Les cures «détoxifiantes» ont la cote, surtout au retour des Fêtes, mais leurs vertus sont grandement illusoires, disent les experts.

Le grand show de la détox

Il fut un temps pas si lointain où, après des Fêtes bien arrosées d'alcool et de sauces grasses, il existait seulement deux façons d'expier ses péchés : le régime sec et les Je-vous-salue-Marie. Mais cette époque simple est révolue. L'industrie de la «santé naturelle» propose désormais un éventail impressionnant de cures «détoxifiantes» - cure de jus, jeûne, kit de détox vendus en pharmacie, «suée» dans un spa, etc. - dans lesquels il n'est pas toujours évident de s'y retrouver. Et il n'est pas sûr que ce soit un «progrès»...
En tout cas pour Isabelle Pelletier, cadre dans une firme de communication et prof de yoga, la cause est entendue : ce sera une cure de jus pendant trois jours, liquides auxquels elle mêlera une soupe ici et là. «J'en ai déjà fait et ça me donne comme un coup de fouet, ça dégonfle et ça donne de l'énergie. Quand tu bois un jus qui vient de sortir de l'extracteur, tu as l'impression de boire un concentré de minéraux et de vitamines. Tu le sens, on dirait, que tu bois quelque chose qui te booste. [Et] il n'y a pas de fibre là-dedans, alors ça donne un break à ton système digestif», dit-elle.
Rien ne vaut une alimentation saine à l'année, admet Mme Pelletier, qui est aussi consciente que les vertus alléguées de ce genre de cure n'ont jamais été démontrées scientifiquement. «Mais c'est juste que je l'ai essayé et que, sur moi, ça marche. C'est comme pour se remettre en forme, il y en a qui vont faire du vélo, d'autres de la course, selon la personnalité», dit-elle.
Effet placebo
Et, disons-le, malgré le fort scepticisme qu'ils entretiennent au sujet de ces cures, toutes sortes confondues, les experts consultés par Le Soleil leur reconnaissent tout de même quelques avantages. «Je ne dis pas que ça n'a aucun effet bénéfique. L'effet placebo reste important en médecine, et si quelqu'un me dit que ça lui fait du bien, je peux difficilement contester ça», concède Daniel Kirouac, adjoint à la direction de la Faculté de pharmacie de l'Université Laval et lui-même un ancien propriétaire de pharmacie.
Mais beaucoup des prétentions de l'industrie de la santé naturelle font tiquer les scientifiques. «Au départ, je me questionne sur cette idée selon laquelle on serait intoxiqués, dit Simone Lemieux, chercheuse en nutrition à l'UL. À la base, quand le corps est intoxiqué, il réagit de lui-même. Quand on fait une intoxication alimentaire, par exemple, tout est mis en oeuvre pour sortir le poison.»
Et l'alcool?
Autre exemple utile en cette période de l'année : l'alcool. Contrairement à ce que prétendent les partisans des cures, celui qu'on a bu pendant les Fêtes est sorti de notre corps depuis longtemps, et il n'est nul besoin de s'en purger. «La recommandation pour les femmes qui allaitent, illustre Mme Lemieux, est que deux heures après avoir bu, il ne reste presque plus rien dans le lait.»
Les «symptômes» que l'industrie associe à un corps encrassé sont également assez parlants, c'est le moins qu'on puisse dire. L'an dernier, une directrice de studio de yoga de Montréal disait à La Presse que les signes montrant que l'organisme doit être détoxifié étaient : «acné, allergies, insomnie, maux de tête, anxiété, dépression, douleurs et tensions musculaires». Or le site de Produits naturels Leblanc dresse lui aussi une liste de ces «indices» mais étonnamment (ou non), elle est totalement différente même si elle est censée relever du même «besoin» de détoxification : ballonnements, endormissement après les repas, fatigue au lever, constipation, rétention d'eau, cholestérol. Aucun des éléments figurant sur une liste ne se retrouve sur l'autre...
En fait, la seule chose qui est commune aux deux listes est qu'elles énumèrent des symptômes vagues et très fréquents, dont les causes sont multiples (et souvent psychologiques). Bref, si les fabricants voulaient garder le marché aussi large que possible, ils ne procéderaient pas autrement.
Même principe du côté des fameuses toxines dont on promet de nous libérer - elles ne sont détaillées nulle part. «Dans le fond, on garde ça bien vague probablement pour que tout le monde se sente concerné», suppute Mme Lemieux.
En outre, dit M. Kirouac, comme les produits de santé naturelle ne sont pas des médicaments, leurs fabricants n'ont pas besoin de démontrer leur efficacité de façon aussi rigoureuse que les véritables traitements, en médecine ou en pharmacie.
Au bout du compte, dit-il, «c'est vrai qu'on sort souvent des Fêtes un peu tout croche, parce qu'on ne mange pas comme d'habitude, qu'on boit plus d'alcool, que notre horaire normal est chamboulé à cause des vacances et qu'on cesse souvent de faire de l'exercice. Mais dans les faits, la meilleure façon de s'en remettre, c'est de revenir à de bonnes habitudes».
