Raymond Bourbonnais : « Je m’étais dit que lorsque je ne serais plus capable de faire le transfert entre mon fauteuil et ma chaise électrique, ce serait fini. Ça fait deux mois que je ne suis plus capable. J’ai même offert mon corps à la science pour qu’on trouve des solutions à ma maladie, mais ils n’en veulent pas. »

Dénoncer avant de mourir [VIDÉO]

Une chambre où il peut faire jusqu’à 30 degrés Celsius en été. L’obligation de laisser la porte ouverte 24 h sur 24 pour laisser entrer la climatisation qui vient du corridor, mais subir aussi tous les bruits qui proviennent de ce corridor. La crainte constante qu’un résident, qui souffre de pertes cognitives ou d’Alzheimer, s’invite dans votre espace pour vous bousculer ou vous prendre les fesses, le jour comme la nuit.

« Imaginez comme c’est difficile de dormir ou de vivre dans ce contexte. C’est ça se soucier du bien-être des vieux, de leur confort, leur intimité? On ne peut pas penser qu’ils puissent, dans ses conditions, être heureux et avoir le goût de vivre. Je n’y crois plus, c’est une question de survie mentale. Ici, ils font mourir à petit feu les résidents lucides. On est bien mieux mort. »

Son état de santé lui permet. Les conditions de vie au CHSLD ont facilité sa prise de décision. Raymond Bourbonnais aura recours à l’aide médicale à mourir le 5 décembre. Mais avant de partir, l’homme de 79 ans lance un cri du cœur. 

« Après un an en CHSLD où j’ai constaté une constante dégradation des services, je vous demanderais de faire tout votre possible pour mettre de la pression sur le gouvernement pour qu’il réveille ses hauts fonctionnaires qui dorment dans leur bureau à l’air conditionné. Le problème de main-d’œuvre est devenu journalier et il s’aggrave dangereusement les fins de semaine », souligne celui qui, depuis plus de sept ans, souffre d’atrophie musculaire spinale.

Aujourd’hui, le corps robuste de l’ancien travailleur de six pieds un pouce est presque entièrement paralysé. « Mes mains, mes pieds et ma tête fonctionnent. Rien d’autre », résume-t-il.

Quand M. Bourbonnais a dû quitter en novembre 2018 la résidence privée pour personnes âgées de Magog où il habitait, parce que son état le justifiait, il croyait faire le meilleur choix en déménageant au CHSLD de Valcourt, région où il a vécu pendant vingt ans et où son fils demeure. « Je voulais vivre ici pour y finir mes jours en paix. Quel désenchantement! »

M. Bourbonnais croit que la décision de regrouper des CHSLD a empiré la situation. Par exemple, la chef de service partage maintenant son temps entre le CHSLD de Valcourt et celui de Windsor. Même réalité pour les techniciens en loisirs.

« Dans la nuit du 27 au 28 septembre dernier, on m’a dit qu’il n’y avait aucun préposé au CHSLD. Seulement deux membres du personnel dont une personne qui s’occupe normalement des cuisines », témoigne Madelaine Houde, personne-ressource Comité des usagers du Val-Saint-François, qui a assisté à l’entrevue.

Des problèmes de logistique ont fait en sorte que M. Bourbonnais a dû attendre jusqu’à une heure pour avoir des soins après avoir sonné sa cloche. Le résident déplore aussi qu’il ne puisse pas prendre ses médicaments au besoin, selon sa douleur. 

