Pour la ministre de la Santé Danielle McCann, l’amélioration de l’accès à la première ligne passe beaucoup par le décloisonnement des pratiques médicales et la révision du mode de rémunération des médecins de famille.

La ministre McCann «sensible» à la clinique SABSA

Trois semaines après sa nomination à titre de ministre de la Santé et des Services sociaux, Danielle McCann nous a accordé sa première entrevue de fond. Si la prudence était de mise, l’ancienne gestionnaire du réseau s’est aussi montrée encline à rouvrir des portes jusque là fermées par son prédécesseur, dont celle du financement de la clinique sans médecin SABSA.

«Je suis très sensible [...]. Je prends l’engagement de bien évaluer les besoins de la clinique. Si elle a besoin d’argent, on va regarder ça très sérieusement. Elle voit aux besoins des clientèles les plus vulnérables, et moi, dans mon livre à moi, c’est très important», a répondu la nouvelle ministre de la Santé lorsque questionnée sur son ouverture à financer la coopérative du quartier Saint-Roch. 

La clinique SABSA offre environ 3600 consultations par année à des patients qui ont pour la majorité une situation et un état de santé précaire (hépatite C, VIH, toxicomanie, problèmes de santé mentale, souvent pas de carte d’assurance maladie et sans médecin de famille dans 64 % des cas). Ses besoins s’élèvent à environ 250 000 $ par année. 

Or à l’heure actuelle, l’entente entre le gouvernement du Québec et la coopérative ne prévoit que le paiement des fournitures médicales et du salaire de l’infirmière praticienne spécialisée (IPS) Isabelle Têtu. Une travailleuse sociale est également «prêtée» par le CIUSSS de la Capitale-Nationale à la clinique trois jours par semaine. Le reste, notamment les frais d’opération, doit être assumé par la coopérative, qui doit organiser des campagnes de financement chaque année pour assurer sa survie.

À propos des IPS, Danielle McCann a dit vouloir qu’elles jouent leur rôle «pleinement». Un rôle qu’elles peuvent très bien jouer en dehors des murs des groupes de médecine familiale, selon elle. «On est à l’ère numérique, on n’est pas obligé d’être dans le même édifice», a dit l’ex-présidente-directrice générale de l’Agence de santé de Montréal, qui voit très bien les IPS pratiquer dans les CLSC, par exemple, et se référer à des médecins au besoin. 

Décloisonnement des pratiques et révision de la rémunération des médecins

Son parti en a parlé abondamment pendant la campagne électorale, Mme McCann l’a martelé en entrevue : l’amélioration de l’accès à la première ligne passe beaucoup par le décloisonnement des pratiques médicales et la révision du mode de rémunération des médecins de famille. 

«Il y a des choses qui peuvent être faites par des travailleurs sociaux, des psychologues, des infirmières, des pharmaciens… Il va falloir réviser certains éléments, dont le mode de rémunération des médecins de famille, qui sont payés à l’acte dans une forte proportion de leur rémunération. Il n’y a pas là un gros incitatif de déléguer des actes. Ils le font déjà [déléguer des actes], mais nous on pense qu’ils pourraient le faire davantage», dit la ministre de la Santé, qui veut que le médecin soit majoritairement (à 75 %) rémunéré en fonction du nombre de patients qu’il a (pondérés selon leur vulnérabilité). 

«Nous, notre seul but, c’est d’augmenter l’accès, insiste Mme McCann. On a besoin de tout le monde, de nos médecins, de nos infirmières, de nos pharmaciens... Les pharmaciens, c’est souvent eux qu’on voit le plus, qui nous donnent des conseils. Pour le suivi des médicaments, ce sont les personnes expertes. Il y a vraiment des choses à faire avec les pharmaciens, et nous sommes actuellement en discussion avec eux» pour qu’ils jouent un plus grand rôle en première ligne.


« Nous, notre seul but, c’est d’augmenter l’accès. On a besoin de tout le monde, de nos médecins, de nos infirmières, de nos pharmaciens... Les pharmaciens, c’est souvent eux qu’on voit le plus »
Danielle McCann

La ministre est «optimiste» quant à la volonté des ordres professionnels de collaborer ensemble pour améliorer l’accès. «On a des nouvelles personnes au Collège des médecins et à l’Ordre des infirmières et des infirmiers [Mauril Gaudreault et Luc Mathieu, nouveaux présidents], et un changement de gouvernement, de leadership. On est tous arrivés à peu près en même temps. […] Je suis optimiste parce que je perçois une volonté de ces acteurs-là de changer des choses qui n’ont jamais été réglées», dit Mme McCann.

Réouverture de sans-rendez-vous et mot d’ordre aux hôpitaux 

Toujours dans l’optique d’améliorer l’accès à la première ligne, le gouvernement caquiste compte rétablir rapidement le financement des cliniques-réseau qui ont dû fermer leur sans rendez-vous parce qu’incapables de répondre aux exigences du programme de supercliniques de l’ex-ministre Gaétan Barrette. «On les contacte, on leur demande si elles sont capables de rouvrir le sans rendez-vous», et si elles le sont, on rétablit leur financement, promet la ministre.

