Mourir dans la souffrance faute de médecin

Une dame de 91 ans hébergée au CHSLD Sacré-Cœur de Québec a vécu ses dernières heures dans la souffrance, selon sa nièce, alors qu’il n’y avait pas de médecin de garde pour la soulager.

Josée Hudon a interpellé le ministre de la Santé, Gaétan Barrette, sur sa page Facebook, plus tôt cette semaine. Dans la nuit du 15 décembre, sa tante, Jeanne Lachance Hudon, qui était en fin de vie, avait de la difficulté à respirer et vomissait, rapporte-t-elle. L’infirmière a été avisée, mais elle ne pouvait rien lui donner de plus que des «entre-doses» de médication, qui ne la soulageaient pas. 

Malgré les demandes répétées de sa nièce, Jeanne Lachance Hudon n’a pas été transférée à l’hôpital et est décédée le 15 décembre au CHSLD Sacré-Cœur de Québec.

Lorsque Mme Hudon, infirmière auxiliaire de métier, lui a demandé d’appeler le médecin de garde, elle s’est fait répondre qu’il n’y en avait pas, qu’il fallait attendre au matin pour que la pharmacienne ajuste la médication de sa tante, et que si son état le commandait, celle-ci serait transférée en ambulance à l’hôpital. 

Sauf que sa tante n’a jamais été transférée à l’hôpital, malgré les demandes de Josée Hudon. «Je ne sais pas pourquoi, peut-être qu’ils pensaient que ça ne valait pas la peine de la transférer», a avancé Mme Hudon en entrevue au Soleil, mercredi. La nonagénaire est finalement décédée au CHSLD peu après 9h le 15 décembre. «C’est vraiment horrible ce qui s’est passé. Elle est morte dans la souffrance. […] Son dernier souffle, c’était des sécrétions», s’indigne sa nièce.

Josée Hudon n’en veut pas aux équipes de soins, qui sont «super», selon elle. «Mais on voit qu’elles sont dépassées, à bout de souffle et qu’elles sont impuissantes par rapport à la qualité des soins qu’elles peuvent donner», observe-t-elle. 

Par ailleurs, comme il n’y avait pas de médecin pour constater le décès de Jeanne Lachance Hudon, l’établissement a dû faire appel aux ambulanciers. «Il y avait deux ambulanciers, un superviseur ambulancier, et deux policiers qui les accompagnaient. Puis il fallait en plus qu’ils appellent un médecin à l’Hôtel-Dieu de Lévis pour la confirmation du décès. Six salaires pour constater un décès, sérieusement?» s’indigne Josée Hudon.

Au CIUSSS de la Capitale-Nationale, on explique qu’en l’absence de médecin, les constats de décès doivent se faire à distance par les médecins de l’Unité de coordination clinique des services préhospitaliers d’urgence de l’Hôtel-Dieu de Lévis, et que les services ambulanciers doivent alors être appelés sur les lieux. «C’est la même façon de faire que si la personne décède à son domicile, en résidence privée ou en CHSLD», précise la porte-parole Annie Ouellet. 

Sans commenter la situation dénoncée par Josée Hudon, Mme Ouellet explique de façon générale que «les infirmières et les pharmaciens ne peuvent se substituer au rôle du médecin», que «le pharmacien ne peut ajuster la médication que pour un patient qu’il connaît et pour un problème de santé connu», et que «lorsque nos résidents vivent une instabilité, on fait ce qu’il faut pour qu’ils consultent un médecin». 

Mercredi, Le Soleil rapportait que depuis vendredi, huit résidents de CHSLD en découverture médicale avaient dû être transférés à l’Hôpital du Saint-Sacrement pour y recevoir des soins. De ce nombre, trois étaient en fin de vie. Ils sont morts à l’hôpital, faute de médecin pour soulager leurs souffrances dans leur milieu de vie, dénonçait dans nos pages le Dr Étienne Durand. 

Selon lui, cette situation est attribuable à la loi 20 du ministre Barrette, qui oblige les médecins à prendre un certain nombre de patients en cabinet, généralement 500, et à délaisser les CHSLD, où les patients ne sont pas comptabilisés. 

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LES CHSLD SONNENT L'ALARME

Les CHSLD privés conventionnés et non conventionnés s’inquiètent eux aussi du manque de médecins dans leurs établissements. 

Alexandre Demers-Bédard est directeur des soins infirmiers du Domaine Saint-Dominique, un CHSLD privé non conventionné. «Cela signifie que nos résidents vivent exactement les mêmes problématiques que les établissements publics […], mais sans les subventions gouvernementales», résume-t-il.

«La pénurie de médecins touche également notre établissement, et depuis quelques mois, les transferts hospitaliers, notamment vers l’Hôpital du Saint-Sacrement, se sont multipliés», déplore M. Demers-Bédard. 

L’Association des établissements privés conventionnés sonne aussi l’alarme. Selon Manon Dufresne, directrice générale du Groupe Roy Santé, qui gère deux CHSLD privés conventionnés, si la situation n’est pas encore problématique dans ses établissements, elle pourrait bientôt le devenir. 

«On a des médecins vieillissants qui partent à la retraite. Et on a de la difficulté à recruter chez les jeunes médecins parce qu’il n’y pas d’incitatifs pour la pratique en CHSLD. Le patient en CHSLD vaut zéro dans la prise en charge, alors qu’une femme enceinte en vaut trois et qu’une personne en perte d’autonomie qui reçoit des soins à domicile en vaut 12. Il y a vraiment un déséquilibre dans le calcul», déplore Mme Dufresne. 

Selon elle, il faut non seulement corriger la situation, mais aussi passer le message que la «pratique en CHSLD, c’est vraiment une belle pratique».