Le neurochirurgien David Fortin vient de passer six heures à opérer une patiente éveillée. Dans son bloc opératoire, la fatigue est palpable : celle du chirurgien qui n’a pas eu droit à l’erreur pendant toute la durée de la chirurgie, celle de son équipe et celle de sa patiente. Alors que la chirurgie est terminée, la patiente ressent de la douleur. David Fortin, ainsi que l’infirmière de bloc, s’approchent d’elle pour la rassurer et tenter de la soulager. Le moment est touchant. Jusqu’à la fin, David Fortin aura été là pour rassurer sa patiente qui avait placé toute sa confiance en lui.

Dire au revoir à sa tumeur cérébrale [VIDÉO]

Au bloc opératoire, une dizaine de personnes s’affairent : le neurochirurgien David Fortin bien sûr, mais également un résident en neurochirurgie, des anesthésiologistes, une instrumentiste, des infirmiers, une ergothérapeute. Au centre de cette grande salle éclairée se trouve la patiente, Manon Bisson, à qui l’on enlèvera sous peu une partie importante de sa tumeur cérébrale.

Placée sous sédation, Manon Bisson est réveillée durant toutes les étapes. Près d’elle, deux anesthésiologistes veillent sur son confort et ajustent les médicaments qu’ils lui donnent en fonction de ce qu’elle ressent. Une ergothérapeute viendra ensuite se joindre à l’équipe pour faire faire à Manon Bisson les tests nécessaires pendant la chirurgie quand les zones sensitives et motrices de la patiente seront stimulées.

Dès le début de la chirurgie, le Dr Fortin parle avec sa patiente pour la tenir informée et la rassurer. « Tout va bien aller », dit-il pour se faire rassurant avant la première incision dans le cuir chevelu de la patiente. « Je sais. Aujourd’hui, il y a Dieu, il y a mon père et il y a David », répond la patiente en toute confiance. « Toi tu me dis ça, et mes enfants me disent : "Hey, p’pa, tu gosses!" Ça fait toute une différence! » rétorque spontanément le Dr Fortin, un homme d’une grande humilité, en déclenchant des fous rires dans sa salle d’opération.

Pendant près d’une heure, le Dr Fortin et son équipe travaillent à installer la patiente confortablement pour qu’elle puisse, durant les heures suivantes, tolérer la position dans laquelle elle sera couchée. Sa tête est fixée à la table et aussi directement dans son crâne pour qu’elle ne puisse pas bouger.

« C’est long l’installation et c’est normal. On ne peut pas bâcler cette étape-là, parce que tout en dépend », souligne-t-il.

Car son travail en est un de minutie. De très grande minutie en fait. Sa marge d’erreur est extrêmement mince.

Il faut notamment prendre garde aux fibres profondes, sous la tumeur. « Si on s’aventure trop près de ces fibres, même une résection d’une infime portion va produire un déficit dense et permanent : c’est fini, elle ne marchera plus », dit celui qui exerce la neurochirurgie au CIUSSS de l’Estrie-CHUS.

Une bande de cheveux de la patiente – la plus petite possible - est rasée. Puis l’opération commence. Avant d’atteindre le cerveau, il faut tout d’abord procéder à une craniectomie partielle, une intervention qui permet de sectionner des os du crâne et de retirer ainsi une partie de la voûte crânienne. Cette partie de la chirurgie prend une quarantaine de minutes.


« L’endroit qu’on avait identifié comme la zone motrice est en fait la zone sensitive. La zone motrice est antérieure dans le cerveau. C’est une excellente nouvelle, ça va nous aider à enlever davantage de la tumeur. »
Le neurochirurgien David Fortin

Le neurochirurgien, qui est aussi professeur à l’Université de Sherbrooke et chercheur au Centre de recherche du CHUS, commence alors à stimuler le cerveau de la patiente.

En vue de cette étape d’une grande importance, Manon Bisson a passé une imagerie par résonnance magnétique fonctionnelle la veille de la chirurgie, question d’avoir une idée de la cartographie de son cerveau ainsi que d’autres tests d’imagerie. Dr Fortin a donc une idée assez précise des endroits où il devra réséquer la tumeur avec une plus grande attention et où il devra s’arrêter afin de préserver la motricité et la sensibilité de la jambe et du bras gauche de sa patiente.

Mais soudain, oh surprise.

Alors qu’il pensait stimuler la zone motrice de la jambe gauche de la patiente, c’est dans l’épaule que la patiente perçoit une sensation (zone sensitive). La cartographie ne tient plus.

« L’endroit qu’on avait identifié comme la zone motrice est en fait la zone sensitive. La zone motrice est antérieure dans le cerveau. C’est une excellente nouvelle, ça va nous aider à enlever davantage de la tumeur », soutient le professeur-chercheur du Centre de recherche du Centre hospitalier universitaire de Sherbrooke (CHUS).

Pendant les heures qui suivent, le Dr Fortin et son résident en neurochirurgie, le Dr Charles Touchette, s’affairent à enlever la tumeur, petit à peu. Chaque millimètre compte.

Pendant tout ce temps, la patiente est éveillée. Manon Bisson est très calme. Elle sombre parfois dans le sommeil. À quelques reprises, elle encourage le personnel du bloc opératoire avec bienveillance et humour et s’inquiète de savoir « si tout le monde est correct ». Quand on lui donne de l’eau, elle remercie l’anesthésiste. « C’est une patiente parfaite; elle est calme, elle collabore bien », assure David Fortin.

Mais les heures filent et les produits anesthésiants commencent à s’accumuler dans le sang de la patiente. « Nous avons eu plus de difficultés à la réveiller vers la fin de la chirurgie, mais c’est normal, c’est une situation que nous avons connue par le passé avec d’autres chirurgies éveillées », précise Dr Fortin.

Au fil des heures qui passent, l’ambiance change également dans la salle d’opération. Il est presque 14 h quand elle se termine. Le personnel est au bloc depuis tôt le matin. La fatigue est palpable.

« Les chirurgies avec des patients éveillés sont plus longues et plus fatigantes, tant pour les patients que pour le personnel. C’est normal », assure le Dr Fortin.

À la fin de la chirurgie, la patiente est bien réveillée. Manon Bisson s’en va directement aux soins intensifs chirurgicaux où elle sera sous haute surveillance pour les 24 prochaines heures.

David Fortin, lui, va rencontrer la famille de sa patiente pour leur expliquer que tout s’est bien passé. Puis il retourne à son bureau pour manger une bouchée. Il retournera en salle d’opération environ une heure plus tard pour une chirurgie beaucoup plus courte cependant.

« Ce soir, je vais être vidé. C’est une chirurgie demandante. Mais je suis content: ça s’est bien passé et ça va aider ma patiente », conclut-il.