Les enfants qui bénéficient de la banque de lait maternel sont les grands prématurés les plus vulnérables.

Donneuses de lait maternel recherchées

Méconnue, la banque de lait maternel d’Héma-Québec ne suffit toujours pas à la demande même après quatre ans d’existence. En partie parce qu’il faut recruter continuellement de jeunes mamans afin de recueillir le précieux aliment dévolu aux prématurés. Aussi parce que près de 20% de la collecte est jetée. Visite du centre de distribution de Québec et explications.

Après avoir enfilé le sarrau blanc d’usage, nous entrons dans les installations d’Héma-Québec situées sur le campus de l’Université Laval. Quelques pas vers la gauche, puis quelques autres à droite, et nous voici devant un grand congélateur. 

Annie Roy, superviseure de l’expédition des produits biologiques, ouvre la porte. C’est là que des petites bouteilles de lait sont conservées, groupées sur une étagère aux côtés de pochettes de sang. Elles attendent leur tour, le moment où l’équipe de néonatalogie du CHUL commandera un nouveau lot pour les poupons nés avant terme. 

«On a un inventaire d’à peu près 300 bouteilles», décompte Mme Roy. Chacune contient 100 millilitres issus du mélange de la «production» de 6 à 8 mères différentes, parfois jusqu’à 15 mères différentes. Quinze femmes qui ont pris le temps de prélever le lait, de le congeler, de l’envoyer à Héma-­Québec…

Pourquoi tant de mamans impliquées pour élaborer une dose? «La composition du lait change selon l’âge de l’enfant», répond le directeur des relations publiques, Laurent Paul Ménard. Afin de concocter un meilleur lait, les petits bocaux remplis à domicile sont donc ouverts, leur contenu est mélangé, pasteurisé pour être ensuite redistribué en portions de 100 ml. Mais ça, ça se passe à Montréal.

Car les femmes de plusieurs régions peuvent participer. Mais les plus grands besoins sont dans la métropole, plusieurs centres hospitaliers y ayant une unité de néonatalogie, indique M. Ménard. C’est donc là-bas que le laboratoire principal de la banque de lait maternel a été aménagé. Ainsi, les fioles voyagent des régions vers le siège social pour faire le chemin inverse une fois le lait mélangé, traité, testé.

Du lait donné par des centaines de bénévoles: «Pour le moment, nous avons atteint le chiffre magique de 350 donneuses actives», poursuit notre guide. «Pour la région de Québec, nous avons 86 mamans qui participent activement.»

D’autres sont à Sherbrooke et Gatineau, celles de Saguenay et Trois-Rivières pourront bientôt prêter main-forte.

Toutes ont subi un test sanguin et ont répondu à des questions pour établir qu’elles sont en bonne santé. Leur médecin a également confirmé que les besoins de leur bébé sont comblés, que seuls les surplus de lait sont prélevés pour la banque québécoise.

Après les formalités, elles ont reçu des bouteilles qu’elles conservent au congélateur. À Québec et Montréal, des livreurs vont cueillir la marchandise conservée dans des boîtes réfrigérées. Ailleurs, les mamans vont elles-mêmes porter les flacons à un point de dépôt.

«Le gros gros gros enjeu avec le lait maternel, c’est la contamination bactérienne», observe à propos Laurent Paul Ménard. À plusieurs étapes entre la maison de la donneuse et l’incubateur, le liquide est en contact avec l’air ambiant. L’enjeu est d’une envergure certaine: autour de 18% de ce qui est envoyé à Héma-­Québec ne prendra jamais la route des hôpitaux. Héma-­Québec a d’ailleurs fait la manchette l’automne dernier quand des centaines, voire des milliers de litres ont été perdus.

Dix-huit pour cent, c’est néanmoins mieux qu’avant, note M. Ménard. Au début de l’aventure, 40% du lait était disqualifié.

Héma-­Québec apprend de ses erreurs et espère atteindre une cible d’entre 8% et 10% de pertes. «L’aventure du lait maternel comporte certains […] apprentissages pour nous, certaines adaptations qui ont été nécessaires.»

Avant d’être distribué, le lait est mélangé, testé, pasteurisé et portionné en bouteille de 100 ml.

+

LE RÊVE: 40 000 BOUTEILLES PAR ANNÉE

Pour que tous les bébés du Québec venus au monde à 32 semaines et moins de grossesse puissent bénéficier de la banque nationale de lait maternel, tel que voulu par les autorités, il faudrait que les donneuses recueillent 40 000 pots de 100 ml par année… Un objectif «pas encore atteint», mais ­qu’Héma-Québec voit poindre.

«On est en mode recrutement», fait remarquer le porte-parole Laurent Paul Ménard. «Nous cherchons à en recruter sur une base constante.»

