Saint-Raymond: le maire Dion veut déjouer sa rivière

SAINT-RAYMOND — Le maire Daniel Dion s’apprêtait à partir en vacances dans le Sud lorsqu’un embâcle a fait déborder la rivière Sainte-Anne en plein centre-ville de Saint-Raymond. M. Dion a annulé son vol.

— Êtes-vous inondé chez vous? lui a demandé le représentant de la compagnie aérienne. 

— Non. C’est ma ville.

Les 15 et 16 avril 2014, Daniel Dion allait être témoin d’un des pires coups d’eau à avoir frappé la municipalité de Portneuf. 

La rivière a envahi des maisons, des appartements, des résidences pour personnes âgées, des commerces, des restaurants. Le stationnement du célèbre casse-croûte Ti-Oui a été arraché. «L’asphalte, il n’y en avait plus», raconte le copropriétaire du casse-croûte, André Potvin. «J’ai ramassé mes conteneurs à vidange au cimetière», 700 mètres plus loin. 

Même à l’hôtel de ville, des bureaux et des dossiers d’archives flottaient au sous-sol. «Ça nous a fessés», résume le maire Dion. L’inondation de «2014, ça ressemble un peu à ce que la Beauce vit aujourd’hui», ajoute François Dumont, directeur général de la Ville. 

Bilan de la catastrophe : une vingtaine de rues submergées, 393 personnes évacuées, 250 maisons inondées, plus de trois millions $ de dommages et des citoyens qui ont mis des mois, voire des années, à se remettre des dégâts d’eau.

Secoué par le désastre, le maire Dion s’est promis qu’il trouverait les moyens de déjouer la rivière Sainte-Anne. Depuis cinq ans, il s’est entouré de scientifiques de l’Université Laval qui ont fait de Saint-Raymond une des villes les plus avancées dans la prévention des inondations, même s’il reste encore du boulot à faire. 

«J’appelle ça une croisade, dit le maire. Pis on va la lâcher quand on va avoir fini».

Le projet-pilote de Saint-­Raymond est surveillé de près par le gouvernement du Québec. Le ministère de la Sécurité publique, qui le finance déjà depuis cinq ans, allongera 2,7 millions $ de plus jusqu’en 2021 afin que la ville teste une série d’aménagements pour éviter le débordement de la rivière. 

À l’heure où l’Assemblée nationale demande au gouvernement d’évaluer la mise sur pied d’une commission scientifique et technique sur les inondations, l’expérience de la ville portneuvoise pourrait inspirer d’autres municipalités en proie aux inondations chroniques.

De passage au Collège de Champigny, à Québec, récemment, la ministre de la Sécurité publique, Geneviève Guilbault, a d’ailleurs cité l’expérience de Saint-Raymond qui «fait directement affaire avec deux éminents chercheurs pour voir de quelle façon on peut faire des aménagements en amont et éviter des inondations». 

Le maire Dion en discussion avec la ministre Geneviève Guilbault

Sondes et caméras

Ces deux éminents chercheurs s’appellent Brian Morse et Benoît Turcotte. Les deux font partie des rares experts en inondation par les glaces au Québec. M. Morse est professeur titulaire au département de génie civil et de génie des eaux de l’Université Laval et M. Turcotte était jusqu’à tout récemment professionnel de recherche au sein du même département (il travaille maintenant pour le gouvernement du Yukon, mais continue de collaborer avec l’équipe de M. Morse). 

Dès novembre 2014, les chercheurs ont déployé une armada de sondes dans le bassin versant de la Sainte-Anne pour comprendre la mécanique de la rivière. Les sondes ont permis de déceler l’impact des glaces sur le niveau d’eau, de mesurer la vitesse d’accumulation du frasil (la sloche), de scruter la formation d’embâcle ou encore de cerner le rôle de la météo dans le grand balai du dégel de la Sainte-Anne.

L’équipe de scientifiques, qui compte aussi plusieurs étudiants à la maîtrise, a aussi braqué sept caméras de surveillance à des endroits stratégiques sur la rivière pour suivre ses soubresauts en temps réel. En hélicoptère, des chercheurs ont aussi survolé le cours d’eau pour voir du haut des airs comment le couvert de glace se formait et se déformait. 

