«On n'a pas encore assez fait le tour de la question pour donner des lignes directrices très claires là-dessus, mais il faudra le faire, d'abord parce que ces lignes seront importantes en elles-mêmes, mais aussi parce qu'il se pourrait qu'en soulageant trop la fièvre, on contribue à amplifier les épidémies» - Le Dr Guy Boivin, infectiologue et spécialiste de la grippe de l'Université Laval

Combattre la fièvre, oui ou non?

Annie, 32 ans, mère indigne. Enfin, presque indigne. Contrairement à la plupart des autres parents, chez qui l'administration de médicaments antifièvre est un automatisme dès que la progéniture dépasse 38 °C, Annie laisse assez souvent ses deux garçons faire leur fièvre sans rien leur donner. Et la science lui donne plutôt raison...
«Je trouve qu'on donne trop de médicaments pour des petits bobos. [...] Je n'exclus pas totalement le Tempra [un médicament contre la fièvre pour enfants], mais disons que les bouteilles ont le temps d'arriver à expiration avant que je passe à travers. [...] Si notre corps réagit en augmentant sa température, c'est pour tuer les microbes, qui aiment mieux un corps tiède qu'un corps brûlant de fièvre», dit-elle.
Évidemment, elle ne laisse pas ses enfants atteindre des niveaux de fièvre qui seraient dangereux, mais elle donne ses antipyrétiques (médicaments qui font baisser la fièvre) avec parcimonie. «Surtout la nuit, où ça ne donne souvent rien parce que les enfants dorment de toute façon.»
Quand on sait à quel point la fièvre peut être désagréable, et quand on songe à la hâte avec laquelle nos sociétés soulagent le moindre symptôme, son attitude a de quoi étonner. Mais ça n'en est pas moins la bonne approche, confirme le Dr Guy Boivin, infectiologue et spécialiste de la grippe de l'Université Laval. «On sait qu'à une température plus élevée que la normale du corps humain, la réplication des virus et des bactéries est diminuée, et le système immunitaire est plus performant, c'est connu», dit-il.
D'ailleurs, dans la dernière mouture de sa politique à l'égard des antipyrétiques pour enfants, parue en 2011, l'Académie américaine de pédiatrie insiste beaucoup plus qu'avant sur les avantages d'une fièvre modérée.
À vue de nez, voilà qui semble être le monde à l'envers, puisque l'on est intuitivement porté à croire que ce sont les microbes qui induisent la fièvre, mais c'est faux. Ou du moins, ce ne sont pas eux qui la déclenchent directement, mais bien le système immunitaire lui-même. Lorsqu'ils combattent une infection, explique le Dr Boivin, certains de nos globules blancs produisent des protéines nommées «cytokines», qui servent à la fois de signal d'alarme (attirant ainsi plus de «cellules-soldats» au site infecté) et d'arme pour combattre l'infection. Et, lorsque ces cytokines arrivent dans l'hypothalamus, soit la partie du cerveau qui contrôle notre température corporelle, celui-ci les interprète comme un signe qu'il faut monter le chauffage.
«Et si vous baissez trop la température, les lymphocytes [cellules immunitaires] vont produire moins de cytokines, et si ces cytokines-là ne sont pas produites de façon importante, la réplication virale va continuer plus longtemps. [...] Elles sont responsables d'une partie des symptômes [fièvre et douleurs musculaires], mais on veut qu'elles soient libérées.» Les cellules immunitaires sont en effet plus actives lorsque la température du corps est élevée.
Et cela ne fonctionne pas que pour les enfants. Élisabeth, ingénieure et mère de famille de 41 ans, a longtemps fait la même équation que tout le monde, fièvre = médicament. Jusqu'à ce que, après qu'une mastite lui eut fait passer trois jours à l'hôpital sous fortes doses d'antibiotiques et d'antipyrétiques il y a quelques années, elle apprenne que la fièvre jouait un rôle immunitaire et décide (à la «faveur» d'une seconde mastite) de lui laisser faire son travail. Pour voir.
«Je me suis laissée monter jusqu'à 40 °C - passé 40 °C, je prenais des médicaments. Et ça a plutôt bien marché : en deux ou trois jours j'en étais sortie», se souvient-elle. Depuis, elle aussi se montre plus mesurée quand elle distribue les antipyrétiques à ses enfants. Pourvu, bien sûr, que la fièvre ne devienne pas trop forte.
Cependant, avertit le Dr Boivin, ce n'est pas une panacée et, si beaucoup de médecins prescrivent encore des antipyrétiques presque systématiquement aux enfants, ce n'est pas seulement parce qu'il n'est pas facile de dire aux parents des choses comme «Laissez-le faire son 40 °C, c'est mieux pour lui». C'est aussi parce que les bienfaits de la fièvre, si étonnant que cela puisse paraître, n'ont pas encore fait l'objet de grands essais cliniques. Il y a bien eu des études qui suggèrent fortement que le système immunitaire est plus efficace «à chaud», pour ainsi dire, mais beaucoup portaient sur des modèles animaux, et les tests sur des humains peuvent soulever des problèmes éthiques.
En 2005, un essai clinique dans un hôpital américain, où une quarantaine de patients fiévreux dans un état critique ont reçu des antipyrétiques et une quarantaine d'autres n'en ont pas reçu, a dû être arrêté parce que sept des patients sous antipyrétiques étaient décédés, contre un seul chez ceux à qui on laissait faire de la fièvre. (Soulignons au passage la taille très réduite de l'échantillon.)
