Robertine Barry est née à L’Isle-Verte, près de Rivière-du-Loup, le 26 février 1863.

Robertine Barry, première femme journaliste et illustre oubliée

MATANE — Bien peu de gens connaissent Robertine Barry, même dans la confrérie journalistique. Pourtant, elle fut la première femme journaliste canadienne-française, ouvrant par le fait même la voie à d’autres femmes qui ont ensuite pu pratiquer la profession. Elle a aussi été la première Québécoise à se porter publiquement à la défense des droits des femmes. Sortir de l’ombre Robertine Barry, c’est rendre hommage à la contribution des femmes qui, comme elle, ont brisé le fameux plafond de verre.

Pour la biographe et romancière Sergine Desjardins de Rimouski, qui a consacré trois ans de sa vie à documenter la vie de cette illustre oubliée, «il est très important que Robertine Barry retrouve sa juste place dans notre mémoire collective». À bien y penser, il n’est pas surprenant qu’Émile Nelligan ait composé un poème pour Robertine Barry intitulé L’indifférence.

Une enfance dans l’Est-du-Québec

Robertine Barry est née à L’Isle-Verte, près de Rivière-du-Loup, le 26 février 1863. Mais, elle n’a pas vraiment vécu à cet endroit. En fait, Aglaé Rouleau, la mère de Robertine, était venue accoucher auprès de sa mère, comme c’était souvent la coutume à l’époque. Aussitôt que ses parents ont pu traverser le fleuve, ils sont retournés aux Escoumins, où le père de Robertine, John Barry, travaillait. Lorsque Robertine a dix ans, la famille déménage à Trois-Pistoles. Elle termine ses études chez les ursulines à Québec.

Rêve déçu

Robertine a toujours rêvé de devenir journaliste. À l’âge de 17 ou 18 ans, elle envoie des articles auprès de différents éditeurs de journaux. «Personne ne lui répond, sauf un, qui lui dit qu’il est d’accord, mais à la condition qu’elle ne signe pas ses articles, raconte Sergine Desjardins. Elle lui répond que ce qu’elle écrit, elle le signe.»

N’arrivant pas à travailler comme journaliste, Robertine Barry projette alors d’écrire un roman avec sa sœur Évelyne. Mais, celle-ci préfère prendre le voile plutôt que la plume. Devant tant d’insuccès, Robertine fait une première dépression. Croyant qu’elle puisse avoir la vocation, ses parents l’envoient dans un couvent à Halifax, où elle enseigne la musique. Mais, comme elle n’a pas la vocation, elle revient à Trois-Pistoles. Plus tard, elle déménage avec sa famille à Montréal.

Dès ses premiers articles, qu’elle signe Françoise, Robertine Barry revendique le droit à l’éducation pour les femmes.

Sa première chance avec Honoré Beaugrand

Il s’écoule huit ans entre sa première offre à des éditeurs et la réponse positive d’Honoré Beaugrand, propriétaire et directeur du journal La Patrie. «Elle publiait une chronique qui était en première page, décrit la biographe. Elle faisait aussi différents travaux à l’intérieur du journal. Elle faisait de la traduction, entre autres, parce qu’elle était bilingue.»

Dès ses premiers articles, qu’elle signe Françoise, elle revendique le droit à l’éducation pour les femmes. «C’était extrêmement mal vu, rappelle Mme Desjardins. Elle revendiquait l’ouverture des bibliothèques, l’accès des femmes à l’université et le droit de vote des femmes. Elle recevait des lettres qui l’insultaient. Des lecteurs lui écrivaient en disant qu’ils ne croyaient pas que la personne qui se cachait sous le pseudonyme de Françoise était une femme. Ils disaient que ses articles étaient beaucoup trop rationnels, beaucoup trop sensés, beaucoup trop bien écrits pour que ce soit une femme.»

Quand elle commence à être plus connue, les insultes continuent; on l’appelle «Monsieur». À la Saint-Valentin, elle reçoit des cartes satyriques illustrant une femme à barbe. Sous l’illustration, il est écrit : «Gardez la place que la Providence vous a confiée».