Héma-­Québec a calculé que 350 mères doivent donner en continu pour que la banque de lait maternel atteigne l’équilibre. Sauf que dans les faits, il en faut pas mal plus: certaines arrêtent lorsqu’elles ont une grippe, d’autres voient leur production diminuée, d’autres encore deviennent trop «vieilles» — lorsque leur enfant atteint 12 mois, elles ne peuvent plus participer… C’est donc autour de 750 donneuses qu’il faut dénicher année après année.

Une cible réaliste, juge M. Ménard, qui souligne que l’organisation a revu ses pratiques de recrutement et de production afin d’améliorer sa performance. «Nous sommes en voie d’atteindre l’objectif de 4000 litres par année. Quand on parle de 4000 litres par année, on parle de 40 000 doses, 40 000 petites bouteilles qui sont nécessaires dans les unités de néonatalogie un peu partout au Québec comme ici au CHUL.»

La quantité n’y étant pas encore, Héma-­Québec et les néonatalogistes doivent limiter l’accès à la ressource. «C’est destiné à une clientèle, qui est quand même assez ciblée, qui est très précise. On parle de grands prématurés nés à 30 semaines de grossesse et moins», note-t-il. Et même parmi cette clientèle, seuls les petits les plus vulnérables peuvent se qualifier. Il reste donc encore du chemin pour que «tous les prématurés de 32 semaines et moins» dont la génitrice ne peut subvenir aux besoins nutritionnels soient nourris avec le lait de la banque.

Les bouteilles de lait maternel sont congelées et placées dans des boîtes isolantes avant de partir dans des hôpitaux aux quatre coins de la province.

+

«UNE GOUTTE DE LAIT, C'EST UN LINGOT D'OR»

Donneuse

Il y a deux ans et demi, Anne-Émilie Jalbert s’est retrouvée à l’unité de néonatalogie du CHUL: «J’ai deux filles; ma première fille est prématurée. J’ai connu la prématurité, je sais à quel point c’est difficile.»

Au téléphone, elle évoque le sentiment de culpabilité face à l’enfant arrivé trop tôt. Une émotion exacerbée par la difficulté à stimuler le corps à produire du lait des semaines plus tôt que prévu. «C’est épouvantable.»

Elle a travaillé fort, comme les autres mères, pour nourrir naturellement sa fille. «En néonatalogie, une goutte de lait c’est un lingot d’or.»

L’enfant de Mme Jalbert n’était pas «assez» prématuré pour pouvoir recevoir du lait maternel de la banque constituée par Héma-Québec. Mais la mère est restée marquée par l’expérience.

Si bien que lorsqu’un bébé nouveau est débarqué dans sa vie, elle s’est inscrite pour «redonner». «Mon bébé a 4 mois, j’ai commencé à donner à peu près à 1 mois.»

Elle compte poursuivre tant que son corps le pourra. Même si, parfois, son lait doit être jeté parce qu’il ne répond pas aux normes. Comme cette fois-là, quand le téléphone a sonné pour lui annoncer que 3 litres qu’elle avait envoyés devraient servir à la recherche et au calibrage des appareils faute d’être distribués aux nourrissons. Le lait n’avait pas réussi les tests au labo.

Receveuse

Quand l’enfant de Kathleen Foster s’est présenté, après 28 semaines de grossesse, il ne pesait que 750 grammes: «C’est vraiment minuscule.»

Ça faisait déjà trois semaines que Mme Foster était hospitalisée. Mais face au retard de croissance, les médecins ont fait un choix: la petite Justine devait être traitée à l’extérieur.

Et puis? Justine vient de fêter son deuxième anniversaire.

Pourquoi donc parler de cette naissance? Kathleen Foster veut faire connaître la banque de lait maternel d’Héma-Québec, veut que les médecins et infirmières en parlent, qu’il y ait de la publicité à ce sujet dans les cliniques médicales et hôpitaux…

Parce qu’elle, elle ne savait pas qu’une telle réserve de lait humain existe au Québec. Une ignorance partagée par ses proches avec qui elle a discuté du sujet. «Héma-Québec pour nous c’est des dons de sang, mais pour le lait c’est vraiment inconnu. […] On n’en entend presque pas parler.»

Elle ne savait pas jusqu’à ce jour où, à l’unité de néonatalogie, le personnel a abordé la question, a évoqué cette solution offerte aux mères ne produisant pas le lait nécessaire à leur enfant grandement prématuré. Le discours sur les bienfaits pour la santé du poupon l’a convaincu.

Justine a été privilégiée, dit-elle. Les critères sont stricts, mais son enfant en a reçu du lait d’autres mères pendant plusieurs semaines pour que son poids augmente.

Maintenant, Kathleen Foster espère que le mot se passera, que les mères qui ont plus de lait que nécessaire pourront partager.