Des experts en santé mentale appréhendent les séquelles psychologiques qui risquent de ressortir dans la foulée de la pandémie chez les travailleurs de la santé.
Des experts en santé mentale appréhendent les séquelles psychologiques qui risquent de ressortir dans la foulée de la pandémie chez les travailleurs de la santé.

La détresse qui guette les «anges gardiens»

Marc Allard
Marc Allard
Le Soleil
L’infirmière auxiliaire s’est sentie très fatiguée. Puis, le mal de tête, la toux et la fièvre lui ont fait craindre ce qu’un test allait confirmer : elle avait été infectée par la COVID-19. Depuis quelques semaines, Louise* voyait les cas de coronavirus se multiplier dans le CHSLD de Québec où elle travaille. Des résidents en mouraient. Des collègues étaient contaminés. Louise se sentait impuissante devant la propagation du virus.

Et c’est elle qui a été infectée. «On voit notre état se détériorer et on se demande comment ça va finir, dit Louise. [...] Mon inquiétude, c’était : “je vais-tu être obligée d’être intubée?”» Quatre jours plus tard, le virus a atteint son conjoint. Le couple avait du mal à fermer l’oeil. «On était inquiet l’un de l’autre.» 

L’infirmière est maintenant guérie. Après deux tests négatifs, elle est retournée au travail. Mais la détresse psychologique ne l’a pas quittée. «C’est encore là», dit Louise. 

Surnommés les «anges gardiens» par le premier ministre François Legault, honorés par les sirènes et les klaxons des policiers, et dorlotés par les commerçants, les travailleurs de la santé continuent tout de même à être mis à rude épreuve par la crise du coronavirus. 

Partout au canada

Des experts en santé mentale appréhendent les séquelles psychologiques qui risquent de ressortir dans la foulée de la pandémie. L’épuisement, la dépression et les troubles de stress post-traumatique, notamment, guettent des soignants et des gestionnaires.

Travailleuse sociale au Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux (CIUSSS) de la Capitale-Nationale, Josiane Primeau est affectée à la ligne d’écoute et de soutien psychosocial pour les travailleurs de la santé qui a été implantée pendant la crise. Jusqu’à maintenant, plus de 160 employés ont appelé pour ventiler.

«Ce qu’on voit, c’est des gens qui vivent une certaine détresse, de l’anxiété, de la tristesse, des problèmes de sommeil, des pertes d’appétit, des cauchemars», décrit Mme Primeau.

Les travailleurs de la santé craignent notamment d’être infectés par le virus ou de contaminer leur famille. Ils sont aussi ébranlés par la réorganisation du travail et de la vie familiale. «Il y en a qui faisaient des crises de panique, qui ne savaient pas trop comment gérer ça, qui avaient besoin d’exprimer des craintes par rapport à ce qui passait», dit Josiane Primeau. 

La détresse est perceptible partout au Canada. Selon un sondage de la firme montréalaise Potloc en partenariat avec l’Association canadienne de santé publique mené en avril, 67 % des travailleurs de la santé canadiens se sentent anxieux, 49 % ne se sentent pas en sécurité, 40 % se sentent surchargés, 29 % ont perdu espoir, 28 % sont en manque de sommeil et 28% sont découragés.

Or, «quand on est dans le feu de l’action, on n’a pas le temps de penser à nous-mêmes, et ce n’est pas nécessairement encouragé de prendre soin de soi-même, dit Charles Morin, professeur à l’École de psychologie de l’Université Laval. Il y a des besoins urgents auxquels il faut répondre. Souvent, il faut présenter une façade qu’on est tough, qu’on est capable d’affronter ça». 

stress post-traumatique

Malgré la façade, plusieurs ressentent une grande impuissance devant la pandémie. «Cette forme d’impuissance là peut engendrer carrément des symptômes dépressifs et, à plus long terme, des problèmes de stress post-traumatique, dit le professeur Morin. Des fois, ça sort à retardement.»

Affaiblis par la COVID-19 ou la surcharge de travail, de plus en plus d’employés ne se sentent pas capables de reprendre le boulot. «Il y en a plein qui ne veulent pas revenir. Elles sont à la maison, elles ont peur, elles sont inquiètes. On en a encore eu une cette semaine qui a dit : “je suis pas capable d’avoir mes congés, je démissionne”. Les gens sont épuisés», dit Caroline Larochelle, du Syndicat des professionnelles en soins de la Capitale-Nationale (FIQ).

Des travailleurs de la santé qui ont vu des patients emportés par la COVID-19, ont eu peur d’être infectés par le virus ou l’ont contracté eux-mêmes sont aussi susceptibles de développer un trouble de stress post-traumatique (TSPT), note Geneviève Belleville, professeure à l’École de psychologie de l’Université Laval. 

Après avoir été exposés à un événement traumatique pendant la crise de la COVID, des travailleurs de la santé peuvent se mettre à faire des cauchemars, à avoir des pensées intrusives ou des flash-back, à devenir hypervigilants et à sentir que leur humeur est altérée. Ces symptômes potentiels du TPST sont associés à une difficulté à «digérer» l’événement traumatique, explique Mme Belleville. 

De manière plus générale, Geneviève Belleville suggère aux travailleurs de la santé qui sont confrontés à la crise de la COVID-19 de prendre régulièrement leur température psychologique. Quand il devient ardu de ressentir des émotions positives, c’est habituellement un signe que ça ne va pas, note-t-elle. 

«Être capable de rire dans sa journée, être capable d’avoir des contacts significatifs avec des personnes importantes, être capable de vivre des moments de joie malgré tout : quand on perd ça, on fait de la fièvre psychologique», dit Mme Belleville.  

* Le vrai de nom de Louise a été modifié pour protéger son identité