Gilles Kègle tient la photo Nicole Jean, une femme lourdement handicapée qui a eu recours à l'aide à mourir.

Aide à mourir: le dilemme de Gilles Kègle

Même si l’aide médicale à mourir heurte ses convictions religieuses les plus profondes, l’infirmier de la rue Gilles Kègle a assisté l’an dernier une femme lourdement handicapée qui voulait en finir. «Je n’ai jamais essayé de lui faire changer d’idée. Je lui ai toujours laissé le choix, comme je fais avec tous mes bénéficiaires. Je peux comprendre même si je ne suis pas d’accord.»

Depuis une trentaine d’années, l’infatigable missionnaire du quartier Saint-Roch dit avoir vu mourir «au moins 300 personnes» à l’hôpital, en plus d’en avoir retrouvé une bonne centaine sans vie à leur domicile. Mais jamais encore n’avait-il été confronté à la décision d’un patient de réclamer l’aide médicale à mourir.

L’histoire de Nicole Jean, décédée le 3 septembre 2016, a été une première pour lui en une cinquantaine d’années consacrées aux malades et aux plus démunis. 

Atteinte de l’ataxie de Charlevoix-­Saguenay, une maladie dégénérative qui s’attaque à la moelle épinière et aux nerfs périphériques, la femme de 63 ans en était réduite à composer avec une vie misérable, confie M. Kègle en entrevue au Soleil.

À la maison qui porte son nom, rue du Pont, Gilles Kègle a toujours en sa possession une urne renfermant la moitié des cendres de Nicole Jean que la famille n’a jamais réclamée. Il ne sait trop quoi faire. L’autre moitié repose dans un lot du cimetière La Souvenance, à Sainte-Foy, en compagnie de plus d’un millier de défunts dont les corps n’ont jamais été réclamés.

M. Kègle a aussi dans un classeur le journal de la disparue, originaire de Saint-Félicien. «Tu vois, dans les dernières années, elle avait de plus en plus de mal à écrire.»

«C’est mon choix»

Dans la dernière étape de sa vie, la sexagénaire était devenue un cas lourd. «Ça faisait des années qu’on allait la voir jusqu’à six fois par jour, mentionne M. Kègle. Le matin, pour lui enlever sa couche, la laver à la grandeur, l’habiller, lui donner sa médication, lui faire à déjeuner. On y retournait le midi et le soir.»

«Sa condition s’est détériorée au point qu’elle n’avait plus de tonus, à commencer par les membres inférieurs, poursuit-il. On ne pouvait plus l’asseoir, elle tombait tout le temps. Elle n’avait plus le goût de vivre. Elle ne regardait plus la télé, se désintéressait de tout. Elle qui avait toujours été souriante ne l’était plus. Un jour, je n’ai plus été capable de la lever. J’ai fait venir l’ambulance et on l’a rentrée à l’Hôtel-Dieu.»

Nicole Jean avait déjà décidé que c’en était assez. Gilles Kègle a alors discuté de son cas avec le médecin. «Je lui ai expliqué qu’elle était tannée de vivre, qu’elle voulait mourir. Elle ne mangeait plus. Elle avait décidé d’en finir. Elle était rendue là.»

Gilles Kègle a demandé à rester seul avec elle avant le grand départ. «Je lui ai tenu la main et lui ai dit : “Nicole, je t’envoie vers le Bon Dieu, la Sainte-Vierge t’attend.” Faiblement, elle a répondu oui. Les larmes ont coulé. Elle m’a regardé droit dans les yeux et m’a dit : “C’est mon choix.” Dix minutes après, c’était fini.»

Aucun jugement

Animé d’une foi profonde, Gilles Kègle avoue qu’il ne cherche pas à influencer ses bénéficiaires qui décident d’avoir recours à l’aide médicale à mourir. «Je n’ai pas à juger, mais c’est sûr que j’ai mes idées personnelles. J’ai pour mon dire que le Bon Dieu nous a donné la vie et que c’est à lui de venir nous chercher. Mais quand on souffre énormément, on peut procéder autrement, avec la médication.»

Par expérience, l’homme de 75 ans est à même de savoir que les soins palliatifs ont démontré leur efficacité en fin de vie pour atténuer les souffrances. C’est ce qu’il préconise. «On recherche le confort de la personne. Maintenant, le protocole permet de soulager la personne avec des doses de morphine. Elle ne souffre plus, elle est plus relax, moins anxieuse.»

Sa longue pratique auprès des gens seuls et malades lui a appris qu’il y en aura toujours pour mettre fin à l’intolérable par leurs propres moyens. «Je me souviens d’une madame de 90 ans qui m’a un jour appelé pour me dire qu’elle était tannée de vivre et qu’elle allait prendre toute sa médication. Je suis parti en courant chez elle. Le pot de pilules était sur la table et la dame par terre. Elle est morte à l’hôpital. Elle l’avait fait elle-même, sans aide médicale à mourir.»

Devant cette première expérience, et nonobstant ses croyances, Gilles Kègle confie éprouver un certain soulagement. «Je me sens libéré parce que j’ai souffert tout le temps que j’ai eu à m’occuper d’elle. Je me sens toujours mal quand je soigne des gens que je vois souffrir.»