Danielle McCann prévoit par ailleurs donner «un mot d’ordre» aux hôpitaux pour qu’ils se dotent d’un protocole de redirection des cas non-urgents vers des cliniques. Selon elle, des établissements comme l’Hôpital général juif de Montréal et l’Hôpital Sacré-Coeur, qui réorientent les patients les moins prioritaires vers des cliniques partenaires, «font des choses qui fonctionnent très bien». «On veut que les bonnes pratiques fassent tache d’huile», dit-elle.

Mais «la balle est dans notre camp, elle n’est pas dans le camp du patient». «Il faut faire en sorte que ce soit facile [pour le patient de consulter au bon endroit]. C’est à nous de donner l’information à la population. Notre premier objectif, c’est que le patient n’attende plus des heures à l’urgence, qu’il ait accès facilement à la première ligne», insiste Mme McCann.

Une réforme de fonctionnement

«Ce qu’on fait dans tous les dossiers actuellement, et spécialement en première ligne et en santé mentale, c’est un mapping. On regarde, avec les CISSS [centres intégrés de santé et de services sociaux] et les CIUSSS [centres intégrés universitaires de santé et de services sociaux], région par région, quels sont les besoins de la population. Ça n’a jamais été fait de cette façon-là. C’est notre réforme à nous, une réforme de fonctionnement. On est là pour répondre aux besoins des citoyens, et il faut bien les évaluer, ces besoins-là», fait valoir la ministre.

Mme McCann cite l’exemple de l’Isle-aux-Coudres et de ses 1150 résidents qui ont perdu leur médecin. «Il faut faire quelque chose, ils sont sur une île! […] On travaille beaucoup avec le CIUSSS de la Capitale-Nationale, je connais bien son pdg [Michel Delamarre], et on a une très grande collaboration. Le CIUSSS a fait quelque chose d’important dans ce dossier-là, mais nous, ça se peut qu’on veuille aller plus loin [faire en sorte qu’il y ait un médecin en permanence à l’Isle-aux-Coudres]», a-t-elle dit. 

Prendre soin du personnel

Autre priorité de la nouvelle ministre de la Santé : prendre soin du personnel. Mme McCann veut abolir le temps supplémentaire obligatoire, valoriser le travail des préposés aux bénéficiaires, améliorer leurs conditions en injectant plus de ressources — son gouvernement prévoit demander un «état des lieux» sur la pénurie de main-d’œuvre et se doter d’un «plan» — et en augmentant «peut-être» leur salaire. 

L’épuisement des médecins préoccupe également Danielle McCann, qui veut qu’on valorise et qu’on forme plus de médecins de famille. «On va voir ça avec les universités. [...] Actuellement, je ne crois pas qu’il manque de médecins de famille au Québec, mais je sais qu’il y aura des médecins qui vont quitter pour la retraite. Et les médecins de famille qui sont plus âgés ont beaucoup de patients. Il faut se préparer en conséquence», dit-elle. 

Mme McCann compte du reste poursuivre plusieurs initiatives mises en place par son prédécesseur, notamment en matière informatique. Elle continuera ainsi le déploiement du système Rendez-vous santé Québec, «un très bon système», selon elle, du Centre de répartition des demandes de services pour les médecins spécialistes et du Carnet santé Québec, qui permet aux patients de suivre leur santé en ligne.

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SANTÉ MENTALE : INJECTER PLUS DE RESSOURCES «AU BESOIN»

Consciente que la santé mentale est le parent pauvre du système de santé, la ministre Danielle McCann promet d’injecter des ressources «au besoin». Et de mettre en place le programme public de psychothérapie de 35 millions $ proposé par l’ex-ministre Gaétan Barrette. 

La ministre McCann voit dans le projet-pilote du Programme québécois de psychothérapie pour les troubles mentaux lancé cet été à Lévis «une expérience positive». 

«C’est un bon programme […] qui répond à des besoins [troubles anxieux et dépressifs chez les jeunes et les adultes]. On a beaucoup besoin d’un programme comme ça, et c’est très bien accueilli. On veut qu’il s’élargisse à d’autres régions. On pense qu’il y a un besoin, donc on va le supporter et regarder comment on peut l’élargir», a indiqué la ministre en entrevue.

Danielle McCann a dit croire aux services en santé mentale dans la communauté. «On est en train de regarder ce qu’on a comme offre de services en santé mentale dans chacune des régions, qu’est-ce qui manque. On va regarder comment on peut mieux organiser les choses […]. Et, bien sûr, on va injecter des ressources au besoin», a promis la ministre, tout en assurant que l’amélioration de l’offre de services en santé mentale, «c’est un objectif pour nous».

Mme McCann est par ailleurs revenue sur l’engagement de son parti à mieux soutenir les organismes communautaires, dont ceux en santé mentale, et à revoir leur financement. «Ils sont financés par projets, et c’est très instable. Beaucoup de ces organismes doivent engager une personne, parfois à temps plein, pour faire ces demandes-là. Nous, ce qu’on a promis et qu’on va faire, c’est leur donner un financement stable, récurrent. […] Ça va diminuer la pression sur les organismes communautaires.»