Chaleur et agression

L’été a été une période particulièrement difficile pour M. Bourbonnais. « La chaleur est montée jusqu’à 27, parfois 30 degrés dans ma chambre. On ne peut pas ouvrir les fenêtres et le CHSLD ne permet pas aux usagers d’installer de la climatisation dans leur chambre. »

M. Bourbonnais, qui a aussi une condition cardiaque précaire, a fait une plainte formelle. Après 55 jours d’attente, il a reçu un coup de fil du bureau du commissaire lui disant qu’il ne pouvait pas, sans plus de détails. Une vingtaine de jours plus tard, une lettre du CIUSSS lui a été envoyée pour lui expliquer les raisons du refus. « Ici, on nous dit que le système électrique ne serait pas assez fort. »

Les résidents entrent dans la chambre de M. Bourbonnais et en sortent sans y être invités. « Il y a une dame qui déplace toutes mes choses. Et comme je suis paralysé, je ne les ai plus à portée de main. Et un homme, toujours le même, est entré à plusieurs reprises m’agresser physiquement. Me serrer le bras ou me prendre les fesses. Quand il sortait de la chambre ici, les autres résidentes autour lui criaient : ‘‘va-t’en dans ta chambre!’’ »

M. Bourbonnais s’est plaint. On lui a dit que c’était grave et que les choses changeraient.         

« Un mois plus tard, il se promenait encore comme il le voulait. Heureusement, il a plus de difficulté à se déplacer ces derniers temps », ajoute le résident. 

« Un jour j’étais en visite ici et ce monsieur était dans la chambre d’une dame qui n’était pas contente. J’ai appelé une préposée. Elle lui a remonté ses pantalons qui étaient détachés en nous disant que ce n’était rien et qu’il n’était pas dangereux », enchaîne la membre du comité des usagers.

À la suite de sa plainte, un coordonnateur est venu le rencontrer. « J’espère faire changer les choses. Déjà le problème de manque de personnel était moins pire les deux dernières fins de semaine ».

Un problème de gestion?

« La direction impose ses contraintes et ses menaces de mesures disciplinaires. Quel climat de travail! Le manque de gestion est flagrant. Le grand dévouement des préposés ne suffit plus. »

M. Bourbonnais a espéré longtemps que la science trouve un remède à sa maladie, mais une neurologue lui a confirmé en octobre qu’il n’y avait rien à faire pour améliorer sa condition. Lors de ce même rendez-vous, elle a abordé le sujet de l’aide médicale à mourir. M. Bourbonnais a sauté sur l’occasion. 

« Je m’étais dit que lorsque je ne serais plus capable de faire le transfert entre mon fauteuil et ma chaise électrique, ce serait fini. Ça fait deux mois que je ne suis plus capable. J’ai même offert mon corps à la science pour qu’on trouve des solutions à ma maladie, mais ils n’en veulent pas. »

Sur les murs de sa chambre, la photo de sa mère, celle de son épouse, celle de la ferme où il a habité pendant 25 ans et un paysage des Îles-de-la-Madeleine. « Je n’y suis jamais allé, mais ma femme oui. Elle veut d’ailleurs absolument ravoir le cadre après mon départ. » 

Dire adieu aux siens

Ce samedi, une cérémonie d’adieu est organisée à la demande de M. Bourdonnais. Une centaine d’invités y sont attendus. Famille, amis, compagnons de travail. L’homme d’honneur a préparé un discours. En voici quelques extraits.

« Je vous demanderais d’être indulgent, mes capacités sont limitées. Comme la plupart d’entre vous le savez déjà, j’ai eu une vie bien remplie. Je n’ai jamais manqué de travail et j’ai toujours fait du bénévolat, soit paroissial, municipal, coopératif ou au club de motoneige. Je me suis toujours battu. Maintenant ce n’est pas possible », lit celui qui se souvient de ses semaines de travail de 72 heures alors qu’il était opérateur de la machinerie lourde. 

« Mes parents ont vécu tous les deux jusqu’à 93 ans en disant chaque jour : ça ira mieux demain. Pour moi, c’est l’inverse. Mon état se détériore jour après jour. »

Je vais partir dans la joie, surtout content d’oublier ce passage (au CHSLD) de ma vie. Un merci très spécial à mon épouse Claudette qui m’a toujours épaulé pendant ces 56 belles années. Et à mon fils Martin qui n’a jamais ménagé les efforts pour me faciliter l’adaptation d’appareil pour répondre à mes besoins. » 

« Portez-vous bien », terminera-t-il avant de demander à ses invités de chanter avec lui l’Au revoir.