Sa relation avec Émile Nelligan

Robertine Barry anime Les beaux jeudis de Robertine, où elle reçoit des étudiants en littérature, dont Émile Nelligan. D’ailleurs, une rumeur laisse croire qu’elle et Nelligan auraient vécu une liaison amoureuse. Robertine a 36 ans, Émile en a 18. La journaliste et le poète vont au théâtre ensemble.

Il faut dire que Robertine connaît Émile depuis son enfance puisqu’elle est amie avec sa mère, Émilie Hudon Nelligan.

Comparée à Sand

Robertine Barry publie un recueil de nouvelles intitulé Fleurs champêtres. «Elle a été comparée à George Sand et à Honoré de Balzac, souligne l’écrivaine. Mais, l’ultramontain [Jules] Tardivel, qui publiait un journal qui s’appelait La Vérité, a beaucoup critiqué Robertine […] parce qu’elle ne parlait pas de religion. Robertine parlait, dans ses nouvelles, des femmes victimes de violence. C’était mal vu. Il y a eu toute une polémique et des querelles dans les journaux.» Mais, Robertine ne se préoccupait guère de ces controverses.

Première femme conférencière

Robertine Barry devient la première femme conférencière de l’Institut canadien. «Pour elle, c’était très difficile de donner des conférences, précise sa biographe. Ça la stressait énormément de prendre la parole en public. C’était très mal vu, pour une femme, de prendre la parole en public.»

En 1900, elle est choisie pour aller à l’Exposition de Paris, d’où elle écrit des lettres qui sont publiées dans La Patrie. Une fois revenue de voyage, elle souffre de typhoïde. Durant sa maladie, elle décide de fonder Le Journal de Françoise, dans lequel elle accorde une très grande place aux femmes.

En 1904, elle fait partie d’une délégation, avec quinze autres journalistes, qui se rendra à la Foire universelle de Milan. À ce moment-là, on la nomme présidente de l’Association des femmes journalistes.

L’année suivante, elle écrit une pièce de théâtre intitulée Méprise qui, selon la romancière, a été fort bien critiquée.

Pionnière du féminisme

«Elle s’intéressait beaucoup à la politique, contrairement à ce qu’on disait d’elle, soutient Sergine Desjardins. Elle allait souvent à Ottawa. Elle critiquait aussi beaucoup le clergé.»

Elle est membre de la première association féministe, la Fédération nationale Saint-Jean-Baptiste.

«À l’époque, c’était le féminisme chrétien, précise sa biographe. Ça ne convenait pas à Robertine parce qu’elle était une féministe de droits. Pour le féminisme chrétien, la mission de la femme était à l’intérieur du foyer et à l’extérieur, c’était notamment pour les bonnes œuvres.»

Les joies du célibat

Robertine Barry prônait les joies du célibat. «C’était très mal vu, rappelle Sergine Desjardins. La mission des femmes, selon la religion de l’époque, c’était d’être mère ou religieuse.»

«Si elle avait été mariée, elle aurait eu beaucoup moins de liberté, déduit-elle. C’était une femme qui aimait être libre et voyager seule, qui roulait à bicyclette et marchait le soir dans les rues de Montréal. Elle était vraiment avant-gardiste. Elle ne se préoccupait pas de l’opinion des autres et n’était pas conformiste.»

Triste fin de vie

Le Journal de Françoise ayant fait faillite parce que personne ne veut financer une publication dirigée par une femme et y ayant dilapidé toutes ses économies, Robertine Barry est nommée inspectrice du travail puisqu’elle avait souvent pris la défense des travailleuses dans les usines. Elle fait alors une autre dépression. Or, le médecin lui conseille de voyager. Elle part pour Paris.

Lorsqu’elle revient de voyage, elle n’est guère mieux. Elle décède le 7 janvier 1910 à l’âge de 46 ans. Une congestion cérébrale est la cause connue de son décès. Cependant, sa biographe croit plutôt qu’il puisse s’agir d’un suicide.

