Ma fille doit être encadrée», insiste la mère d’Isabelle* qui souffre, entre autres, d’un trouble de personnalité limite.

«C’est elle qu’il faut aider!»: le cri du coeur d'une mère épuisée

Carmen*, 67 ans, est à bout de souffle. Et de ressources. Sa fille de 43 ans, Isabelle*, est aux prises avec des problèmes de santé mentale et de consommation. Depuis quelques années, Isabelle enchaîne les séjours en psychiatrie. Dès qu’elle prend du mieux, on lui donne son congé. Sauf qu’une fois à l’extérieur, sans suivi, Isabelle, qui ne reconnaît pas être malade, recommence à se désorganiser. «On me dit d’aller chercher de l’aide pour moi. Mais c’est elle qu’il faut aider!» lance sa mère, découragée.

Le Soleil a rencontré Carmen jeudi matin. La retraitée, d’allure soignée, parle d’un ton calme, posé. Sa voix tremble légèrement. Ces derniers jours, Carmen a peu dormi. Les policiers ont conduit sa fille à l’urgence psychiatrique, mercredi, pour la énième fois. Toute la nuit, Isabelle avait appelé sa mère, qui ne répondait pas. Elle était en crise, disait avoir du poison dans les veines.

«Je ne réponds plus. Mes boîtes vocales sont pleines de tous les messages qu’elle m’a laissés. Et je les laisse pleines pour éviter qu’elle m’en laisse d’autres», explique candidement Carmen, qui a pris cette décision après qu’on lui eut conseillé, il y a trois mois, de prendre ses distances de sa fille, pour se préserver. «Ce que les gens ne semblent pas comprendre toutefois, c’est que ça la rend encore pire, que je prenne mes distances et que je ne lui réponde plus. Ça accentue sa colère.»

Isabelle, donc, est de retour à l’hôpital. La cour prononcera probablement une ordonnance de garde de 30 jours, la semaine prochaine. «C’est toujours comme ça. Elle se fait évaluer par des psychiatres, ensuite le juge ordonne qu’elle soit gardée un mois à l’Institut universitaire de santé mentale de Québec (IUSMQ). Mais souvent, elle est libérée avant parce qu’elle va mieux. C’est un éternel recommencement», dit Carmen, précisant que sa fille est hospitalisée «deux ou trois fois par année depuis sept ou huit ans». «Une année, elle est allée six fois à l’urgence psychiatrique.»

Une meilleure évaluation

Le problème, explique sa mère, c’est qu’Isabelle ne reconnaît pas sa maladie — elle aurait un trouble de personnalité limite et un trouble schizo-affectif — et qu’elle refuse donc toute aide.

«Ce que je veux, c’est que les psychiatres la voient quand elle est à l’extérieur. Elle est complètement désorganisée, elle n’est pas capable de se faire à manger, ses propos ne se tiennent pas. Même quand elle n’a pas consommé, elle est complètement détricotée», témoigne Carmen.

Et c’est sans compter les crises qu’elle multiplie, les logements qu’elle saccage, les tuyaux ou la toilette qu’elle arrache, les coups de marteau qu’elle envoie dans les murs, obligeant sa mère à lui trouver un autre toit. «Cette année, elle a été un mois et demi dans la rue avec son chien», précise sa mère, ajoutant qu’Isabelle a également fait «trois ou quatre séjours en prison» ces quatre dernières années.

«Il y a trois semaines, je lui ai apporté une épicerie. Je ne rentre même plus chez elle, et je n’y vais jamais toute seule. Mais même sur le pas de la porte, elle a réussi à me prendre par le capuchon de mon manteau et à me rentrer dans le mur», rapporte Carmen, dont la voiture a aussi déjà été vandalisée par sa fille. «Elle m’a déjà couru après avec une grosse chaîne», raconte-t-elle encore.

Une colère que Carmen attribue à la maladie mentale et à la consommation de drogue. «Aujourd’hui, elle ne prend que des amphétamines parce qu’elle n’a pas les moyens de se payer autre chose [elle vit d’aide sociale], mais elle a déjà pris des drogues dures», dit sa mère.

Des parents dépassés

La sexagénaire insiste, le ton presque implorant : «Ma fille doit être encadrée à l’extérieur, elle doit être hébergée dans un endroit supervisé. À l’IUSMQ, on m’a dit qu’elle était trop jeune… Sinon on me parle de sa consommation, on me dit qu’elle devrait d’abord régler son problème de consommation, mais qu’on ne peut pas aller contre son gré. Et de toute façon, même si elle allait en désintoxication, ça ne lui ramènera pas son cerveau, elle est malade!» expose Carmen, qui ne sait plus vers qui se tourner pour faire soigner Isabelle et retrouver elle-même un peu de tranquillité, elle qui s’occupe depuis 10 ans du fils de sa fille et dont le conjoint, qui avait «peur de ma fille», est décédé d’un cancer l’an dernier. 

Isabelle a encore son père, mais il est complètement dépassé, mentionne Carmen. «Il ne comprend pas sa maladie. Il l’a déjà hébergée une semaine, et il appelait tout le temps la police...»

Un avocat aurait suggéré à Carmen de passer par une demande d’autorisation de soins à la Cour supérieure. Généralement, c’est le médecin ou l’établissement de santé qui demande cette autorisation et qui doit faire la preuve de l’inaptitude du patient. «Mais je n’arrive même pas à parler aux psychiatres! […] Je ne veux pas qu’ils me disent ce qui est confidentiel, je veux juste qu’ils sachent ce qu’elle fait quand elle est à l’extérieur!»

Ce n’est pas la première fois que Le Soleil fait état du syndrome des portes tournantes en psychiatrie. Le policier de Québec Yanick Campagna a d’ailleurs rencontré la ministre de la Santé, Danielle McCann, à ce sujet la semaine dernière. Le patrouilleur avait dénoncé devant le Comité de déontologie policière la problématique à laquelle sont confrontés les policiers, qui doivent intervenir plusieurs fois par semaine, voire par jour, auprès de patients psychiatriques que les hôpitaux refusent de garder ou libèrent trop vite. Selon lui, trop de personnes aux prises avec des problèmes de santé mentale sont laissées à elles-mêmes dans la communauté. 

*Prénoms fictifs