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Les malades admis à la Maison Michel-Sarrazin peuvent dorénavant faire appel à l’aide médicale à mourir.
Les malades admis à la Maison Michel-Sarrazin peuvent dorénavant faire appel à l’aide médicale à mourir.

L’aide médicale à mourir autorisée à Michel-Sarrazin

Normand Provencher
Normand Provencher
Le Soleil
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Depuis son ouverture en 1985, la Maison Michel-Sarrazin, leader des soins palliatifs dans le monde francophone, s’était toujours opposée à l’aide médicale à mourir. Cette position ferme est chose du passé. Les malades admis à la maison de soins palliatifs peuvent dorénavant faire appel à cette mesure de fin de vie. Le Soleil a discuté avec la présidente du conseil d’administration et la directrice générale de l’établissement du cheminement qui a conduit à ce délicat changement de cap.

«L’aide médicale à mourir n’est pas un soin palliatif. C’est de l’euthanasie. C’est notre position historique et on ne changera pas, bien qu’on s’attend à avoir des pressions.» Ainsi s’exprimait l’ancien directeur général de la Maison Michel-Sarrazin, le Dr Michel L’Heureux, dans Le Soleil, en octobre 2013. Huit ans plus tard, cette «position historique» ne tient plus. Les pressions sont venues, tant de l’intérieur des murs, que de la société, de moins en moins réfractaire à l’aide médicale à mourir.

Jocelyne Guay et Brigitte Laflamme, respectivement présidente du conseil d’administration et directrice générale de la Maison Michel-Sarrazin, conviennent que la réflexion à l’interne a été le résultat d’un long processus. Il a fallu un certain temps avant que la direction décide de s’aventurer sur ce terrain glissant.

«On ne sentait que nos bénévoles, le personnel soignant et médical, de qui nous sommes très proches, n’étaient pas prêts, explique Jocelyne Guay. La maison Michel-Sarrazin a 35 ans. Ce n’était pas dans la culture d’accompagnement [des malades].»

Dans la foulée de l’adoption par l’Assemblée nationale de la Loi concernant les soins de fins de vie, entrée en vigueur en décembre 2015, l’établissement, situé près du Domaine Cataraqui, à Sillery, s’était prévalu d’une clause pour en être exempté. Mais la direction ne pouvait s’empêcher de penser que, tôt ou tard, elle ne pourrait pas faire l’économie du débat, d’autant plus que 14 patients depuis six ans avaient réclamé cette mesure pour abréger leurs souffrances, tout en sachant à leur arrivée qu’il ne s’agissait pas d’une mesure prônée par la direction.

Ces demandes de patients, Jocelyne Guay en parle comme «l’élément déclencheur» de la réflexion collective. «Il s’est créé une trajectoire avec les hôpitaux. On devait transférer ces malades à l’hôpital» afin qu’ils puissent bénéficier de l’aide médicale à mourir, explique-t-elle. Ça s’est toujours bien fait, dans le respect des patients, mais les équipes étaient très mal à l’aise avec ces transferts. Certaines personnes ont commencé à manifester leur inconfort par rapport à la rupture d’accompagnement. Ça devenait difficile.»

«Notre force, à Michel-Sarrazin, c’est de soulager les patients, physiquement et psychologiquement, et d’accompagner les familles, ajoute Brigitte Laflamme. C’était important que les gens puissent poursuivre cet accompagnement.»

Réflexion urgente

À pas feutrés, la direction a sondé ses employés et ses bénévoles, leur demandant s’ils se sentiraient «heurtés» si l’aide médicale à mourir était instaurée à Michel-Sarrazin, sous des balises très strictes. «Et si vous êtes heurtés, poursuit Mme Laflamme, on leur demandait s’ils seraient capables de composer avec ça, sachant qu’elle répond à un besoin du patient et de sa famille ?»

La direction de Michel-Sarrazin ne voulait pas offusquer les convictions religieuses, éthiques et spirituelles de ses 350 bénévoles, dont la moyenne d’âge est de 65 ans. «On ne voulait pas les perdre. Sans eux, on ne peut pas survivre», mentionne Mme Guay.

Dans l’intervalle, à l’automne 2019, la sous-ministre adjointe au ministère de la Santé et des Services sociaux, Lucie Opatrny, avait écrit à toutes les maisons de soins palliatifs pour leur demander de reconsidérer leur décision. Une raison supplémentaire pour examiner s’il y avait eu «une petite évolution» chez le personnel et au sein du conseil d’administration.

