Dénutrition dans les CHSLD: une diététise blâme les directeurs

Une diététiste qui s'emploie depuis 20 ans à contrer la dénutrition chez les aînés a blâmé certains directeurs d'hôpitaux et de CHSLD pour les problèmes de dénutrition de personnes âgées dans ces établissements.
«Certains directeurs d'hôpitaux et de centres de soins de longue durée se font une gloire de dépenser le moins possible pour l'alimentation des patients! Loin d'être une gloire, je crois que c'est une honte de consacrer aussi peu que 5 $ par jour pour nourrir convenablement une personne très malade au Québec en 2012», a écrit Thérèse Dufresne, directrice générale de Prophagia, dans une lettre datée du 2 mars dernier à la ministre de la Famille et des Aînés, Marguerite Blais.
Selon la chef du service de diététique de l'Hôpital Sainte-Anne pour les anciens combattants, il est inacceptable «de laisser mourir quelqu'un de faim lorsqu'il existe une solution abordable à portée de main». Prophagia est une entreprise liée à l'Hôpital Sainte-Anne qui a développé un «manger mou» ayant bon goût avec une technologie brevetée pour les personnes souffrant de dysphagie.
«Plusieurs décideurs commettent des manques graves à l'éthique et ne comprennent pas leur mission lorsqu'ils vont oser déclarer que c'est de l'acharnement thérapeutique que de bien nourrir les aînés dysphagiques. Loin d'être de l'acharnement, c'est d'abandon dont il faut parler ici», peut-on lire dans la lettre.
À son avis, il faudrait que les établissements prévoient une somme minimale de 10 $ par jour pour la nourriture d'une personne hébergée. Actuellement, il en coûterait environ la moitié pour nourrir une personne âgée dans un CHSLD.
«Au Québec, il n'y a pas de normes concernant les repas dans les centres d'hébergement. C'est même un indice de performance que de dépenser le moins possible pour la nourriture. En Ontario - et ce n'est pas le seul endroit où ça existe -, ils ont des cahiers de charges très pointus. Les gens se font inspecter et savent très bien sur quoi. Ils ont mis un plancher de dépenses et non pas un plafond. C'est révisé régulièrement», a-t-elle affirmé, hier, au Soleil.
L'ajout d'inspecteurs pour faire le tour des CHSLD n'est pas suffisant. «C'est bien beau faire des visites, mais si tu ne sais pas quoi regarder, ça ne donne pas grand-chose», a-t-elle dit.
Elle rejette l'argument voulant qu'il en coûterait trop cher pour bien alimenter les personnes âgées ayant des problèmes à manger avec une nourriture adaptée. «Nos produits [Epikura] sont aussi abordables que la nourriture ordinaire. Les centres d'hébergement qui n'utilisent pas nos produits ne dépensent pas moins par jour d'hébergement que ceux qui les utilisent», a-t-elle soutenu.
Mme Dufresne déplore que la dénutrition des personnes âgées dans certains CHSLD soit vue comme un phénomène qu'on ne peut contrer. «Il y a un discours dominant en ce moment qui dit qu'il faut les laisser mourir en paix. Mais on ne pense pas à leur inconfort, à leurs souffrances et au fait qu'une grosse partie du problème, c'est de la dénutrition.»
Derrière ce fatalisme de façade, il y aurait aussi des considérations budgétaires. «On constate que les personnes âgées en hébergement ont de plus en plus de difficultés à manger. On leur enlève alors des choses de leur plateau sous prétexte qu'elles ne sont pas capables de les manger et que, de toute façon, ça s'en va dans les vidanges. Ça revient à coûter moins cher pour les dépenses de nourriture. C'est comme ça que certains pensent dans le milieu de l'hébergement au lieu de trouver des solutions à la dysphagie.»
Mme Dufresne a été honorée à quelques reprises ces dernières années pour ses travaux. Elle a reçu des prix de l'Association des hôpitaux du Québec, de l'Ordre professionnel des diététistes du Québec, du ministère des Anciens Combattants et de l'Association des cadres de la fonction publique du Canada.