Gilles Bronchti, directeur du département d’anatomie de l’UQTR.

Comment un corps se décompose-t-il?

TROIS-RIVIÈRES — Comment le corps d’un défunt se décompose-t-il en milieu naturel? Qu’arrive-t-il à un cadavre qui se dégrade dans une carcasse de voiture, dans un sous-bois, enterré dans un milieu humide ou dans un sol sablonneux ou encore abandonné dans l’eau? Quelles informations ce corps peut-il livrer lors d’une enquête policière? Son identité, possiblement, ou le moment du décès, peut-être même la cause de la mort. Les organismes vivants, notamment certains végétaux ou insectes, dans un milieu naturel, peuvent-ils permettre de retrouver un corps enfoui?

Ces questions intéressent le milieu médico-légal depuis longtemps pour des raisons évidentes. Y répondre, c’est contribuer à résoudre des homicides, mais aussi à mieux comprendre certains accidents mortels et à mieux documenter des décès en situation de guerre, de guerre civile, de massacre ou d’événements naturels destructeurs, par exemple.

Il existe six laboratoires extérieurs, aux États-Unis et un en Australie, qui étudient la décomposition cadavérique en milieu naturel. Aucun ne se trouve toutefois dans des latitudes au nord de la frontière américaine. Les corps utilisés à des fins de recherche scientifique proviennent tous de donneurs qui ont accepté de leur vivant de livrer leur dépouille mortelle à ces laboratoires en plein air.

Depuis cinq ans, le directeur du département d’anatomie de l’Université du Québec à Trois-Rivières, Gilles Bronchti et son collègue Frank Crispino, professeur de criminalistique, caressent l’idée d’enrichir le laboratoire d’anatomie de l’UQTR d’un volet touchant la médecine légale, l’anthropologie judiciaire et la criminalistique.

Il y aura ouverture prochainement, en Mauricie, d'un laboratoire extérieur d’étude de la décomposition cadavérique en milieu naturel. Il s’agirait d’une première puisque «aucun site au monde ne se trouve dans nos latitudes», affirme le professeur Bronchti. Or, «il en faudrait plusieurs», fait-il valoir.

«Si j’ai du sable, si j’ai de la glaise, ce sera différent», fait-il valoir. Le département commencera toutefois par un seul emplacement, un laboratoire pilote, dit-il, afin de se familiariser avec cette approche.

La collaboration entre divers départements de l'UQTR avec l'UQAM et l'Université de Montréal permet un coup de maître. Une chercheuse de calibre mondial viendra en effet s'installer à l'UQTR, il s'agit de Shari Forbes qui a développé le laboratoire extérieur de l’Australie. Elle arrivera à l’UQTR au mois d’août pour venir y travailler pendant plusieurs années avec une chaire de recherche du 150e du Canada de quelque 2,5 millions $. Une seule de ces chaires a été octroyée parmi les petites universités au Québec et c’est l’UQTR qui l’a décrochée. Trois ont été décernées dans tout le Québec. La professeure Forbes, en plus d’enseigner au département de chimie, biochimie et physique avec le professeur Frank Crispino, dirigera le futur laboratoire extérieur d’étude de la dégradation cadavérique.

Parmi les projets envisagés, le département d’anatomie aimerait créer un réseau de tous les centres de recherche qui verront le jour au Canada, éventuellement, dans ce domaine.

Pour l’instant, l’université trifluvienne est privilégiée. Elle est la seule au Canada à posséder les deux éléments indispensables à la création de ce genre de laboratoire extérieur, soit un programme de criminalistique et un programme de don de corps, signale le professeur Bronchti.

Deuxième succès pour le département d’anatomie, l’obtention de Fonds de recherche du Québec qui ont développé, cette année, un tout nouveau concept de financement, le programme Audace, afin de soutenir les nouvelles façons de faire de la recherche en mariant des secteurs complètement différents. Grâce à ce programme, «on a trouvé 13 chercheurs qui vont participer», se réjouit le professeur Bronchti. «On a des artistes, des philosophes, des historiens de la science, des écologistes, ingénieurs et microbiologistes, etc.», dit-il. Ils vont non seulement s’intéresser à la dégradation des corps, «mais aussi au concept de la mort et de l’acceptation du don de corps», précise le directeur du département.

C’est que si certaines personnes font don de leur dépouille mortelle, encore faut-il qu’elles acceptent que leur corps soit soumis aux éléments à des fins de recherche. Or, à la grande surprise des scientifiques de l’UQTR, plusieurs donneurs et même leur famille ont dit oui. «On n’a pas eu à les convaincre», assure le professeur Bronchti. Il a suffi de leur parler de criminalistique et de la grande utilité de leur geste. C’est que les donneurs «pensent à deux choses: (la série télévisée) CSI, qui attire beaucoup de gens et Cédrika Provencher», constate-t-il. «Dans le coin, les gens sont très sensibles à ça», souligne le professeur Bronchti.

Les scientifiques de l’UQTR veulent aussi étudier les motifs qui portent les gens à faire don de leur corps.

Le professeur Bronchti précise que le laboratoire extérieur de recherche en thanatologie sera entièrement sécurisé, par respect pour les corps et aura une superficie inférieure à 500 mètres carrés. Les corps seront mis dans des cages afin d’éviter que les animaux et les oiseaux y touchent.

Il est à parier qu’énormément d’informations surgiront de cette initiative. Par exemple, «on ne sait rien sur les insectes nécrophages» dans un contexte de thanatologie, illustre le chercheur.

Le projet devrait commencer dans un an.