À l’aube de la retraite, le Dr Jean Ross s’inquiète pour les 2200 patients qu’il devra laisser tomber, dont au moins 400 sont vulnérables.

Patients orphelins à Québec: le pire est à venir

Le nombre de patients orphelins en attente au Guichet d’accès à un médecin de famille (GAMF) est en constante augmentation depuis deux ans et continuera d’augmenter dans les prochains mois dans la région de la Capitale-Nationale, où des cliniques déjà en sous-effectifs perdront d’autres médecins. C’est le cas notamment de la Clinique médicale de Sillery, qui devra abandonner près de 4000 patients en décembre prochain.

Notre reportage de la semaine dernière sur le départ de cinq omnipraticiens en deux ans à la clinique médicale de la Cité Verte et la problématique des patients orphelins à Québec a fait beaucoup réagir. Des médecins d’autres cliniques nous ont contacté pour faire part de leur situation, ayant dû se résoudre eux aussi à diriger des patients vers le GAMF.

À la Clinique médicale de Sillery, deux médecins partiront pour la retraite à la fin de l’année, laissant orphelins pas moins de 3800 patients. Impossible pour les sept médecins restants de prendre les patients de leurs confrères, étant eux-mêmes débordés. À sept, ils auront environ 11 000 patients inscrits à la fin de l’année, indique l’un des deux médecins à l’aube de la retraite, le DJean Ross, qui s’inquiète pour les 2200 patients qu’il devra laisser tomber, dont au moins 400 sont vulnérables. 

«C’est la détresse chez mes patients. Ils se demandent ce qu’ils vont faire quand je serai parti, dans 10 mois», confie le Dr Ross, dont la clinique tente depuis 10 ans de recruter de nouveaux médecins, «sans grand succès». La sous-région dont elle fait partie, Sainte-Foy-Sillery et Québec Haute-Ville, est considérée comme bien nantie en terme d’effectifs médicaux, lui a déjà expliqué l’ex-ministre de la Santé, le DGaétan Barrette.

Sauf que les médecins vieillissent dans ce secteur comme ailleurs, et de plus en plus de patients se retrouveront orphelins si le ministère de la Santé ne prend pas le problème au sérieux, prévient le Dr Ross. «Des vieux médecins comme moi, il y en a un paquet partout dans la Capitale-Nationale», dit celui qui songe à organiser une manifestation devant la clinique de l’avenue Maguire en juin «pour que la ministre de la Santé voit de quoi ça a l’air, des patients orphelins». 

De son côté, la Polyclinique de L’Ancienne-Lorette a dû composer ces trois dernières années avec quatre départs, dont deux à la retraite, ainsi qu’avec un décès, de sorte qu’elle n’a plus que quatre médecins à temps plein et deux autres à temps partiel (avec pratique à temps plein ailleurs) pour 10 000 patients inscrits. Dans cette clinique, ce sont plus de 3000 patients qui sont devenus orphelins depuis 2017.

La Clinique médicale Pierre-Bertrand a aussi laissé orphelins 4300 patients au cours des deux dernières années. Deux médecins ont quitté la pratique pour maladie et un autre est décédé, nous a-t-on expliqué. 

Après 30 ans de service, la Clinique médicale du Petit Quartier, où il ne restait plus que cinq médecins et où la relève manquait, a dû se résoudre à mettre la clé sous la porte en décembre dernier, laissant des milliers de patients orphelins, dont plusieurs âgés. 

Désemparés

Nous avons parlé mardi à une ex-patiente de cette clinique du quartier Montcalm, qui, à bientôt 80 ans, n’a toujours pas retrouvé un médecin de famille. Elle s’est inscrite au GAMF en février 2019 après qu’on lui eut annoncé la fermeture à venir de sa clinique. Depuis, elle n’a aucune nouvelle. 

«Là, j’ai fait un peu d’anxiété parce que je suis malade et que je crains que ça se transforme en bronchite ou en pneumonie. Où je vais consulter si ça arrive? La ministre [Danielle] McCann nous dit d’aller voir le pharmacien, mais il ne peut pas me soigner et me faire une prescription. Je ne peux pas aller à l’urgence pour ça non plus, et des supercliniques, il n’y en a pas dans mon quartier», explique, entre deux quintes de toux, la septuagénaire, qui ne prend plus l’autobus pour se déplacer. «À coups de taxi, ça coûte cher», laisse-t-elle tomber.

Jadis, il y avait le CLSC Haute-Ville où les patients orphelins du quartier pouvaient consulter, mais seuls les patients inscrits à l’unité de médecine familiale peuvent désormais aller au sans rendez-vous.

