce qui cause parfois quelques tensions quant aux rôles de chacun.

Pendant ce temps, un client peut s’impatienter dans la salle d’attente au point de demander à la préposée ou à la technicienne ce qui se passe avec sa commande. Et puis, il y a la facture détaillée et le coût de la consultation. 

Dans les visites que Le Soleil a effectuées dans les derniers jours, le travail dans l’officine ressemblait à une danse rythmée, une course à relais, l’une enregistre la prescription, une autre personne ramasse les commandes dans le robot pilulier, un tour sur le pivot central ajouter quelque chose dans l’un de panier prioritaire. Tout le monde bouge. Tout le monde est occupé, les tâches et les vérifications sont nombreuses avant de remettre la commande au client.

De nombreux actes

Dans les nouveaux actes, le pharmacien peut prescrire des médicaments pour des conditions mineures ou lorsqu’un diagnostic n’est pas requis. Il peut aussi administrer un médicament pour en montrer l’usage, ajuster l’ordonnance d’un médecin pour que le traitement soit efficace selon les paramètres visés par le médecin. En cas de rupture de stock d’un produit, il pourra substituer avec un médicament de la même famille. Il pourra aussi prolonger l’ordonnance d’un médicament utilisé pour une durée limitée en attendant que le patient puisse voir son médecin. Même la prescription des examens de laboratoire pour s’assurer que le traitement est efficace.

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Un rôle élargi

La Loi 41 élargit le rôle du pharmacien en lui octroyant de nouvelles activités.

Selon les données les plus récentes de la Régie de l’assurance maladie du Québec (RAMQ) publiées sur le site de l’Ordre des pharmaciens du Québec, près de 470 000 Québécois ont bénéficié de ces nouveaux services.

  • Prolongation d’une ordonnance: 292 024
  • Évaluation du besoin de prescription d’un médicament pour des conditions mineures (ex. : eczéma, infection urinaire, rhinite allergique, etc.) : 39 247
  • Évaluation du besoin de prescription d’un médicament lorsqu’aucun diagnostic n’est requis (cessation tabagique, diarrhée du voyageur, nausées et vomissements chez la femme enceinte, etc.): 158 224 
  • Ajustement de la dose d’un médicament — Anticoagulothérapie: 216 859 
  • Ajustement de la dose d’un médicament — Hypertension artérielle, dyslipidémie, hypothyroïdie, diabète et migraine: 4923 

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Des consultations, les pharmaciens en font beaucoup. Elles concernent la préparation à un voyage pour des médicaments contre la diarrhée ou pour prévenir la malaria, les allergies, les piqûres d’insectes et la crème solaire, l’été, et les rhumes, la toux ou la grippe, l’hiver.

Les nombreuses consultations

Les pharmaciens sont depuis des années les professionnels de la santé les plus accessibles. Il suffit d’aller dans n’importe quelle pharmacie, même si l’on n’a pas de dossier dans l’établissement pour demander un conseil.

Avec les changements, les consultations sont plus nombreuses. «Les gens viennent nous voir pour une opinion, pour savoir s’il devrait consulter une médecin ou se rendre à l’hôpital», raconte Annie Gagné. 

«Ce pourrait être pour une erreur dans la prise des médicaments, ajoute Paule Warren, comme ce fut le cas avec un patient qui avait pris deux doses au lieu d’une. Il a fallu le diriger vers les urgences.»

Ou encore la dame qui avait mal aux yeux. «C’était une véritable urgence médicale, poursuit Nancy Fortin. Elle disait que dans un œil elle ne voyait qu’à moitié. Elle devait voir un médecin rapidement.» C’était un cas de décollement de la rétine.

Des consultations, il y en a beaucoup. Ce sera pour la préparation à un voyage pour des médicaments contre la diarrhée ou pour prévenir la malaria. L’été, ce sera à cause des allergies, des piqûres d’insectes, pour la crème solaire. L’hiver, ce sont les rhumes, la toux ou la grippe.

Bien souvent, soulignent les trois pharmaciennes, les clients devraient consulter avant d’acheter les produits en vente libre ou les produits de santé naturelle, car ils peuvent interagir avec les médicaments d’ordonnance en empêchant le médicament de faire effet ou en provoquant des effets secondaires indésirables.

Mais les cas de consultation en forte hausse, ce sont les explications du fonctionnement du régime public d’assurance médicaments. Les trois pharmaciennes disent le faire très souvent, alors que ce type d’explication devrait être donnée par la Régie de l’assurance maladie du Québec (RAMQ). Mais comme les pharmaciens sont plus proches de leurs clients, c’est à ces spécialistes des médicaments que l’on s’adresse au lieu de parler aux responsables du régime à la RAMQ.

