Jacques Simard, spécialiste de la génétique du cancer du Centre de recherche du CHU de Québec.
Jacques Simard, spécialiste de la génétique du cancer du Centre de recherche du CHU de Québec.

Percée scientifiques en 2019: une longueur d’avance sur le cancer

Jean-François Cliche
Jean-François Cliche
Le Soleil
«L’idée de base, c’est que plus tôt on dépiste le cancer du sein, meilleures sont les chances de survie. C’est pour ça qu’on a un programme de mammographie pour les femmes de 50 à 69 ans. Sauf que près d’un cas de cancer du sein sur cinq (18 %) est diagnostiqué avant 50 ans, donc avant que ces femmes-là ne deviennent éligibles au programme de mammographie. Alors comment est-ce qu’on fait pour identifier ces femmes-là qui sont plus à risque pour qu’elles puissent bénéficier elles aussi de la mammographie?»

Ça fait plus de 20 ans que Jacques Simard, spécialiste de la génétique du cancer du Centre de recherche du CHU de Québec, travaille sur cette épineuse question. Et en janvier dernier, lui et quelques dizaines de ses collègues de par le monde ont publié deux articles qui, essentiellement, font la somme de tout ce qu’on connaît à propos des facteurs de risque (génétiques ou autre) du cancer du sein, dans les revues savantes Genetics in Medicine et l’American Journal of Human Genetics.

La question n’était pas facile. On connaissait bien sûr les tristement célèbres gènes BRCA1 et BRCA2, qui font partie d’une poignée de «gènes» (même pas une demi-douzaine) qui multiplient le risque de cancer du sein par 5 ou 6 au cours d’une vie. Mais ces gènes ne sont pas très fréquents, étant présents chez environ une femme sur 200, et sont donc très insuffisants pour comprendre le risque génétique des femmes en général. À cet égard, on connaissait aussi un peu plus de 170 emplacements dans le génome qui sont liés à ce cancer et qui sont beaucoup plus répandus dans la population, mais chacun d’eux ne fait qu’une différence minime. Et on savait qu’il restait encore pas mal d’autres gènes impliqués à découvrir puisque ces 170 emplacements n’expliquaient qu’environ 40 % de l’héritabilité de ce cancer.

M. Simard et ses collègues ont donc, dans un premier temps, séquencé le génome de pas moins de 94 000 femmes ayant reçu un diagnostic de cancer du sein et de 75 000 femmes n’en ayant jamais eu, à la recherche de petites «mutations» nommées SNPs (de l’anglais single nucleotide polymorphisms). Et ils ont pu en identifier 313 qui jouaient un rôle sur le cancer du sein dans un sens ou dans l’autre — certains augmentaient le risque, mais d’autres avaient au contraire un effet protecteur.

Modèle statistique

En mettant tout cela ensemble, ils ont obtenu les «scores de risque génétique» les plus précis jamais mis au point jusqu’à présent. Dans ce modèle statistique, les femmes dans le 1 % le plus à risque ont environ 3,5 fois plus de chance que la moyenne de développer une tumeur au sein au cours de leur vie, alors que les «chanceuses» qui ont hérité de suffisamment de gènes protecteurs pour être dans le 1 % le moins susceptible, elles, courent un risque environ 4 fois moindre que la moyenne. C’est cet ouvrage qui est paru dans l’American Journal of Human Genetics.

À partir de là, M. Simard et d’autres de ses collègues ont intégré ces nouvelles données dans un modèle plus général nommé BOADICEA qui, en plus des gènes, tient aussi compte de l’historique familial, des habitudes de vie, etc. «C’est l’aboutissement d’une longue progression qui a pris presque 20 ans. C’est un modèle qui a été développé par mes collègues de Cambridge, dit M. Simard. […] Au début, c’était un outil utilisé par les cliniques d’oncogénétique, qui était fait pour les femmes qui avaient un risque élevé à cause de leur historique familial. Là on vient de faire un pas majeur et ça devient un outil de dépistage populationnel, pour l’ensemble des femmes.»

Stratifier le risque

Ce modèle-là aussi, publié dans Genetics in Medicine, permet de «stratifier» le risque, c’est-à-dire de distinguer les femmes ayant un risque élevé de celles qui ont peu de chance de développer une tumeur dans un sein. «Si on prend juste les questionnaires épidémiologiques [NDLR : sur l’historique familial et les habitudes de vie], ça place 66 % des femmes dans la catégorie «risque modéré» et 1,8 % dans le risque élevé [NDLR : la balance de 32,2 % ayant un risque faible]. Mais avec le modèle complet, c’est 36,6 % qui ont un risque modéré et 9,8 % qui sont à risque élevé [et donc plus de la moitié, 53,6 %, dont le risque est faible», ce qui permet d’identifier beaucoup plus précisément les femmes les plus à risque, indique M. Simard.

Avec ces informations en main, les chercheurs espèrent que les programmes de dépistage du cancer du sein pourront mieux cibler leur «clientèle». Cela pourrait éventuellement signifier, par exemple, d’étendre le programme québécois de mammographie à certaines femmes de moins de 50 ans qui sont plus vulnérables au cancer du sein — mais ce sera aux décideurs politiques de trancher, «nous, on fait juste leur donner l’information», précise M. Simard. À l’inverse, ajoute-t-il, «il y a aussi une proportion de femmes assez importante, entre 10 et 15 %, qui ont un risque beaucoup plus faible que la moyenne. Alors est-ce que leurs médecins pourraient discuter avec elles de passer une mammographie juste aux 2 ou 3 ans au lieu de le faire chaque année? C’est question qui peut se poser».

Le chercheur du CHU de Québec est d’ailleurs justement en train de finaliser un nouveau projet de recherche qui servira justement à tester ce nouveau modèle avec de vraies patientes. «Est-ce que ça nous permet de dépister les cancers du sein plus tôt, à un stade de développement plus hâtif? C’est vraiment l’objectif de ce projet-là, voir si le modèle fonctionne […] et s’il est bien reçu chez les patientes», dit-il.

En entrevue au début de décembre, M. Simard disait être en train de finaliser l’étude-pilote et de préparer le recrutement de patientes de 40 à 69. «C’est dans la région de Québec et dans la région de Lanaudière. Elles n’ont qu’à aller sur le site Web etudeperspective.ca. […] Le recrutement devrait commencer vers le début février.»