Encore trop de patients consultent à l’urgence quand ils pourraient être traités en clinique médicale.

À l’urgence pour un ongle incarné

Les patients dont la condition est non urgente dans l’échelle canadienne de triage et de gravité— les P-5, dans le jargon médical — préfèrent attendre des heures à l’urgence plutôt que de se rediriger vers leur médecin de famille, qu’ils pourraient pourtant voir le jour même ou le lendemain.

C’est du moins ce que révèle jusqu’à maintenant un projet-pilote mis en place il y a cinq mois par le Centre intégré universitaire en santé et en services sociaux (CIUSSS) de la Capitale-Nationale, en partenariat avec le groupe de médecine familiale (GMF) de la Clinique médicale Val-Bélair.

En vertu de ce projet-pilote qui vise à la fois à désengorger l’urgence de l’Hôpital Chauveau et à augmenter le taux d’assiduité du GMF, les patients inscrits audit GMF qui se présentent à l’urgence de l’hôpital pendant les heures d’ouverture de la clinique et dont la condition répond aux critères de priorité P-5 se voient proposer par l’infirmière de triage de consulter leur médecin de famille.

Si le patient accepte, la feuille de triage est transmise au GMF, qui s’engage à rappeler le patient dans les 60 minutes et à lui offrir une plage de rendez-vous dans les 24 ou 48 heures, explique Julie Lépine, coordonnatrice des services d’urgence au CIUSSS de la Capitale-Nationale.

Depuis mai, chaque médecin du GMF (ils sont 12) réserve quotidiennement une plage de rendez-vous de 10 minutes pour accueillir ces patients P-5. Or, sur les quelque 865 plages rendues disponibles, seulement 15 ont été utilisées par des patients référés par l’urgence de Chauveau. «Si tous les patients P-5 avaient accepté [d’être redirigés], le GMF aurait pu en accueillir sept ou huit par jour ouvrable de la clinique», calcule Mme Lépine.

Il semble donc qu’une fois le stationnement payé et les portes de l’urgence traversées, le patient, qui a peut-être aussi pris congé pour régler son problème de santé mineur, n’a plus envie de rebrousser chemin et de se rendre à sa clinique située à 3 km de l’hôpital. Quitte à attendre jusqu’à six, sept, huit heures à l’urgence (et à déverser son impatience sur le personnel, qui sait). «Il a prévu qu’il voulait avoir son soin ce jour-là. Le réflexe, c’est encore de consulter à l’urgence», constate Julie Lépine, selon qui il reste beaucoup de travail à faire pour changer la culture des patients et les convaincre de consulter «à la bonne place».

Parce que dans l’état actuel des choses, on ne peut que les convaincre. «On n’a pas de levier [pour les obliger à consulter à la bonne place]. On a l’obligation de respecter le choix de l’usager», rappelle la coordonnatrice des services d’urgence du CIUSSS.

Le Dr Bernard Fallu, responsable du projet-pilote au GMF de la Clinique médicale Val-Bélair, pense «personnellement» qu’il y a un choix de société à faire. «Soit on continue de mettre encore des milliards dans les urgences [...] et que les médecins d’urgence continuent de voir des patients pour des niaiseries alors que leur rôle est de traiter des cas graves et qu’ils sont formés pour ça, soit on décide que les patients P-5 qui ont un médecin de famille facilement accessible sont persona non grata dans les urgences», dit-il.

Accès adapté

Ce n’est pas normal, selon lui, qu’autant de patients P-5 qui ont un médecin de famille consultent à l’urgence quand de plus en plus de GMF, dont le sien, font de l’accès adapté. «Chez nous, on en fait beaucoup, d’accès adapté. On a à cœur de les voir, nos patients P-5. Et ils sont bien mieux traités par un médecin qui les connaît que par un autre qui ne les connaît pas», fait valoir le Dr Fallu. L’an dernier, précise-t-il, pas moins de 6150 consultations de patients P-4 et P-5 inscrits au GMF de la clinique médicale ont été faites dans des urgences.

Julie Lépine rappelle que la majorité des patients P-4, définis comme «moins urgents» dans l’échelle canadienne de triage et de gravité, peuvent aussi être vus dans une clinique. Un patient P-4, c’est un patient qui a, par exemple, une petite fracture au poignet — «ça peut être réglé en GMF», rappelle Mme Lépine —, qui a une otite ou une infection urinaire avec fièvre, ou qui présente un état grippal qui peut tendre vers une pneumonie.

La catégorie P-5, elle, englobe les renouvellements de prescription, les suivis d’accident de travail, les références à un médecin spécialiste (pour un grain de beauté suspect, par exemple), les maux d’oreille sans température, les infections urinaires sans température ou sans douleur, les ongles incarnés sans infection, les petites éruptions cutanées sans fièvre, les maux de dos chroniques qui durent depuis cinq ou six mois et les dépistages de maladies transmissibles sexuellement, illustre Mme Lépine.

Selon le CIUSSS, sur les 35 000 visites enregistrées annuellement à l’urgence de l’Hôpital Chauveau, environ 13 % (4550) sont des P-5.

Aux patients qui ne savent pas trop si leur condition nécessite qu’ils soient vus à l’urgence ou à la clinique, le mieux reste encore de composer le 8-1-1 et de parler avec une infirmière, qui les dirigera au bon endroit, suggère Julie Lépine.