«Elle a pu se suicider avec les médicaments qu’on lui avait donnés pour sa dépression, soupçonne-t-elle. Mais, je n’ai aucune preuve. Ses amis ne savaient pas qu’elle était malade. Personne n’avait été averti, ni même Émilie [Hudon Nelligan], qui demeurait dans l’appartement en haut. Dans toutes les lettres écrites par ses amis, ils trouvaient ça étrange.»

Pour commander les deux tomes de la biographie de Robertine Barry écrite par Sergine Desjardins : www.sergine-desjardins.com.


Harold Michaud et la Fondation Sandy-Burgess proposent à la MRC de Rivière-du-Loup d’attribuer le nom de Robertine Barry à un édifice, à une rue ou à un parc.— PHOTO FOURNIE PAR HAROLD MICHAUD


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UNE MÉMOIRE À HONORER

MATANE — Robertine Barry a donné son nom à un prix de journalisme, à une petite rue à Montréal, à un canton en Abitibi et à certaines salles de classe, dont au Collège Marie-de-l’Incarnation à Trois-Rivières. Mais dans les régions où elle est née et où elle a vécu, que ce soit à L’Isle-Verte, à Trois-Pistoles ou aux Escoumins, rien n’évoque sa mémoire. Seule une petite plaque située à L’Isle-Verte rappelle qu’elle est née dans cette municipalité de la MRC de Rivière-du-Loup.

Harold Michaud de Rimouski souhaite corriger cette amnésie dans l’histoire régionale. Le journaliste indépendant et président de la Fondation Sandy-Burgess, nommée en hommage à un journaliste du Bas-Saint-Laurent, a adressé une proposition par écrit au préfet de la MRC de Rivière-du-Loup, Michel Lagacé, visant à mettre en valeur le nom de la première femme journaliste au Canada français, née en 1863 à L’Isle-Verte. Sa lettre a été envoyée en copie conforme à la mairesse de L’Isle-Verte, Ginette Caron. «Notre équipe serait particulièrement heureuse et reconnaissante si la région célébrait la contribution sociale de la journaliste Robertine Barry, soit en attribuant son nom à un édifice, à une rue ou à un parc», écrit M. Michaud.

Celui-ci dit n’avoir reçu aucune nouvelle par rapport à sa missive envoyée le 24 janvier. «Je suis en attente d’une réponse, fait savoir Harold Michaud. À mon avis, ce serait regrettable que la MRC de Rivière-du-Loup ne donne pas suite à cette initiative-là. Je trouve ça triste, surtout que dans son propre patelin, on ne l’a pas honorée.» En même temps, il n’en est pas surpris. «Je constate, comme beaucoup de gens, qu’il y a très peu de noms de femmes qui ont été donnés à des édifices et à des rues à travers le Québec, indique le Rimouskois. Je pense que les élus de la MRC de Rivière-du-Loup ont maintenant pas mal de raisons pour pouvoir honorer la mémoire de cette femme qui est, à mon avis, hors du commun.»

Joint par téléphone, le préfet de la MRC de Rivière-du-Loup confirme avoir pris connaissance de la proposition d’Harold Michaud. «On a eu une discussion avec l’administration de la MRC, mais c’est important que l’on ait une discussion au sein du conseil de la MRC et qu’on profite aussi de la présence de la mairesse de L’Isle-Verte pour pouvoir échanger avec elle sur la volonté de reconnaître la contribution de Mme Barry, fait savoir Michel Lagacé. Dans le cas de la MRC de Rivière-du-Loup, on n’est pas propriétaire de grand-chose dont on pourrait donner le nom de Mme Barry. Mais ce qui est clair, c’est qu’on a une volonté d’en discuter et de voir comment on pourrait apprécier la contribution de cette dame-là au journalisme féminin ou au journalisme tout court.» L’élu confirme que le sujet sera à l’ordre du jour de la séance de travail de la MRC de Rivière-du-Loup qui se tiendra à la mi-mars. Quant à la mairesse de L’Isle-Verte, Ginette Caron, elle n’a pas rendu nos appels.