Dans un rapport remis à la Ville de Saint-Raymond en octobre 2015, les experts de l’UL ont pointé le grand coupable derrière les inondations : le frasil. Plus de 200 000 tonnes de cette bouillie de glace peuvent s’accumuler dans la rivière non loin du centre-ville. La sloche forme une sorte de mur qui empêche les gros morceaux de glace de passer. Des embâcles se forment, la rivière est obstruée et elle sort de son lit.

Les deux dernières inondations (2012 et 2014) de Saint-Raymond ont été engendrées par les glaces, qui causent par ailleurs la moitié des inondations au Québec (l’autre moitié se produit à l’eau libre). Les glaces ont aussi causé les récentes inondations en Beauce, par exemple.

À Saint-Raymond, la rivière Sainte-Anne est devenue beaucoup plus prévisible après cinq ans de recherche. Aujourd’hui, les chercheurs peuvent estimer, avec environ 80 % de précision, où les premières glaces et les premiers embâcles vont se situer quand l’hiver s’installe sur la rivière. Même chose lors de la débâcle printanière : les chercheurs peuvent prévoir quand les glaces vont se mettre à bouger et où elles vont s’arrêter. 

«En commençant nos recherches, tout ce qu’on savait c’est qu’il y avait des embâcles qui se formaient au centre-ville», dit le chercheur Benoît Turcotte, joint à Dawson City, au Yukon. Aujourd’hui ? «Le bassin versant de la Sainte-Anne, en ce moment, est probablement un des mieux compris du point de vue des glaces, au Québec, et, si je peux m’avancer, peut-être dans le monde aussi.» 

Des sapins contre la sloche

Dès décembre 2016, Saint-­Raymond a déployé un étonnant moyen de prévenir les débordements de la Sainte-Anne. À 20 km en amont du centre-ville, les chercheurs de l’UL ont eu l’idée de fixer une vingtaine de sapins à un câble ancré aux deux rives. Les branches qui trempent dans l’eau ont retenu une imposante quantité de frasil qui menaçait d’engendrer des inondations.

La Ville a aussi envoyé de la machinerie lourde flottante sur la rivière. Cet hiver, par exemple, une pelle «araignée» munie de gigantesques flotteurs a percé un chenal d’écoulement de 5 km dans la glace qui recouvrait la rivière. Le pilote a travaillé d’arrache-pied pour retirer d’énormes morceaux de glace et une mare de frasil. La Ville a aussi fait venir une pelle-grenouille amphibie pour poursuivre le sillon de l’araignée.

La tactique a fonctionné. En janvier, le niveau de la rivière Sainte-Anne a baissé de deux pieds au centre-ville de Saint-Raymond grâce aux manœuvres des pelles amphibies.

Mais l’ingéniosité a peut-être ses limites. À la mi-avril, près de trois jours de pluie et un redoux ont fait gonfler la rivière et généré des embâcles. En plus, l’estacade de sapins a cédé sous la pression de la rivière, comme elle le fait chaque printemps, et la Ville redoutait que les glaces bouchent le chenal. 

Il y a eu moins de pluie que prévu dans les jours qui ont suivi et la rivière n’a pas débordé. «On a eu une bonne frousse, a alors déclaré le maire Dion. [...]. Avec ce qu’on nous avait annoncé, c’était catastrophique. Finalement, on a été chanceux».

En ce début mai, la menace d’une inondation semble dissipée. Saint-Raymond se tourne maintenant vers une étape encore plus concrète de son projet-pilote. Avec les fonds du ministère de la Sécurité publique et les centaines de milliers de dollars qu’elle investit elle-même, la Ville va amorcer la réfection des digues et des murets sur les rives, aménager des seuils rocheux pour retenir les glaces en amont du centre-ville et étudier comment le barrage de la Chute-Panet pourrait contribuer à éviter les coups d’eau. 

Le maire Dion admet que la prévention des inondations coûte cher. «Mais si on sauve 3 millions $ et que le monde n’est pas dans l’eau, on va aller prendre une bière et on va être bien content.

Saint-Raymond