Brigitte Laflamme et Jocelyne Guay, respectivement directrice générale de la Maison Michel-Sarrazin et présidente du conseil d’administration

En septembre dernier, lors du bilan du directeur général sortant, le Dr Alain-Philippe Lemieux, le conseil d’administration a senti que le fruit était mûr, d’autant plus des membres des équipes soignantes étaient même prêts à suivre une formation pour l’application de l’aide à médicale à mourir. «On considérait qu’il y avait une urgence à réfléchir là-dessus. On a créé un comité spécial pour supporter la directrice générale et faire des recommandations», mentionne Jocelyne Guay.

L’ancien directeur général explique en entrevue qu’il avait «osé» amener le débat avant son départ, conscient que la société avait évolué sur l’aide médicale à mourir. «On voyait bien que c’était accepté dans la population. On sentait que le consensus était de s’adapter à la Loi. C’était le temps de s’adapter [nous aussi]. On pense que [les demandes d’aide médicale à mourir] seront toujours des cas d’exception», explique Alain-Philippe Lemieux.

Aucune demande

Entérinée à l’unanimité par le conseil d’administration, l’aide médicale à mourir est offerte à Michel-Sarrazin depuis le 6 janvier. Elle rejoignait ainsi le mouvement qui se dessine à l’Alliance des maisons en soins palliatifs du Québec où 16 établissements sur 33 l’ont rendue disponible. Six autres sont en réflexion.

Jusqu’à maintenant, aucun malade n’a déposé une demande pour obtenir l’aide médicale à Michel-Sarrazin. Seulement deux l’ont fait l’an dernier.

À la retraite depuis trois ans, après avoir œuvré à titre de médecin à la Maison Michel-Sarrazin depuis son ouverture, Odette Désilets s’est dite heureuse de cette prise de position.

«Je n’ai jamais douté qu’on en arriverait à ça un jour. J’ai toujours senti que le conseil d’administration avait une ouverture à la réflexion, dit-elle au Soleil. On a pris le temps de réfléchir pour en arriver à cette position. Je suis contente pour les patients qu’on n’aura plus besoin de transférer, et aussi pour le personnel soignant qui pourra les accompagner jusqu’à leur dernier souffle.»

«Il y a cinq ans, c’était une bonne décision [de l’interdire], mais maintenant les gens disent que ça fait sens avec l’évolution sociétale», renchérit Brigitte Laflamme.

Réaction des donateurs

Outre la subvention d’environ 75 000 $ pour chacun de la quinzaine de lits que compte l’établissement, la Maison Michel-Sarrazin compte sur sa fondation pour amasser des fonds auprès du public et des organisations. A-t-on peur d’offusquer les valeurs des donateurs, dont certaines congrégations religieuses, en ouvrant la porte à l’aide médicale à mourir?

«On espère que non», lance Jocelyne Guay, qui compte faire œuvre pédagogique pour bien expliquer la position de l’établissement. «On n’est pas dans le pour ou le contre. Nous, on est dans l’accompagnement et les besoins du patient et de sa famille. Probablement que des donateurs vont se questionner. On a déjà parlé à certains d’entre eux et quand ils comprennent la démarche, ils se disent, qui sommes-nous, nous, les bien-portant pour en décider.»

«Ç’a pris un certain temps avant de prendre cette décision, mais on a voulu respecter le rythme des bénévoles et des soignants. On a écouté les patients. On était rendus là», conclut Mme Guay.

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QUI ÉTAIT MICHEL SARRAZIN ?

En ces temps de pandémie, le nom de Michel Sarrazin (1659-1734) renvoie à un personnage historique, considéré comme «le premier scientifique canadien», qui s’est consacré aux victimes d’épidémie, au 18e siècle.

Débarqué en Nouvelle-France en 1685 à titre de chirurgien de la marine, le roi Louis XIV le nomme «médecin du roi en Canada» une quinzaine d’années plus tard. Entre temps, on le retrouve au chevet des malades atteints de fièvre «pourpre». Il contracte la maladie, de même que son compagnon de voyage, Mgr de Saint-Vallier. 

En 1700, il se retrouve au cœur d’une épidémie de grippe qui frappe Québec, puis quelques années plus tard, de variole et de fièvre jaune. Il est mort à Québec en 1734 d’une fièvre maligne provoquée probablement par la petite vérole apportée par un vaisseau. 

On lui doit la première mastectomie pratiquée en Amérique du Nord, en 1700, sur une religieuse de la congrégation de Notre-Dame de Montréal. Une plaque sur un mur extérieur de l’Hôtel-Dieu de Québec rappelle sa contribution historique. 

Selon le Dictionnaire biographique du Canada, «on ne connaît aucun portrait de Michel Sarrazin et celui qu’on lui attribue parfois semble celui d’un docteur Sarrazin vivant en France». Normand Provencher