Si la facture détaillée n’a pas causé de remous, les frais de consultations ont suscité de nombreuses interrogations, expliquent les trois pharmaciennes, que ce soit les frais pour que la pharmacienne rédige une nouvelle prescription ou encore pour le suivi des patients pour les cas d’hypertension ou à cause de la prise d’anticoagulants, par exemple.

Les frais sont dans les environs de 12 $ pour le suivi des patients, mais ces frais sont remboursables en partie par le régime public ou par les assurances privées.

Les critiques viennent vraisemblablement du fait que les patients croient que les services sont gratuits depuis toujours, que tout est réglé lors du paiement des médicaments. Sauf que le travail des pharmaciens mérite un salaire. Même si l’on peut voir dans la facture détaillée des médicaments la portion liée au travail pour la préparation des ordonnances, la consultation c’est un acte professionnel d’une autre nature. 

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Bertrand Bolduc, président de l’Ordre des pharmaciens du Québec

Revoir la formation des assistants

Parmi les enjeux que l’Ordre de pharmaciens du Québec (OPQ) et son président Bertrand Bolduc jugent importants, il y a la formation des assistants techniques en pharmacie (ATP) à revoir. Car à la suite de l’adoption de la loi 41, il y a deux ans, le travail des pharmaciens a été grandement modifié. 

«Pour que les pharmaciens passent plus de temps avec les patients, il y a une réorganisation du travail. Mais les ATP ont besoin d’être mieux formés. Actuellement, leur formation consiste en un diplôme d’études professionnelles [DEP] au secondaire, mais ces personnes doivent avoir une formation additionnelle en pharmacie et une plus grande supervision pour bien des tâches. Ce serait mieux si ces gens avaient une formation collégiale que ce soit un diplôme d’études collégiales [DEC] ou une attestation d’études collégiales», estime M. Bolduc.

Formation des techniciens

L’OPQ fait des représentations depuis plusieurs années, mais le gouvernement n’a pas encore pris les mesures nécessaires. Pas besoin d’une loi, mais d’une entente entre les ministères de la Santé et de l’Éducation. Car il y a actuellement une pénurie de main-d’œuvre partout au Québec chez les ATP. Les écoles ne fournissent pas à la demande. Si les ATP avaient un DEC ou un AEC, la formation serait plus adéquate pour le travail en pharmacie, et les conditions de travail seraient vraisemblablement meilleures, continue M. Bolduc.

L’autre préoccupation de l’OPQ concerne les actes que peuvent faire les pharmaciens, notamment avec certains médicaments. En Estrie, à cause des tiques et de la maladie de Lyme, il y a eu une prescription générale que peuvent utiliser les pharmaciens. Il y a d’autres cas, comme la prescription de Ventolin en cas d’urgence pour les crises respiratoires, M. Bolduc croit que cela devrait faire partie de la pratique courante des pharmaciens, comme plusieurs autres actes prévus avec la loi 41.

Le cannabis

L’OPQ s’inquiète de l’arrivée du cannabis en ventre libre. Ce produit peut avoir des effets indésirables à cause des interactions avec certains médicaments. Lorsque le produit est prévu pour une utilisation médicale, il devrait être vendu en pharmacie, car, soutient M. Bolduc, le pharmacien est le mieux placé pour aviser le patient des problèmes d’interactions avec ses médicaments. Pour cela, il faudrait que le cannabis possède un numéro d’approbation Santé Canada comme médicament et soit inscrit dans le compendium ou encore qu’il soit administré dans le cadre d’un protocole de recherche avec la supervision du pharmacien.

Les vaccins

Parmi les actes que l’Ordre des pharmaciens aimerait voir dans la pratique, il y a celui de la vaccination. Selon M. Bolduc, le Québec est la seule province qui ne permet pas aux pharmaciens de pratiquer la vaccination. À son avis, le service serait plus rapide que d’attendre le rendez-vous avec l’infirmière qui passe à la pharmacie, notamment pour la vaccination contre la grippe.

Finalement, la nouvelle facturation détaillée n’a pas causé de commotion chez les clients ni de discussions acerbes entre patients et pharmaciens. «Moins de 5 % des clients ont posé des questions sur la facture», confirme la pharmacienne Nancy Fortin, de la pharmacie Brunet du Carrefour Charlesbourg.