Une autre septuagénaire nous a écrit au lendemain de notre reportage pour nous confier que son mari de 79 ans et elle attendaient depuis un an et demi au GAMF. Le couple est pourtant affligé de plusieurs problèmes de santé : quatre cancers pour lui (colon, foie, prostate et peau) et cancer de la glande thyroïde, hystérectomie et remplacement de la valve cardiaque pour elle. 

«Heureusement que nous avons des ultra bons spécialistes. Et heureusement que notre fille nous a offert un forfait Or dans une clinique privée pour un an avec une omnipraticienne», témoigne la dame, précisant que le couple devra couper ailleurs dans ses dépenses «pour continuer de renouveler notre abonnement». «Je crois bien qu’avec ce qui se passe, on n’aura pas de médecin de famille bientôt.»

Plus d’un an d’attente

Dans la région de la Capitale-Nationale, 73 415 patients étaient en attente au GAMF au 31 décembre dernier, dont près du tiers (26 342) ont une cote de priorité urgente (A), pressante (B) ou prioritaire (C). Pour ces patients, le délai moyen d’attente était de 355 jours à la fin de l’année dernière, selon le ministère de la Santé. Pour les autres (D et E), il s’élevait à 506 jours.

Selon l’Association des médecins omnipraticiens de Québec, il manquerait plus de 50 médecins dans la région de la Capitale-Nationale, qui s’étend de Portneuf à Charlevoix. Plusieurs cliniques de proximité dans plusieurs sous-régions tentent de recruter de nouveaux médecins, mais la région n’aura droit cette année qu’à 10 nouveaux médecins et à 23 «retours de région» (des médecins qui reviennent d’une région éloignée après avoir cumulé au moins 200 jours de facturation). Les postes de retours de région n’ont pas encore été comblés, et les nouveaux médecins ne commenceront pas à voir des patients avant l’automne, nous a-t-on dit.

Des médecins à qui nous avons parlé déplorent par ailleurs que les supercliniques aient été favorisées en terme de recrutement de médecins ces dernières années, au détriment des cliniques de proximité.

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UN DOSSIER «PRIORITAIRE» POUR LE MINISTÈRE DE LA SANTÉ

Le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) dit prendre des mesures pour vider le guichet le Guichet d’accès à un médecin de famille (GAMF). 

Au 31 décembre 2017, 40 475 personnes attendaient au GAMF dans la région de la Capitale-Nationale. Deux ans plus tard, ce nombre atteignait 73 415. Les données du ministère de la Santé montrent en revanche que le taux d’inscription à un médecin de famille a légèrement augmenté depuis deux ans dans la région, passant de 84 % à 85 %.

Au Québec, 493 911 personnes attendaient au GAMF à la fin de l’année 2017 (taux d’inscription à un médecin de famille de 78 %). Deux ans plus tard, ce nombre avait bondi à 597 484 patients (taux d’inscription de 82 %). 

Un patient en attente peut-il savoir quel «rang» il occupe et le délai approximatif avant qu’il ait un médecin de famille? «Afin d’être équitable entre tous les citoyens, le GAMF utilise un algorithme de priorisation qui tient compte de l’état de santé du patient ainsi que de son délai d’attente. Il n’est donc pas possible de prévoir avec précision combien de temps une personne peut demeurer sur la liste d’attente», répond dans un courriel un porte-parole du ministère, Robert Maranda.

Selon lui, le délai peut varier «selon la disponibilité des médecins dans votre région et le nombre d’inscriptions sur la liste d’attente de votre territoire». «Cela étant, lorsqu’un patient s’enregistre au GAMF, il est informé de son délai approximatif d’attente», précise M. Maranda.

Pour rappel, les médecins n’ont aucune obligation de prendre leurs patients au GAMF. Questionné sur les actions prises par le ministère pour vider le guichet, Robert Maranda a indiqué qu’à l’été 2019, «le MSSS a sollicité la collaboration des établissements afin de diminuer le nombre de personnes et les délais d’attente sur le GAMF». 

«Considérant le caractère prioritaire de ce dossier, le MSSS s’est doté d’un plan d’action» qui prévoit notamment la mise en place d’un comité provincial dont le mandat est «d’assurer le suivi de l’évolution de l’atteinte des cibles et d’identifier les bloquants rencontrés», écrit le porte-parole du ministère.

Le plan d’action prévoit aussi la création d’un groupe d’experts qui doit notamment «mettre à jour le cadre de référence du GAMF, créer et diffuser des outils favorisant une amélioration des processus ou encore entamer des réflexions sur le devenir du GAMF», ajoute Robert Maranda.

Un «soutien direct» apporté par le MSSS aux guichets fait également partie du plan d’action, «notamment par des visites auprès des établissements qui ont fait part de leur intérêt», mentionne-t-il.