Le CIUSSS assure faire « les ajustements nécessaires »

« Nous sommes très sensibles aux conditions de vie des résidents de nos CHSLD et souhaitons sincèrement que la qualité d’hébergement chez nous soit à la hauteur de leurs attentes. Lorsque des résidents nous expriment leurs insatisfactions, nous prenons ces informations très au sérieux et faisons les ajustements nécessaires, lorsque cela est possible », répond l’adjointe à la directrice responsable des communications au CIUSSS de l’Estrie-CHUS, Annie-Andrée Émond.

« Les insatisfactions dont vous nous faites part nous ont d’ailleurs été transmises par ce résident. Depuis les derniers mois, la gestionnaire sur place a eu l’occasion de discuter avec lui de certaines possibilités d’améliorations et certaines solutions ont été mises en place », ajoute Mme Émond, précisant que différentes pistes d’améliorations sur l’organisation des services seront partagées avec les équipes.

Le CHSLD de Valcourt est un milieu de vie comptant une quarantaine de lits. « Le personnel en place est dévoué et a à cœur le bien-être des résidents. Tout comme l’équipe de gestion, ils sont toujours à l’affût de pistes d’amélioration. Si des situations qui ne correspondent pas au standard de qualité attendu se produisent, soyez assurée que nous agissons rapidement pour rectifier la situation », répond la direction.

Questionnée sur le délai de réponse de 55 jours (de chaleur estivale) entre la demande de climatisation de M. Bourbonnais et le refus de l’établissement, la direction du CIUSSS de l’Estrie répond que le commissaire adjoint qui a traité la demande n’est pas disponible pour l’expliquer.

De façon générale, souligne-t-on, les aires communes et les corridors sont climatisés au CHSLD de Valcourt. Les postes infirmiers et trois chambres sont munis d’un climatiseur mural. De plus, un protocole est suivi par le personnel en cas de chaleur accablante pour assurer la sécurité et le bien-être des résidents.

Après vérifications préliminaires, Mme Émond spécifie que le thermomètre personnel du résident ne donnait pas la même lecture que celui utilisé par le personnel et que certains résidents dépendent d’un appareil respiratoire. « Il n’est donc pas possible d’autoriser des appareils de climatisation personnels sans risquer l’arrêt des appareils de ventilation d’autres résidents de l’unité en cas de panne électrique causée par un air climatisé. »

Pour ce qui est de l’absence de préposé aux bénéficiaires au cours d’une nuit de septembre, « il est effectivement possible qu’il y ait eu une nuit où il n’y ait eu aucun employé portant ce titre d’emploi ». 

« Lorsqu’une telle situation se produit, nous mettons en place un plan de contingence pour assurer l’offre de service. Ainsi, nous nous assurons d’avoir du personnel d’un autre titre d’emploi pour assurer les services », mentionne la direction.

La direction du CIUSSS de l’Estrie note que certains employés ont les habiletés, les aptitudes et la formation requises pour avoir deux titres d’emploi et que c’est le cas de l’employé de cuisine qui a agi comme préposé aux bénéficiaires. 

« Cette façon de faire compte partie des stratégies mises en place pour relever les défis de la pénurie de main-d’œuvre en assurant l’accessibilité et la qualité des services », conclut-on.

Le ministre responsable des Aînés et des proches aidants, Marguerite Blais, n’a pas souhaité commenter le dossier prétextant, par la voix de son attachée de presse, qu’elle ne commente pas les cas particuliers. La Tribune n’a reçu aucun retour d’appel même après avoir précisé que le manque de main-d’œuvre, la température adéquate dans les chambres et le risque d’agressions touchaient l’ensemble des résidents des CHSLD.