Les médecins cèdent aux infirmières l’encadrement du travail des IPS

Dans un élan d’ouverture sans précédent, le Collège des médecins du Québec (CMQ) estime désormais que la Loi médicale et ses règlements ne sont plus le véhicule légal approprié permettant d’encadrer les activités médicales des infirmières praticiennes spécialisées (IPS). Il remet ainsi la responsabilité à l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec (OIIQ) d’encadrer par une réglementation les rôles et les conditions d’exercice de ces professionnelles.

En conférence de presse, mercredi matin, le président du CMQ, le Dr Mauril Gaudreault, a annoncé que son ordre professionnel recommandait au gouvernement «d’utiliser d’autres outils législatifs à sa disposition pour préciser les rôles, les responsabilités et les conditions d’exercice des IPS, en collaboration avec le ministère de la Santé, l’Office des professions du Québec et l’OIIQ». 

Il faut, a-t-il dit, que les IPS soient autorisées à exercer des activités médicales «à la hauteur de leurs compétences et de leurs connaissances», en vertu d’une loi du gouvernement et d’une réglementation de leur ordre professionnel, et non plus en vertu de la Loi médicale.

Jusqu’ici, tout nouveau pouvoir confié aux IPS devait passer par un laborieux processus de discussion et de négociation entre le CMQ et l’OIIQ. Selon le Dr Gaudreault, «nous sommes rendus à l’étape où l’OIIQ peut assumer pleinement la responsabilité de l’encadrement des IPS sans passer par le sceau obligatoire de l’approbation du Collège des médecins».

«Comme je l’ai dit souvent au cours des six derniers mois, le Collège des médecins n’a pas le monopole de la protection du public. Il doit partager cette mission avec tous les autres ordres professionnels», a-t-il déclaré.

La ministre de la Santé, Danielle McCann, a qualifié d’«historique» l’ouverture du Collège. «C’est un jour très important pour les Québécois et les Québécoises. Un jour qui marque une véritable révolution dans l’accès aux soins et aux services», a dit la ministre, qui a la conviction que «pour offrir meilleur accès, il faut entre autres décloisonner la pratique médicale en donnant plus de marge de manœuvre aux différents professionnels engagés dans le parcours de services». 

Tant la ministre McCann que le Dr Mauril Gaudreault et le président de l’OIIQ, Luc Mathieu, ont assuré que les exigences envers les IPS en matière de certification, d’inspection professionnelle et de maintien des compétences seront toujours «très élevées». 

Plus d’accès

Pour la population, les changements législatifs et réglementaires proposés, qui devraient être faits d’ici un an, permettront d’avoir plus d’accès aux services des IPS. Concrètement, en plus des problèmes de santé courants, les IPS  pourront diagnostiquer l’ensemble des maladies chroniques (et non pas seulement les six pour lesquelles elles initiaient déjà des traitements) sans avoir à passer par un médecin, a indiqué la ministre Danielle McCann. 

La présidente de l’Association des infirmières praticiennes spécialisées du Québec (AIPSQ), Christine Laliberté, a précisé au Soleil que des maladies comme l’arthrose, l’anémie, l’ostéoporose, le reflux gastro-oesophagien, l’eczéma et l’insuffisance rénale, par exemple, pourront être diagnostiquées par une IPS. 

«C’est sûr que ça ne veut pas dire qu’on va s’isoler avec ça. […] Si un patient fait de l’insuffisance rénale, par exemple, c’est sûr qu’on va le référer. Il y a des choses qu’on va référer aux médecins de famille, d’autres aux médecins spécialistes. […] Le fait de pouvoir diagnostiquer nous permet de référer nous-mêmes aux spécialistes. Le diagnostic, c’est comme la pierre angulaire. À partir du moment où tu peux poser des diagnostics, tu fais tes plans de traitement, du fais ton suivi, tu réfères… Tout suit son cours, tout devient fluide», explique Christine Laliberté, qui se réjouit évidemment de l’ouverture démontrée par le Collège des médecins, une ouverture qu’elle attribue surtout au travail de sensibilisation et à la pression populaire. 

«À l’Association, on a démontré la valeur ajoutée des IPS dans nos discussions avec le ministère de la Santé, avec le Collège... L’Ordre des infirmières est très sensibilisé, les gens, les médias reconnaissent l’apport des IPS. On était vraiment rendu là», croit Mme Laliberté, qui s’est battue pour que les IPS québécoises, qui sont les mieux formées au Canada, aient les mêmes pouvoirs que leurs consœurs des autres provinces.

Selon elle, «les IPS ont toujours été sécuritaires dans leur travail et elles vont le rester». «Quand c’est le temps de référer, on réfère. On reconnaît nos limites», insiste la présidente de l’AIPSQ.

Pas de cliniques d’IPS

Si, un mois après sa nomination, la ministre Danielle Mc Cann s’était dit d’avis en entrevue au Soleil que les IPS pouvaient «très bien jouer leur rôle en dehors des murs des GMF» - «On est à l’ère numérique, on n’est pas obligé d’être dans le même édifice», avait-elle dit -, son discours avait changé, mercredi. Selon elle, il n’est pas question d’ouvrir des cliniques «solos» d’IPS. Celles-ci vont continuer de travailler dans un modèle de collaboration interprofessionnelle dans les groupes de médecine familiale (GMF), les CLSC et les hôpitaux, a-t-elle précisé.

Christine Laliberté estime pour sa part qu’il ne faut pas être fermé aux cliniques d’IPS. Elle cite l’exemple de SABSA, dont l’IPS collabore à distance avec des médecins partenaires, et du projet Archimède de la Clinique médicale Saint-Vallier, où il y a moins de médecins que de professionnelles de la santé, dont des IPS. 

«Travailler en collaboration, c’est essentiel. On travaille tous avec des médecins partenaires. Qu’ils soient avec nous ou qu’ils ne soient pas avec nous, je ne pense pas que ce soit l’enjeu. L’enjeu, c’est si on est ensemble [dans un GMF, par exemple], il ne faut pas que ça nous limite [les IPS]. Dans la réalité, on est capables d’être seules. On le voit avec SABSA et Archimède. On est toutes seules dans nos milieux, et il y a des moments où les médecins sont là, d’autres où ils ne sont pas là. C’est ça qui rend le service optimal», expose la présidente de l’AIPSQ.

La Fédération des médecins omnipraticiens du Québec (FMOQ) n’a pas réagi à l’annonce de mercredi, préférant attendre le dépôt du projet de loi, prévu pour l’automne. «Pour nous, ce qui est important, c’est de maintenir la collaboration actuelle et de maintenir les canaux de communication directs entre les médecins et les IPS, et ce, dans les mêmes milieux de soins (GMF, CLSC ou établissement)», a néanmoins réitéré le porte-parole de la FMOQ, Jean-Pierre Dion.

Le ministère de la Santé est actuellement en discussion avec la FMOQ au sujet de la rémunération des médecins qui collaborent avec une IPS. Actuellement, un GMF reçoit 30 000 $ par année pour rémunérer le travail de collaboration interprofessionnelle (discussion de cas), et un autre 30 000 $ est versé au GMF pour l’utilisation d’un bureau, de matériel et de personnel par l’IPS. Avec les récentes annonces sur les nouveaux pouvoirs des IPS, les modalités de rémunération pourraient être revues.

Selon les plus récentes données du ministère de la Santé, environ 500 000 Québécois attendent au Guichet d’accès à un médecin de famille. Le Québec compte actuellement 600 IPS, mais le gouvernement projette d’en avoir 2000 d’ici 2023-2024.