Dénutrition des aînés dans les CHSLD: le Québec a 15 ans de retard

Le Québec est 15 ans en retard sur l'Ontario et les États-Unis en ce qui concerne la dénutrition des personnes âgées dans les centres d'hébergement et de soins de longue durée (CHSLD) et des milliers de patients dans les hôpitaux.
«Dans les années 90, alors que l'Ontario et les États-Unis prenaient conscience de la dénutrition, qu'ils imposaient des normes sévères de dépistage et de traitement de la dénutrition, au Québec, on disait que l'alimentation, ce n'est pas important, et qu'il fallait y mettre le moins d'argent possible dans le réseau de la santé pour atteindre le déficit zéro», a déploré, dimanche, au Soleil, Denise Ouellet, professeure à la faculté des sciences de l'agriculture et de l'alimentation de l'Université Laval.
Chez nos voisins du sud, les règles font qu'on ne peut réduire les services alimentaires sans tenir compte des conséquences sur l'état de santé des personnes hébergées. «Aux États-Unis, le centre d'hébergement a l'obligation de maintenir un état nutritionnel optimal tel que mesuré régulièrement avec une méthode scientifique. Au Québec, on n'a absolument rien», a-t-elle poursuivi.
En Ontario, les centres d'hébergement doivent avoir à leur emploi un nombre minimum de nutritionnistes. «La norme minimum y est de 30 minutes par mois par résidant dans un CHLSD. Au Québec, il n'y a aucune norme», a souligné Mme Ouellet.
De plus, dans la province voisine et dans les CHSLD financés par le gouvernement américain, un test de dépistage de dénutrition est fait lors de l'admission dans un hôpital ou un centre d'hébergement. Par la suite, quatre fois par année, une évaluation nutritionnelle des personnes hébergées est effectuée. Si un problème de dénutrition est décelé, un plan de traitement est appliqué. Au Québec, peu de centres d'hébergement accordent une grande attention à la dénutrition des personnes âgées.
«Nos aînés sont vraiment négligés au plan de l'alimentation. La forte majorité des CHSLD n'ont pas de nutritionnistes», a soutenu l'experte en nutrition.
Vision de comptable
Mme Ouellet explique cette situation par le peu d'importance que l'on accorde au Québec à l'alimentation des personnes hospitalisées et hébergées dans leur plan de soins. «On ne considère pas l'alimentation comme un soin, mais un service de support au même niveau que la buanderie, la lingerie. On dit que c'est de l'hôtellerie, que ce n'est pas la vocation de l'hôpital et qu'il faut mettre le moins d'argent possible dans l'alimentation», a-t-elle affirmé.
Selon Mme Ouellet, il s'agit d'une vision comptable à courte vue qui ne tient pas compte des coûts supplémentaires engendrés par la dénutrition non dépistée et non traitée. «Ça peut coûter jusqu'à quatre fois plus cher. La dénutrition entraîne un affaiblissement du système immunitaire, donc beaucoup plus d'infections. Une plaie prend plus de temps à guérir. On va payer des médicaments et des soins infirmiers de façon plus importante», a-t-elle avancé.
«Une personne dénutrie va perdre sa masse musculaire. Ses capacités de s'occuper d'elle-même qui sont déjà faibles quand on entre en hébergement vont dépérir encore plus rapidement. Ça prend plus de préposés. Il y a un risque de chute plus important. En plus, il y a un besoin d'aide plus grand au sortir de l'hôpital. Ça coûte plus cher», a-t-elle continué.
Mme Ouellet est persuadée qu'il est possible d'offrir des repas qui seraient plus appréciés dans les hôpitaux et les centres d'hébergement et de soins de longue durée. «Les coûts seront plus élevés, mais on va faire des économies ailleurs et les personnes âgées se porteront beaucoup mieux.»
Des données colligées par un CHSLD de Montréal ont montré que 85 % des personnes âgées admises souffraient d'un problème de dénutrition et que leur état, après qu'elles ont été admises, s'est détérioré.