La spécialiste en maladies infectieuses de l'OMS Maria Van Kerkhove
La spécialiste en maladies infectieuses de l'OMS Maria Van Kerkhove

COVID-19: l’OMS fait une déclaration controversée sur les asymptomatiques, puis se rétracte 

Élisabeth Fleury
Élisabeth Fleury
Le Soleil
La déclaration d’une dirigeante de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) voulant que les personnes asymptomatiques ne transmettraient que très rarement le SARS-CoV-2 a fait sourciller plusieurs experts, qui croient qu’une telle affirmation, prématurée parce que pas (encore) appuyée par la science, envoie un «drôle de message» à la population. Devant le flot de critiques, l’OMS a dû reconnaître mardi que le taux de transmission du virus par des asymptomatiques reste à ce jour inconnu.

Lors d’une conférence de presse de l’OMS, lundi, la spécialiste en maladies infectieuses Maria Van Kerkhove a affirmé que les données actuellement disponibles laissaient croire que les personnes asymptomatiques transmettraient très peu la COVID-19.

Des experts ont rapidement remis en question cette déclaration, surtout qu’une étude publiée pas plus tard que le 3 juin dans The Annal of Internal Medecine suggère qu’environ 40% à 45% des cas de COVID-19 ne présentent pas de symptômes, mais qu’ils peuvent néanmoins transmettre la maladie dans une proportion qui reste encore à déterminer. La recherche avait déjà démontré que des personnes pré-symptomatiques pouvaient transmettre le virus avant de développer des symptômes. 

«Cela va à l’encontre de mes impressions de la science jusqu’à présent qui suggèrent que les personnes asymptomatiques et pré-symptomatiques sont une source importante d’infection pour les autres», a notamment réagi un professeur de la London School of Hygiene and Tropical Medecine, Liam Smeeth, dont les propos ont été retransmis sur le site de Science Media Centre. 

La déclaration de la Dre Van Kerkhove a aussi surpris le Dr Guy Boivin, du Département de microbiologie-immunologie et infectiologie de la Faculté de médecine de l’Université Laval. En entrevue au Soleil, mardi matin, il a d’abord rappelé que «ce n’est pas tout le monde qui a le virus et qui fait de la fièvre ou qui a des symptômes très évidents». 

«Parfois, ce que qu’on a classé comme asymptomatiques étaient plutôt des pré-symptomatiques parce qu’ils ont développé des symptômes quelques jours après», souligne le virologue, qui note aussi que «les cas qu’on dit asymptomatiques ne sont peut-être pas aussi asymptomatiques que ça». «Quand on fouille plus en détail, on peut s’apercevoir qu’ils ont des symptômes et qu’ils ne devraient pas être catégorisés comme asymptomatiques.»

Cela étant, le Dr Guy Boivin convient que les personnes symptomatiques sont en général plus contagieuses. «Ça va avec la charge virale. Il y a plus de virus dans les sécrétions, de sorte que si on tousse, on excrète plus de virus», rappelle-t-il.

Pour autant, le Dr Boivin, qui évalue qu’entre 30% et 60% des cas d’infection au SARS-CoV-2 seraient asymptomatiques - «on a vu des cas spécifiques d’infection chez des femmes enceintes qui pouvaient être asymptomatiques dans une proportion de 60%» -, n’est pas prêt à dire que les cas de transmission par ces asymptomatiques sont «rares».

«Je trouve que c’est prématuré comme message. Ça nécessite plus de données, de documentation, et ça envoie un mauvais message de santé publique. Ça suggère que si vous êtes asymptomatique, vous n’avez pas besoin de mettre un masque parce que vous ne transmettrez pas le virus», déplore le Dr Boivin.


« Parfois, ce que qu’on a classé comme asymptomatiques étaient plutôt des pré-symptomatiques parce qu’ils ont développé des symptômes quelques jours après »
Dr Guy Boivin, du Département de microbiologie-immunologie et infectiologie de la Faculté de médecine de l’Université Laval

Le spécialiste des maladies infectieuses rappelle à cet égard que le virus de l’herpès génital, bien qu’il s’agisse d’un virus totalement différent du SARS-CoV-2, se transmet plus facilement quand la personne infectée présente des symptômes, mais que cette personne peut aussi excréter le virus et le transmettre en étant asymptomatique.

Lors d’une séance de questions-réponses sur la COVID-19 tenue par l’OMS, mardi, la Dre Van Kerkhove a clarifié ses propos en reconnaissant que la science n’avait pas encore déterminé à quelle fréquence les cas asymptomatiques pouvaient transmettre la COVID-19.