Les hommes qui ont eu une relation sexuelle avec un autre homme ne seront plus bannis pour toujours des collectes de sang, mais en resteront exclus seulement si cette relation est survenue dans la dernière année.
Les hommes qui ont eu une relation sexuelle avec un autre homme ne seront plus bannis pour toujours des collectes de sang, mais en resteront exclus seulement si cette relation est survenue dans la dernière année.

Interdiction aux homosexuels de donner du sang: le Canada évolue à pas de tortue

Pierre-Olivier Fortin
Pierre-Olivier Fortin
Le Soleil
«Héma-Québec a besoin de bras? Nous, on en a!» scandaient les participants à la marche contre l'homophobie à Québec, l'an dernier. Parce qu'actuellement, au Québec, tous les hommes qui ont eu une relation sexuelle avec un autre homme depuis 1977 ne peuvent donner leur sang. Alors que plusieurs pays comme la Grande-Bretagne ont assoupli cette règle, le Canada semble bouger, mais à pas de tortue.
La Grande-Bretagne en est venue à la conclusion que cette exclusion à vie était discriminatoire et non fondée du point de vue scientifique. Ainsi, les hommes qui ont eu une relation sexuelle avec un autre homme ne seront plus bannis pour toujours des collectes de sang, mais en resteront exclus seulement si cette relation est survenue dans la dernière année.
Il s'agit d'un pas dans la bonne direction, répondent les groupes de défense des droits des homosexuels, mais certainement pas d'une victoire.
En fait, les hommes gais actifs sexuellement, qu'ils soient en couple ou qu'ils aient eu des relations protégées, sont toujours exclus. Autrement dit, les hommes gais doivent pratiquer l'abstinence pendant 12 mois pour pouvoir donner du sang.
L'Afrique du Sud, l'Australie, la Nouvelle-Zélande et le Japon ont tous modifié leurs critères d'exclusion qui oscillent maintenant entre six mois et cinq ans. L'Italie et l'Espagne sont allés plus loin. On ne pose plus la question à savoir si le donneur a eu une relation sexuelle avec un homme, mais plutôt s'il a eu des comportements sexuels à risque.
Maintenant avocat à Toronto, Adrian Lomaga avait intenté un recours juridique contre Héma-Québec en 2004. Étudiant de troisième année en droit à l'Université McGill, il s'est senti brimé de ne pouvoir participer à une collecte de sang organisée sur le campus et a entrepris de réclamer des dommages moraux.
Il a abandonné sa poursuite en début d'année parce que la situation pourrait bientôt changer.
«Ce que je comprends, dit-il en entrevue, c'est que Héma-Québec et les Canadian Blood Services étudient la possibilité de faire des changements quant aux règles d'exclusion à vie.»
Débat sur les règles
Plusieurs croient que le fruit est mûr pour qu'on replonge dans ce débat, à commencer par les deux agences canadiennes responsables des collectes de sang. Celles-ci doivent s'adresser à Santé Canada pour modifier ces règles.
Héma-Québec, de son côté, travaille en ce sens depuis six ans. «Notre équipe médicale serait tout à fait confortable avec la période [d'exclusion] de 12 mois», indique le Dr Marc Germain, microbiologiste et vice-président aux affaires médicales.
Mais l'organisme a subi un échec, en 2004, devant un comité du ministère de la Santé. Il se résigne désormais à demander un délai d'exclusion de cinq ans.
«Le cinq ans est là parce que certains pensent que les hommes qui ont eu des relations avec d'autres hommes sont plus à risque pour les virus émergents», c'est-à-dire les maladies encore inconnues. Puisque le VIH est d'abord apparu dans le milieu gai, «peut-être que pour la prochaine infection émergente, les gais sont plus à risque», cite le Dr Germain, qui ne voit là que de la «futurologie».
Par ailleurs, «on convient que la politique qu'on propose ne s'appliquerait pas aux hommes gais qui ont une relation stable ou même des relations protégées», concède le docteur.
On ne joue pas avec le VIH. Le spectre du scandale du sang contaminé est toujours là et même si les tests se sont beaucoup améliorés, ils ne sont pas infaillibles. «Si les tests étaient parfaits à 100 %, on n'aurait pas cette discussion-là», insiste le Dr Germain.
Et certains faits ne changent pas : les risques de transmission de la maladie sont plus élevés lors des relations sexuelles entre hommes. «Même dans un couple stable, quand on parle de couple gai, le risque demeure plus élevé», soutient-il, parce qu'on «ne peut pas se porter garant pour le partenaire».
En clair, un homme qui a une relation extraconjugale secrète a plus de chances de contracter le VIH et d'infecter son conjoint sans que celui-ci ne s'en doute.
Si ce dernier donne du sang, les tests ne sont pas infaillibles. Le risque de contracter le VIH par une transfusion sanguine au Québec est d'une chance sur 13 millions.
Le Dr Joseph Portnoy, spécialiste des maladies infectieuses à l'Hôpital général juif de Montréal, insiste sur le fait qu'il s'agit là de gestion du risque et non de recherche de la vérité. Il faut en moyenne deux semaines pour détecter la présence du VIH dans du sang. Ainsi, demander aux homosexuels d'attendre six mois, un an ou cinq ans ne fait aucune différence. Par contre, comme les risques de transmission sont plus élevés dans ce groupe, une plus grande prudence s'impose.
Par conséquent, le délai d'un an est justifié selon lui, à une nuance près. «Dans un couple stable, il n'y a aucun risque! Si une personne est mariée avec une autre personne, stable, depuis 20 ans, [ils devraient pouvoir] donner du sang, autant les gais que les hétéros.»
Préjugés
Julius Grey, avocat spécialiste des droits de la personne, a assisté Adrian Lomaga dans son recours. Sa position sur la question est très claire.
«Les statistiques qu'on connaît justifient un certain degré de prudence, mais ne justifient pas la prohibition. En d'autres termes, si quelqu'un n'a pas eu de relations depuis plus de six mois, ou si cette personne est dans une relation stable, il n'y a absolument aucune raison [qu'elle ne puisse pas donner de sang]. Ça fait partie des préjugés qui restent d'une époque lointaine où l'on considérait qu'il y avait quelque chose d'anormal dans une pratique qui est tout à fait naturelle et normale.»
Héma-Québec recueille le sang de plus de 160 000 donneurs chaque année.