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Les trousses de détox
On trouve tout un assortiment de ces trousses en vente libre en pharmacie, à des prix qui varient grosso modo entre 15 et 50 $. Le Soleil a examiné la liste d'ingrédients de deux d'entre elles, soit le Duo détoxication corps pur de Holista et le Triolax 5 jours de Leblanc produits naturels, pour se faire une idée de ce que contiennent ces petites boîtes.
Premier constat : tous deux contiennent des extraits de chardon (aussi connus sous les noms silymarine ou silybine) qui ont bel et bien quelques vertus vérifiées par la science. La silymarine, comme d'autres composés nommés flavonoïdes, stimule certaines réactions chimiques dans le foie qui ont pour effet de rendre plus solubles dans l'eau (et donc dans l'urine) des déchets organiques qui, autrement, refuseraient de se mélanger à l'eau, explique le chercheur en pharmacie de l'UL Olivier Barbier. On lui prête aussi des propriétés antioxydantes.
Après la silymarine, cependant, les listes d'ingrédients deviennent plus - comment dire - intéressantes. Ainsi le Triolax comprend huit autres ingrédients, dont quatre diurétiques allégués (soit des composés qui favorisent la production d'urine, ici des extraits de racine de pissenlit, d'épine-vinette, de tilleul et de bardane), deux laxatifs (racine de rhubarbe chinoise et séné) et un probiotique (Lactobacillus casei) que l'on trouve dans des produits laitiers. Dans le cas des pilules d'Holista, trois ingrédients s'ajoutent à la silymarine, soit un laxatif léger (extrait d'une plante, le psyllium, qui réduit un peu le cholestérol aussi) et deux suppléments alimentaires (!) - une algue nommée chlorelle et de la spiruline.
Résultat spectaculaire
Bref, dit le pharmacien Daniel Kirouac, ces trousses de détox «contiennent surtout des laxatifs, des diurétiques et des émoliants [qui ramollissent les selles], et le but recherché, c'est de créer un effet spectaculaire auprès du patient, qui va se dire : "Mon Dieu, le méchant sort!"» Mais il s'agit plus de tape-à-l'oeil que d'autre chose, puisque la consommation d'un diurétique, par exemple, ne fait pas excréter plus de toxines - cela dilue simplement l'urine.
Et c'est sans compter que la sortie massive d'eau et de sels minéraux peut débalancer différents équilibres du corps, avertit M. Kirouac. Par exemple, le manque de liquide peut jouer sur la pression sanguine, ce qui est totalement contre-indiqué pour les gens qui souffrent d'insuffisance cardiaque. Il faut donc toujours consulter son médecin avant d'entreprendre une telle «cure».
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La cure au jus
Très à la mode depuis quelques années, ces «détox» consistent, comme leur nom l'indique, à ne se nourrir que de jus pendant quelques jours. Ses tenants prétendent que l'absence de fibres dans les jus donne un repos au système digestif et que le fait de ne manger que des aliments crus redonne de la vitalité.
Or s'il n'est jamais une mauvaise idée de consommer beaucoup de fruits et de légumes, dit la nutritionniste Simone Lemieux, il reste que «je n'ai rien vu dans la littérature scientifique qui prouve les avantages du crudivorisme. C'est peut-être parce que c'est encore trop nouveau, mais je n'ai rien vu là-dessus».
En outre, poursuit-elle, s'il est vrai que les fibres ralentissent l'absorption des nutriments par l'intestin, ce n'est pas une mauvaise chose en soi : étaler cette absorption évite d'avoir faim une heure après le «repas» et limite les pics de sucre dans le sang.
Et puis, «j'ai de la misère à gober cette histoire-là d'intestin au repos, dit-elle. Il n'est pas plus au repos s'il a des jus à digérer que des fibres. [...] Et le nettoyage du tube digestif, ça se fait naturellement».
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Variation sur le thème de la sueur
Plusieurs spas offrent des cures de détoxification basées sur la sudation où, disent-ils, le «méchant» sort avec la sueur. Il existe également des trousses en pharmacie contenant des ingrédients qui peuvent faire suer. Le hic, cependant, est que la quantité de toxines ou de déchets métaboliques que l'on exsude est absolument infime. Ce sont les reins, le foie et les ganglions lymphatiques qui nettoient l'organisme, pas les glandes sudoripares.
Et comme pour d'autres formes de cure, il faut faire attention. Rappelons le décès, à l'été 2012, d'une jeune femme dans un spa proche de Drummondville. Elle avait entrepris une cure de détox qui consistait à se faire suer pendant des heures, enveloppée dans de la boue et du plastique.
Autres sources :
UNIVERSITY OF ARKANSAS FOR MEDICAL SCIENCE. «Can You Sweat Toxins Out of Your Body?», Medical Myths, UAMS, 2014. http://bit.ly/KaPHVBSANTÉ CANADA. Les produits du psyllium et la diminution du taux de cholestérol sanguin, SC, 2011. http://bit.ly/KaPQs1SCOTT GAVURA. «The Detox Myth: What Your Alternative Health Provider Isn't Telling You», Science-Based Pharmacy, 2014. http://bit.ly/19MCb73AMERICAN CANCER SOCIETY. Milk Thistle, ACM, 2009. http://bit.ly/1eKTeE7