«On n'a pas encore assez fait le tour de la question pour donner des lignes directrices très claires là-dessus», dit le Dr Boivin. Mais il faudra le faire, poursuit-il, d'abord parce que ces lignes seront importantes en elles-mêmes, mais aussi parce qu'il se pourrait qu'en soulageant trop la fièvre, on contribue à amplifier les épidémies.
Usage à grande échelle
Dans un article publié la semaine dernière dans les Annales de la Société Royale - Biologie, des chercheurs de l'Université McMaster ont intégré dans une simulation nos connaissances sur la contagion de la grippe et sur les effets des antipyrétiques (qui allongeraient la durée de la maladie). Et ils ont conclu qu'un usage à grande échelle des antifièvre augmente le nombre de cas de grippe et de décès reliés.
Comme les autres, cette étude-là a ses limites, dit le Dr Boivin, «mais ce que je retiens de tout ça, c'est qu'on ne devrait pas donner des antipyrétiques de façon systématique».
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Vu du cabinet
Comment se passe la gestion des antipyrétiques en clinique? Les médecins sont-ils tiraillés entre la science et les patients qui veulent leur petite pilule? Le Dr Denis D'Amours, praticien et directeur de l'unité de médecine familiale de l'hôpital Saint-François d'Assise, a répondu aux questions du Soleil.
Q La fièvre a beau avoir une fonction, il ne doit pas être évident de dire à un parent : «votre enfant fait 40 °C de fièvre, mais on ne lui donnera rien pour ça.» Est-ce que c'est un dilemme pour vous?
R Pas vraiment, parce qu'il faut être capable de faire la nuance entre la température comme protection contre l'infection et la température comme un symptôme pouvant être inconfortable ou pouvant même amener des complications. Alors si l'enfant demeure assez enjoué, s'il fonctionne, s'il est actif, boit et mange, on ne traitera pas la fièvre à tout prix. Mais si l'enfant est maussade, semble très affecté, c'est dans ces cas-là qu'on recommande un traitement. Et si en plus l'enfant a déjà des convulsions fébriles, causées par la température, il faut surveiller un peu plus parce que la fièvre peut avoir chez lui des effets plus importants. C'est un équilibre à trouver entre ce qu'on veut traiter, les bienfaits et les risques.
Q Ça vous est quand même sûrement déjà arrivé d'avoir, dans votre cabinet, un enfant qui ne semble pas particulièrement affecté par la fièvre, mais dont le parent insiste pour avoir un médicament. Qu'est-ce que vous faites dans ce temps-là?
R Ça va peut-être vous paraître étonnant, mais ça dépend toujours du lien qu'on a avec la famille et le patient. Quand ce sont des gens qu'on suit depuis longtemps, qu'on connaît bien et qui nous font confiance, cette discussion-là est très courte. Mais quand on est dans une salle d'urgence avec des gens qu'on connaît moins, c'est clair que si le parent a amené son enfant à l'urgence, c'est qu'il y avait des symptômes qui nécessitent souvent une prise en charge, et l'antipyrétique peut en faire partie. Alors on travaille plus en prévention, en disant aux parents que le traitement de la fièvre n'est pas un but en soi. [...] Si on vise le confort ou la prévention des complications, à ce moment-là, on traite la fièvre. Mais s'il n'y a pas de confort à aller chercher parce que l'enfant semble très bien avec sa fièvre, alors il y a de fortes chances pour qu'il guérisse plus vite sans traitement.
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Quelques faits sur la fièvre
On dit souvent que la température normale du corps humain est de 37 °C, mais il s'agit d'une moyenne. En fait, notre température varie avec le cycle de la vie quotidienne, étant plus basse le matin, au réveil (environ 36,5 °C), et plus haute à la fin de la journée (37,5 °C).
Le «cap» des 40 °C est redouté par les parents, mais c'est plutôt à partir de 42 °C qu'il y a lieu de s'inquiéter, seuil au-delà duquel des dommages au cerveau deviennent possibles, selon le site de l'hôpital pour enfants de Saint Louis. Mais il est très rare que le corps atteigne cette température.
Tous les mammifères ont la «faculté» de faire de la fièvre, des souris jusqu'à nous. Ce simple fait suggère que la fièvre a conféré un avantage évolutif à nos ancêtres qui en étaient capables. Autrement, comme il s'agit d'un mécanisme qui implique une grosse dépense d'énergie, elle aurait disparu, lit-on sur le site du Département de médecine de l'Université de New York. jean-François Cliche
>> Sources pertinentes
- JANICE E. SULLIVAN et HENRY C. FARRAR. «Fever and antipyretic use in children», Pediatrics, 2011. bit.ly/1iUH6px
- CL. SCHULMAN et al. «The effect of antipyretic therapy upon outcomes in critically ill patients : a randomized, prospective study», Surgical Infections, 2005. 1.usa.gov/1nwDjiw
- DAVID J. D. EARN et al. «Population-level effects of suppressing fever», Proceedings of the Royal Society - Biological Sciences, 2014. bit.ly/1nwIbUR
- BARTON D. SCHMITT. Kid Care for Fevers : Myths, Misconceptions and Facts, Saint Louis Children's Hospital, s.d. bit.ly/1kmunKb
- FERNANDO FRANCO CUADRADO et al. «Fever : friend or foe?», Clinical Correlations, NY University, 2013. bit.ly/1a8nvPu