Bien avant la création des superinfirmières, Louise Gareau, éprise d’autonomie, voulait que les infirmières occupent la place qui leur revient.

Décès de Louise Gareau, une infirmière hors normes

«Superinfirmière» avant l’heure, grande militante pour le droit à l’avortement et féministe-socialiste avouée, Louise Gareau, qui a consacré 50 ans de sa vie à la santé des femmes d’ici et d’ailleurs, est décédée mardi après-midi à l’âge de 79 ans, quelques semaines seulement après avoir appris être atteinte de deux cancers.

Louise Gareau a notamment participé avec cinq autres femmes à la mise sur pied, au début des années 80, du Centre de santé des femmes (CSDF) de Québec, la première clinique à faire des avortements dans la région, à une époque où la pratique était encore illégale mais néanmoins tolérée au Québec.

Situé dans l’édifice de la CSN, sur le boulevard Charest, le CSDF défendait le droit à l’avortement et à sa prise en charge par le système public de santé, mais visait aussi, plus globalement, à développer le pouvoir d’agir et l’autodétermination des femmes, résume le professeur à la Faculté des sciences infirmières de l’Université Laval Bernard Roy dans son livre Louise Gareau, infirmière de combats, paru en 2009.

Le Dr Henry Morgentaler, avec qui Louise Gareau a lutté pour le droit à l’avortement, dira de l’infirmière qu’elle faisait partie de ces gens «qui ont fait que je me suis senti soutenu dans le combat de ma vie pour la dignité, pour le droit des femmes à pouvoir choisir librement leur maternité et à pouvoir avoir accès librement et dignement à une interruption volontaire de grossesse dans de bonnes conditions», rapporte Bernard Roy dans son ouvrage.

L’une des femmes à l’origine de la création du CSDF et grande amie de Louise Gareau, Pauline Gingras, raconte que les cofondatrices du centre préféraient avoir leur propre établissement plutôt qu’une clinique du Dr Morgentaler à Québec, comme on le leur avait proposé. «On estimait qu’on était capables de tenir ça nous-mêmes. On a trouvé des médecins qui ont accepté de faire des avortements avec nous», relate l’ex-travailleuse sociale, qui a connu Louise Gareau dans les années 70, alors que les deux femmes faisaient partie de la toute première équipe du CLSC de la Basse-Ville de Québec. 

«Femme de conviction»

«Louise était une femme très engagée, une femme de conviction qui a toujours défendu ses idées avec ardeur, mais aussi avec un grand respect pour les autres», se souvient Pauline Gingras.

Dans une entrevue accordée au Soleil en 2009, alors qu’elle venait de recevoir le Grand Prix de l’avancement de la femme du YWCA et le prix Florence de l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec, Louise Gareau expliquait que le CLSC de la Basse-Ville de Québec, situé dans un secteur où la drogue, la prostitution, les MTS et la mortalité infantile étaient monnaie courante, représentait l’endroit idéal pour agir et faire une différence. 

Éprise d’autonomie, Louise Gareau voulait que les infirmières occupent la place qui leur revient. «Je n’ai jamais pensé qu’un médecin était mieux qu’une infirmière et j’ai toujours dit que c’était deux professions autonomes qui se complétaient», disait-elle à notre collègue Josianne Desloges, 10 ans avant que le gouvernement Legault autorise les infirmières praticiennes spécialisées à poser des diagnostics.

À l’international

Louise Gareau s’est aussi investie à l’international, alors qu’elle a pratiqué comme infirmière au Nicaragua à la suite de la révolution sandiniste, y faisant la promotion de mesures et de programmes visant l’amélioration de la santé des femmes et des enfants. 

Après cette expérience, elle s’impliquera comme chercheuse dans un projet de recherche sur le VIH avec Maria De Koninck, pour qui «Louise fait partie de ces femmes peu connues qui ont apporté des contributions remarquables à l’avancement [de la cause] des femmes».

L’infirmière a aussi œuvré au Rwanda au début des années 90, où elle donnera notamment de la formation sur le VIH/SIDA et les MTS. Le génocide la forcera à quitter le pays. À Bernard Roy, elle confiera avoir été habitée par un sentiment de culpabilité, estimant qu’elle «aurait dû être là, avec eux [les Rwandais], lors du génocide». 

Dans Un dimanche à la piscine à Kigali, Gil Courtemanche écrit que son livre «n’aurait pas existé sans Louise Gareau». «Nous nous sommes rencontrés pour la première fois au bar de l’Hôtel des Milles Collines à Kigali. Je ne connaissais rien du Rwanda, ni de la problématique du sida dans ce pays. […] Louise en savait tout le sang et toutes les douleurs, tous les mensonges et toutes les hypocrisies», témoigne le journaliste et écrivain. 

Ces dernières années, Louise Gareau, qui a aussi œuvré auprès de communautés autochtones, s’intéressait de près au développement de la coopérative SABSA (pour Services à bas seuil d’accessibilité), une clinique sans médecin qui soigne les patients vulnérables de la Basse-Ville de Québec, souvent désaffiliés du réseau de la santé traditionnel. «Elle suivait ce qu’on faisait, nous a toujours donné un coup de main en témoignant de son expérience», rapporte l’IPS Isabelle Têtu, pour qui Louise Gareau restera «une inspiration».